2666, de Roberto Bolaño, chef-d’œuvre apocalyptique et utopique #2

Poursuite de l'étude, en trois parties, du chef-d’œuvre posthume de Roberto Bolaño, 2666, roman prophétique, rêverie hallucinée sur 100 ans d’Histoire occidentale, plongée au cœur du mal, et vision d’une réponse utopique, onirique et poétique à celui-ci. Aujourd'hui : qu'est-ce qu'un écrivain? Que peut la littérature ? Quelle est sa responsabilité vis-à-vis de l'horreur ?

Portrait de l'écrivain en super-héros vengeur, en vétéran, en déserteur, en porteur de mémoire

Outre Santa Teresa/ciudad Juarez, il existe un autre puits noir autour duquel gravite la narration de 2666 : il s’agit de l’œuvre de Benno von Archimboldi, de son vrai nom Hans Reiter. La biographie de cet écrivain fictif a tout pour fasciner ; et il apparait que Bolaño, qui s’était déjà essayé dans Los Sinsabores del verdadero policia à une esquisse préparatoire du personnage fort différente de la version donnée dans 2666, a voulu créer une sorte d’écrivain-super-héros condensant les traits de bon nombres d’auteurs qu’il admirait, et qui font d’Archimboldi l’incarnation d’un idéal éthique littéraire fort marqué par les avant-gardes dites « historiques » (surréalisme en tête).

Plusieurs fois nommé parmi les favoris pour l’obtention du Nobel, il est dit quelque part de l’écrivain allemand qu’il est « un veterano, un desertor de la Segunda Guerra Mundial que sigue huyendo, un recordatorio (nous soulignons) para Europa en tiempos convulsos. Un escritor de izquierda al que respetaban hasta los situacionistas. Un tipo que no pretendía conciliar lo irreconciliable, que es lo que está de moda » [1]. Il est par ailleurs, comme l’a judicieusement noté Sergio Marras dans El héroe improbable (cómo Arturo Belano siempre quiso ser Benno von Archimboldi)[2], une sorte de double amélioré d’Arturo Belano, lui-même alter ego de Bolaño et narrateur de 2666.

On peut donc considérer que, après les poètes real-viscéralistes mexicains de Los detectivos salvajes, Bolaño a trouvé en Archimboldi un nouvel et ultime porte-parole de la voix avant-gardiste, porte-parole qui, comme il se doit, finit par se perdre dans l’enfer mexicain, comme ses illustres prédécesseurs Arthur Cravan (qui disparait au large du Golfe du Mexique en 1918, et dont le corps de ne sera jamais retrouvé) et Ambrose Bierce (qui a été aperçu pour la dernière fois à la frontière mexicano-américaine et dont on suppose qu’il aurait, à soixante-et-onze ans, rejoint l’armée du guérillero Francisco « Pancho » Villa). Hans Reiter est par ailleurs le nom d’un médecin SS, Hans Conrad Julius Reiter (1881-1969), qui a procédé à des test du vaccin contre la typhoïde sur des déportés de Buchenwald, tuant ainsi plus de deux-cent personnes,  et qui se serait également livré à des stérilisation et à des euthanasies, actes pour lesquels il a été jugé à Nuremberg ; on peut voir ici un pied-de-nez, un chiste, de Bolaño, fin connaisseur de la Seconde Guerre mondiale, qui fait d’un médecin criminel de guerre nazi un écrivain « de gauche » guidé par les carnets d’un Juif et lui-même assassin d’un criminel de guerre nazi.

Le personnage réel (quoique) duquel Bolaño parait s’être inspiré est cependant bien sûr tout autre : il s’agit de B. Traven ( ? - 1969) qui, sans faire partie en propre du mouvement des avant-gardes historiques, est sans doute l’un des auteurs à avoir incarné avec le plus de force cet idéal littéraire.

