Décembre 2018 : à bas la discipline, vie magique

En décembre 2008, suite à la mort d’un adolescent assassiné par la police, la Grèce s’enflammait, le long d’un mois d’émeutes contre l’État répressif et la violence de l’économie ordolibérale. Aujourd’hui, c’est notre pays qui bascule dans l’insurrection. Un poème anonyme grec, écrit à l’époque, m’est revenu en tête. Il dit : « A BAS LA DISCIPLINE. VIE MAGIQUE ». Lisez-le : il est magnifique.

Le samedi 6 décembre 2008 à 21 h10, dans le quartier d’Exarheia (la zone « anarchiste » du centre d'Athènes), un véhicule de police passe dans la rue Tzavela Navarinou, s’arrête au niveau du passage piéton Mesologgiou, non loin d’une bande de jeunes gens, qu’ils regardent avec suspicion. Une altercation verbale éclate. Quelques minutes plus tard et 50 mètres plus loin, deux petites bouteilles d’eau leurs sont jetées, et ils remontent dans leur véhicule, parant en direction de Harilaou Trikoupi, pour finalement revenir rapidement à pied à l’angle de Tzavela et Mesologgiou, où se trouve encore les même jeunes gens, distants d’une vingtaine de mètres. Nouvel échange d’insultes. Un policier sort son arme. Alexis Grigoropoulos, 15 ans, reçoit une balle en pleine poitrine. Il s’effondre. Il ne respire déjà plus. Μπάτσοι, Γουρούνια, Δολοφόνοι (flics, porcs, assassins).

Ce drame va être le point de départ d’un mois enfiévré, furieux, indescriptible. Bâtiments et voitures brûlent chaque jour. Des bâtiments publics sont réquisitionnés. Des commissariats sont pris d’assaut. Très rapidement c’est tout le peuple Grec qui se joint aux émeutes, l’adolescent y croisant la grand-mère, l’habitant d’un petit village de campagne retrouvant le banlieusard dans une commune éruption. Athènes parait en Etat de siège. En parallèle, une poésie urbaine situationniste commence à se développer, dans les réseaux sociaux et sur les murs de la ville noircis par les flammes :

Tout était à sa place

Les affamés en Afrique. Les experts à la télévision. Les méchants en prison.

Les anarchistes à Exarcheia. Ceux qui décident à l’Assemblée. Notre argent dans les emprunts. La police à

l’angle de la rue. Nos maisons aux banques.

Nos ennemis en Turquie et en Macédoine. Nos parkings dans les parcs.

Notre distraction dans les bars. Nos enfants à l’école. Nos amis sur Facebook.

L’art dans les musées. Nos désirs dans les publicités. Nos arbres sapins de Noël à Syntagma. La beauté dans

les centres d’amaigrissement. L’amour au 14 février.

Nous entre quatre murs.

A BAS LA DISCIPLINE

VIE MAGIQUE

La police en Afrique. Les affamés dans les banques. Les anarchistes à l’Assemblée.

Exarcheia dans notre cœur. Les méchants dans les centres d’amaigrissement.

Les amis à nos côtés. Les bars dans les prisons. Ceux qui décident à l’école.

Notre argent dans les parcs. Les parcs dans leurs parkings. Nos ennemis sur Facebook.

Les experts chez eux. La télévision à la poubelle. La distraction dans les écoles. L’art partout. Les publicités

dans les musées. Les enfants en nous. Les ballets dans la rue.

L’amour a l’angle de la rue. Les maisons dans les arbres. Les arbres dans la rue.

La beauté dans la rue. Nos désirs dans la rue.

Nous?

Entre quatre murs?

N'est-ce pas magnifique ?

Voici ce que mon amie Grecque Tatiana, qui réside à Exarcheia, a écrit de décembre 2008 dans l’excellent mémoire de master qu’elle a consacré à ce sujet (c’est également elle qui a déniché le poème) :

« Décembre 2008, c’est un étonnant mélange d’affirmation et de négation, de destruction et de construction, de spontanéité et d’organisation, de rupture et de lien, de mutisme et de langage. Le tout dans une avalanche d’actions collectives. Décembre, ce sont des lycéens qui sortent dans la rue et vont s’attaquer au commissariat du quartier avec des oranges, des pierres, de la peinture, des bouteilles, des cocktails molotov et tout ce qui peut servir de projectile. Ce sont des affrontements systématiques avec la police jusque dans les bourgades de mille habitants qui n’avaient jusqu’alors connu que la tranquillité de la vie provinciale. Ce sont des manifestations quotidiennes qui crient a l’unisson Μπάτσοι, Γουρούνια, Δολοφόνοι (Flics, Porcs, Assassins). Ce sont des occupations dans les écoles, universités, bâtiments public et prives, par des élevés, des étudiants, des professeurs, des immigres, des habitants de quartier regroupes en assemblées populaires. Ce sont des parents d’élèves qui accompagnent leurs gamins la pierre a la main. Ce sont des grands-mères qui lancent des pots de fleurs de leur balcon sur les flics au bas de la rue. Ce sont des destructions ciblées de banques, vitrines, commerces et institutions publiques des « encagoulés ». Ce sont des pillages répétés de magasins des zones commerciales par des immigres et autres adeptes de la réappropriation des marchandises. Ce sont des feux a chaque coin de rue : ici un feu d’ordures pour faire office de barricade, l’embrasement d’un sapin pour célébrer la venue d’un Noel pas comme les autres, plus loin un incendie de concessionnaire de voitures de luxe. Ce sont des silhouettes qui dansent au rythme des émeutes dans l’obscurité des ruelles ».

Elle conclut : « Le décembre grec est un évènement aux mille facettes et aux mille visages. C’est sans doute pour cette raison qu’il ne se laisse pas cerner facilement. Encore aujourd’hui, décembre 2008 recèle une forme de mystère qui n’est pas prête de s’estomper. Il n’y a qu’a parler avec ceux qui y ont participé d’une manière ou d’une autre pour comprendre ce qu’évoquent ces jours de décembre. Il y a quelque chose qui relève de l’indicible, soit parce que les mots manquent, soit parce qu’il y a une ferme intention de ne pas mettre des mots sur ce quelque chose qui s’abstient de discours postérieurs ».

Que sera notre décembre français ? Plus qu’un feu de paille, espérons-le. A bas la discipline, vie magique. Quel beau programme.

Chiche ?

Salut  & fraternité,

M.D.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.