B. Traven, de son vrai nom probable Ret Marut, fut d’abord un révolutionnaire allemand de tendance stirnérienne et journalise rédacteur de la revue radicale Der Ziegelbrenner (« le fondeur de brique »), qui échappa de peu à la brutale répression de la République de Conseils de Bavière en 1919 et dut fuir. À cette époque, il écrivait notamment : « Prenez conscience de la sereine passivité que vos avez en vous, dans laquelle s’enracine votre invincible pouvoir. Laissez d’un cœur apaisé et insouciant s’effondrer la vie économique ; elle ne m’a apporté le bonheur et elle ne vous l’apportera pas non plus. Laissez consciemment pourrir l’industrie, ou c’est elle qui vous pourrira » [3]. Arrivé au Mexique, il découvre la culture des Indiens, dont il dénoncera l’exploitation, participe à des expéditions archéologiques au Chiapas sous un nom d’emprunt, et écrit ses premiers romans, publiés en feuilleton par le journal allemand Vorwärts puis par la Guilde du livre à Berlin. Devenu célèbre, il s’installe à Mexico en 1951 avec sa nouvelle femme et poursuit son jeu de fausse-piste : la révélation, suite à l’adaptation par Hollywood de son roman Le trésor de la Sierra Madre, de ce que l’agent littéraire Hal Croves, chargé de superviser le tournage, n’était autre que lui-même, sera d’ailleurs le point de départ d’une « chasse au Traven » qu’il déjouera avec délice.

Mort en 1969, ce personnage fascinant n’a pas encore dévoilé tout ses mystères et il fut, à l’évidence, l’une des principales inspirations d’Archimboldi, dont nous avons déjà décrit la jeunesse aventureuse mais dont la vie éditoriale fut elle aussi accidentée. Au début de sa carrière d’écrivain, à Cologne, il écrit quinze romans, dont Lüdicke, sa première œuvre, puis La Rose illimitée, Le masque de cuir, Fleuves d’Europe (qui parle du Dniepr) et Bifurcaria bifurcata (qui parle des algues), reçus avec indifférence par le public et la critique. Durant la publication de ces romans, il erre dans différents villages de montagne, notamment près de la frontière Autrichienne, en compagnie de sa femme Ingeborg. Celle-ci étant de plus en plus gravement malade, ils reviennent à Cologne pour repartir aussitôt pour un voyage contre la montre qui les mènera jusqu’en Italie. Ingebog meurt, et M. et Mme Bubis restent dès lors quatre ans sans nouvelles de lui, jusqu’à l’envoi d’un manuscrit monstrueux, chargé d’annotations et de corrections, et intitulé La Blessure. Lorsque la Baronne Bubis va le voir, elle découvre un homme coupé de tout, et à peine au courant de la chute du Mur. Il apparait une dernière fois à Hambourg, puis disparait à nouveau, faisant publier Saint Thomas, biographie fictive d’un écrivain nazi (écho de La literatura nazi en America), L’Aveugle, envoyé depuis l’île d’Icare, La Mer noire, dialogue entre une mer et un océan, Léthé, poursuivi par un tribunal pour atteinte aux bonnes mœurs, Le vendeur de Loterie, Le Père, dans lequel un homme raconte comment son père est devenu un assassin psychopathe, ou encore La perfection ferroviaire, Bitzius, et La Tête. Restant en Grèce, Archimboldi vit ensuite sur les îles de Santorini, Sifnos, Siros et Miconos, menant une vie presque ascétique. Il retourne à Venise et écrit Le retour, puis erre en Italie. Ses traces se perdent définitivement en 2001 quand, sollicité par sa petite sœur Lotte, il s’envole vers Santa Teresa afin de venir en aide à son neveu Klaus Haas –où un policer surnommé El Cerdo le rencontre et met ainsi les critiques sur sa piste.                        

Hans Reiter a donc connu, on le voit, un destin déjà fort digne des préceptes avant-gardistes édictés par Breton dans Lâchez tout. Mais il y a plus.

L’avant et l’après de la vocation d’écrivain d’Archimboldi sont en effet séparés par deux évènements qui se sont déroulés durant la Seconde Guerre mondiale : la découverte par l’Allemand, alors déserteur, des carnets du Juif soviétique ukrainien Boris Abramovitch, et l’assassinat du nazi Léo Stammer.

La première rencontre, qui détermine la vocation d’écrivain de Reiter, achève de faire de lui une incarnation consciente, un récipiendaire postmoderne, de l’esprit et du destin tragique de l’avant-garde. Ansky est en effet, tel que Bolaño le décrit, un pur produit du haut-modernisme révolutionnaire : engagé dans l’Armée Rouge à quatorze ans, il voyage en conséquence dans toute la Sibérie, mais aussi le long de la Lena, jusqu’au-delà du cercle polaire, dans la mer d’Okhotsk, ou encore à Vladivostok, avant d’arriver à Moscou. Là, il fait la rencontre de l’écrivain de science-fiction Éphraïm Ivanov, un mélange de Ivan Antonovitch Efremov (1908-1972) et surtout de Ievgueni Ivanovitch Zamiatine (1884-1937), auteur du roman Le train de l’Oural (peut-être inspiré par La Flèche jaune de Pelevine), puis du délirant et poétique Le Crépuscule. Conseillé par ce mentor, Ansky s’inscrit au Parti Communiste et prend pour maîtresse une jeune femme nommée Margarita Afanasieva, à qui il déclare : « La réalité est parfois le pur désir ». La seule année 1929, pris d’une rage frénétique de création, il participe aussi à la création de diverses revues, tente de faire publier des écrits posthumes du futuriste Khlebnikov, rédige un poème sur la déportation de Trotski, lit avec passion les Futuristes, les membres du groupe Centrifuge et les imaginistes, « escribió un ensayo sobre el futuro de la literatura, cuya primera palabra era “ nada” y cuya última palabra era “nada”» [4], lit Berlin Alexanderplatz, fait du théâtre. Ivanov, quant à lui, cependant, est arrêté en 1937 et exécuté d’une balle dans la nuque l’année suivante. À partir de là les carnets d’Ansky, écrit Bolaño, deviennent incohérents : « Habla sobre los jóvenes judíos rusos que hicieron la revolución y que ahora (esto está escrito probablemente en 1939) están cayendo como moscas. Habla sobre Yuri Piatakov, asesinado en 1937, después del segundo proceso de Moscú. Menciona nombres de Reiter lee por primera vez en su vida. Luego, unas páginas más adelante, vuelve a mencionarlos. Como si él mismo temiera olvidarlos. Nombres, nombres, nombres. Los que hicieron la revolución, que no era la misma sino otra, no el sueño sino la pesadilla que se esconde tras los parpados del sueño »[5]. Il parle aussi des peintres Giuseppe Arcimboldo et Gustave Courbet : « Imaginaba a Courbet en la revolución de 1848 y luego lo ve en la Comuna de Paris, en donde la inmensa mayoría de los artistas y literatos brillaron (literalmente) por su ausencia. Courbet no » [6]. Puis tout se brouille, jusqu’à la conclusion du carnet : « Ansky piensa en universos paralelos. Por aquellos días Hitler invade Polonia y empieza la Segunda Guerra Mundial. Caída de Varsovia, caída de Paris, ataque a la Unión Soviética. Solo en desorden somos concebibles. Una noche Ansky sueña que el cielo es un gran océano de sangre. En la última página del cuaderno traza un mapa para unirse a los guerrilleros » [7]. On peut raisonnablement supposer qu’il est mort peu de temps après, n’ayant eu que le temps de laisser ce document dans son isba natal –par la suite décimé.

Et c’est de cet homme que Hans Reiter, qui n’est pas encore Archimboldi, va devenir en quelque sorte le disciple, ce qui fait de lui le garant des rêves et des échecs de l’utopie révolutionnaire de l’avant-garde, de cette esthétique combattante persuadée qu’elle pouvait changer le monde.

D’autant plus que, à la fin de la guerre, se produit le second évènement qui déterminera sa vocation d’écrivain et lui conférera un halo de « héros vengeur » : la rencontre, dans un camp de prisonnier, avec un homme nommé Léo Stammer, qui était dans un village polonais directeur adjoint d’un organisme chargé de fournir des travailleurs au Reich ; son témoignage constitue l’une des pages les plus terribles de la littérature du génocide.

Un jour, en effet, Stammer est tenu de prendre en charge un groupe de Juifs Grecs, dont il ne sait que faire. Il tente de les renvoyer autre part, notamment  à Chelmno, ne sachant que faire pour la nourriture, le travail et l’hébergement de ces déportés. De fil en aiguille, dans les méandres de l’administration nazie, il s’avère que cette « livraison » est une erreur et que les Juifs étaient destinés à Auschwitz ; il est alors dit à Stammer : « J’ai parlé avec mes supérieurs et nous sommes d’accord que ce qu’il y a de mieux et de plus opportun à faire est de vous-même vous débarrassez d’eux » [8]. Après s’être demandé longtemps, avec le chef de la police, comment il allait s’en débarrasser, il choisit une petite dépression, à quinze kilomètres de la ville, et charge des policiers, des fermiers, et plus tard des enfants, de procéder à la « liquidation » de quelques uns de « ses » Juifs. L’opération se répète chaque jour, interminablement, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus aucun. Les corps sont enterrés. La tâche n’était pas facile, dit Stammer : « Yo, al menos, no lo suportaba. Trataba, pero no podía. Y mis policías tampoco. Quince, está bien. Treinta, también. Pero cuando se llega a los cincuenta el estomago se revuelve y la cabeza se pone boca abajo y empiezan los insomnios y las pesadillas » [9] ; il affirme cependant : « Fui un administrador justo. Hice cosas buenas, guiado por el azar de la guerra. » [10]. Quelques temps plus tard, les américains retrouvent le cadavre étranglé de Stammer ; nous apprenons plus tard que Hans Reiter lui-même est l’assassin.        

Le contenu de l’œuvre d’Archimboldi, à partir de ces différents éléments, commence donc à sa préciser, dans toute son ambivalence : porteur d’un idéal éthique propre aux avant-gardes, l’écrivain allemand, qui a recueilli l’ignoble témoignage de Stammer et a procédé à son châtiment, l’est aussi de la responsabilité de la culture vis-à-vis de l’horreur.

Ce dernier point est d’ailleurs significativement mis en lumière dans cette scène durant laquelle Reiter est à la recherche de la machine à écrire qui lui servira à écrire son premier roman ainsi que tous les suivants ; une machine qui lui est donnée par un homme mélancolique tourmenté par la faute commise par le peuple allemand : « Este país, -le dijo a Reiter que aquella tarde se convirtió, tal vez, en Archimboldi- ha intentado arrojar al abismo a varios países en nombre de la pureza y de la voluntad. Para mí, como usted comprenderá, la pureza y la voluntad son puro mariconeo. Gracias a la pureza y a la voluntad nos hemos convertido todos, entiéndalo bien, todos, todos, en un país de cobardes y de matones » [11] Il conclut : « Ya habrá tiempo para que inauguremos un largo puente de amnesia » [12], une phrase que l’on peut rapprocher de cette autre du jeune Reiter : « Todo es libro quemado, querido director. La música, la decima dimensión, la cuarta dimensión, las cunas, la producción de balas y fusiles, las novelas del oeste : todo libros quemados » [13].

Benno von Archimboldi, ainsi, au terme de ces rencontres qui opèrent sur lui de façon quasi alchimique, est désormais en mesure de commencer à dresser les contours de cette œuvre qui, dans 2666, nous est présentée cependant non pas comme une littérature du passé, ni même comme une littérature postmoderne, mais comme la littérature à venir elle-même, celle du XXIe siècle. Les romans d’Archimboldi, horizon asymptotique du roman de Bolaño, sont un espace vierge dont nous ignorons à peu près totalement le contenu ; la seule chose que nous pouvons en savoir, c’est l’esthétique et l’éthique dont ils témoignent, et que Bolaño semble vouloir mettre au centre de la littérature encore hypothétique d’un siècle qui n’existe pas encore.

2666 est effet un roman fleuve qui se nie lui-même face aux autres romans qu’il est sensé introduire, c'est-à-dire face à la littérature, pourrait-on dire, des années 2666 –une année-cimetière de la post-postmodernité déjà évoquée dans Amuleto[14] et qui est comme la promesse futuriste de la conclusion éventuelle de tout ce qui constitue la trame du roman : la rencontre entre Archimboldi et son neveu, entre Archimboldi et les critiques, la fin de la course de Fate et Rosa, la libération de Haas –qui, dans la réalité, mais Bolaño ne pouvait le savoir, est mort en 2006-, la résolution des crimes de Santa Teresa ; de fait, on ne peut comprendre le roman sans la prise en considération de cet horizon, comme le souligne fort justement Ignacio Echevarria : « Ce chiffre énigmatique, 2666 – une date, en réalité -, … agit comme un point de fuite à partir duquel s’ordonnent les différentes parties du roman. Sans ce point de fuite, la perspective de l’ensemble resterait faussée, non résolue, suspendue dans le néant » [15]. En cela, le roman ressemble à celui écrit plus tôt par Jacques Roubaud, Le Grand incendie de Londres, dans lequel l’oulipien dresse son portrait à partir d’un événement dramatique s’étant produit –précisément- en 1666. 

Le ton si particulier de l’œuvre est donc dû en partie à l’alliance paradoxale, à la fois navilienne, surréaliste et benjaminienne, entre un pessimisme radical et une volonté de laisser grand ouvert le champ de l’utopie. Contrairement à Cent ans de solitude, le roman bolañien, en tant que prologue,  n’est pas clos sur lui-même ; il est embranché sur ce qui va le rendre obsolète en lui donnant sa conclusion : la naissance du XXIe siècle. « Toda obra que no sea una obra maestra, affirme encore l’homme qui donne à Reiter sa machine à écrire, es carne de cañón, esforzada infantería, pieza sacrificable dado que reproduce, de múltiples maneras, el esquema de la obra maestra. Cuando comprendí esta verdad dejé de escribir » [16]. Amalfitano lui aussi, autre part dans le roman, se désole d’ailleurs de l’importance donnée au œuvres mineures, La métamorphose plutôt que Le Procès, Bartleby plutôt que Moby Dick. A une culture à l’agonie, hantée par les Camps et par le fantôme de sa propre bêtise et de sa propre inutilité (ce qui apparait par exemple dans la sélection de lapsus littéraires, p. 1276-1277, à rapprocher du travail de Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière dans le Dictionnaire de la bêtise : « Pauvre Marie ! Chaque fois qu’elle entend le galop d’un cheval qui s’approche, elle est sûre que c’est moi » (Chateaubriand, Le Duc de Montbazon) ; ou : « que peut faire un homme, tué par une balle mortelle ? »[17]) Bolaño ou plutôt Belano, en créant l’écrivain mythique Benno von Archimboldi, oppose donc une pratique nouvelle de la littérature, pratique ambitieuse plongeant ses racines dans l’avant-garde tout en véhiculant la trace de son échec, et qui s’efforce de refuser la fatalité encore dépeinte par l’homme à la machine à écrire quand il affirme : « Puede el asesino llorar en mi hombro … E incluso puedo yo ponerme a llorar en el hombro del asesino y sussurarle palabras dulces como “hermanos”, “camaradas”, “compañero de infortunios”  … Puesto que nuestra cultura tiende irrefrenablemente a la sentimentalidad . Pero cuando la obra se acaba y yo estoy yo, el asesino abrirá la ventana de mi cuarto y entrara con sus pasitos de enfermero y me degollara hasta que no quede una gota de mi sangre »[18].

Archimboldi, quant à lui, tout comme Bolaño, n’hésite pas à se confronter à l’assassin, venant même se perdre dans la ville même du crime : Santa Teresa, et retrouvant ce faisant les plus hautes qualités éthiques de l’écrivain à venir, à savoir celle du courage et de la disparition. Là est sans doute le sens à donner à donner à l’œuvre de l’Allemand : celle d’un écrivain ne fermant pas les yeux devant l’abîme, tel Ellroy, et qui ne craint pas de venir perdre pied dans cette apogée de l’horreur postmoderne qu’est l’apocalyptique Ciudad Juarez

(à suivre...)

[1] 2666, op. cit., p. 142. Trad. R. Amutio, op. cit., p. 171 : « Un vétéran, un déserteur de la Seconde Guerre mondiale qui continue à fuir, un rappel pour une Europe en ces temps convulsés. Un écrivain de gauche que même les situationnistes respectaient. Un type qui ne cherchait pas à réconcilier l’irréconciliable, comme c’est la mode aujourd’hui »

[2] Sergio Marras, El héroe improbable (cómo Arturo Belano siempre quiso ser Benno von Archimboldi), RIL Editores, 2011

[3] B. Traven – Ret Marut, Dans l’État de plus riche du monde,  ed. L’Insomniaque, Montreuil, 1994

[4] Trad. R. Amutio, op. cit., p. 1086 : Il « écrivit un essai sur le futur de la littérature dont le premier mot était « rien » et dont le dernier mot était « rien » » 

[5] 2666, op. cit. p. 910. Trad. R. Amutio, op. cit. p. 1103 : « Il parle des jeunes Juifs russes qui ont fait la révolution et qui maintenant (ceci est probablement écrit en 1939) sont en train de tomber comme des mouches. Il parle de Youri Piatakov, assassiné en 1937, après le deuxième procès de Moscou. Il mentionne des noms que Reiter lit pour la première fois de sa vie. Ensuite, quelques pages plus loin, il les mentionne de nouveau. Comme si lui-même craignait de les oublier. Des noms, des noms, des noms. Ceux qui avaient fait la révolution, ceux qui allaient tomber dévorés par cette même révolution, qui n’était pas la même mais une autre, non pas le rêve mais le cauchemar qui se cache derrière les paupières du rêve ». Gueorgui Piatakov (1890-1937) était un bolchévik chargé notamment de l’organisation de l’industrie soviétique et qui s’est opposé au système bureaucratique

[6] Ibid., p. 912. Trad. R. Amutio, p. 1105 : « Il imagine Courbet pendant la révolution de 1848, puis il le voit pendant la Commune de Paris, où l’immense majorité des artistes et des littérateurs brillèrent (littéralement) par leur absence. Pas Courbet 

[7] Ibid., p. 920. Trad. R. Amutio, op. cit., p. 1115 : « Ansky pense à des univers parallèles. C’est au cours de ces journées que Hitler envahit la Pologne et que la Seconde Guerre mondiale commence. Chute de Varsovie, chute de Paris, attaque de l’Union Soviétique. Dans le désordre seulement nous sommes concevables. Une nuit, Ansky rêve que le ciel est un grand océan de sang. Sur la dernière page du cahier, il esquisse un trajet pour rejoindre les guérilleros »

[8] Trad. R. Amutio, op. cit., p. 1149 :  « J’ai parlé avec mes supérieurs et nous sommes d’accord que ce qu’il y a de mieux et de plus opportun à faire est de vous-même vous débarrassez d’eux »

[9] 2666, op. cit., p. 957. Trad. R. Amutio, op. cit., p. 1160 :  « Moi, du moins,  Je ne le supportais pas. J’essayais, mais je ne réussissais pas. Et mes policiers non plus. Quinze, ça va. Trente aussi. Mais lorsqu’on arrive à cinquante, l’estomac est sens dessus dessous, la tête se retrouve à l’envers, et alors commencent insomnies et cauchemars »

[10] 2666, op. cit., p. 959. Trad. R. Amutio, op. cit., p. 1159 : « J’ai été un administrateur juste. J’ai fait de bonnes choses, guidés par ma nature, et de mauvaises choses, contraint par les hasards de la guerre »

[11] 2666, op. cit., p. 981. Trad. R. Amutio, op. cit., p. 1189 : « Ce pays, dit-il à Reiter, qui cet après-midi se transforma, peut-être, en Archimboldi, a essayé de jeter dans l’abîme plusieurs pays au nom de la pureté et de la volonté. Pour moi, comme vous le comprendre, la pureté et la volonté, c’est de la saloperie. Grâce à la pureté et à la volonté nous nous sommes tous transformés, comprenez-le bien, tous, tous, en pays de lâches et de fier-à-bras … »

[12] Ibid. Trad. R. Amutio : « Il sera bien temps d’inaugurer un long pont d’amnésie » 

[13] Trad. R. Amutio, op. cit., p. 1009 : «Tout est livre brûlé, cher maestro. La musique, la dixième dimension, la quatrième dimension, les berceaux, la production de balles et de fusils, les romans de l’Ouest : tous des livres brûlés »

[14] «  … À cette heure-là Guerrero ayant avant tout l'allure d'un cimetière, mais pas un cimetière de 1974, ni un cimetière de 1968, ni même un cimetière de 1975, mais un cimetière de l'année 2666, un cimetière oublié sous une paupière morte ou inexistante, les aquosités indifférentes d'un œil qui en voulant oublier quelque chose a fini par tout oublier ». Roberto Bolaño, Amuleto, Les Allusifs, Montréal, 2002

[15] Ignacio Echevarria, Note à la première édition de 2666, op. cit., p. 1357

[16] 2666, op. cit., p. 983-984. Trad. R. Amutio, op. cit., p. 1191 : « Tout livre qui n’est pas une œuvre maîtresse est chair à canon, infanterie vaillante, pièce sacrifiable puisqu’elle reproduit, de multiples manières, le schéma de l’œuvre maîtresse. Lorsque j’ai compris cette vérité, j’ai arrêté d’écrire »

[17] Il est à noter que le narrateur, dans ce passage de 2666, cite un livre français intitulé Le Musée des erreurs, qu’il attribue à un certain Max Sengen ; il s’agit cependant plutôt de l’ouvrage Le Musée des erreurs, sous-titré Ou le français tel qu’on l’écrit, paru en 1929 chez Albin Michel et rédigé par Maurice Edmond Sailland, dit Curnonsky (1872-1956) et J.-Wladimir Bienstock (1868-1933), ouvrage qui est l’une des sources de Bechtel et Carrière dans leur célèbre Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (Robert Laffont, Paris, 1965)

[18] 2666, op. cit., p. 982. Trad. R. Amutio, p. 1189 : « L’assassin peut pleurer sur mon épaule … Et je pourrais même me mettre à pleurer sur l’épaule de ‘assassin et lui murmurer des mots doux comme « frère », « camarade », « compagnon d’infortune » … Notre culture tend de manière irréfrénable à la sentimentalité. Mais lorsque l’œuvre s’achèvera et que je serais seul, l’assassin ouvrira la fenêtre de ma chambre, entrera avec ses petits pas d’infirmier et m’égorgera jusqu’à ce qu’il ne reste plus une goutte de mon sang »

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