Cela suffira-t-il ?

Petite fable Juive sur le pouvoir de la parole, et notre impuissance contemporaine à « dire ». « Tout ce que nous savons aujourd’hui, c’est que nous ne savons même plus raconter l’histoire. Et la seule chose que nous savons faire est le récit de cette impossibilité. Cela suffira-t-il ? » (Mark-Alain Ouaknin)

Lorsque le Rabbi Israël Baal Shem Tov pressentait qu’un malheur allait s’abattre sur son peuple, il allait se recueillir à un certain endroit de la forêt ; là, il allumait un feu, d’une certaine façon, récitait une prière mystérieuse, et ainsi le malheur s’éloignait.

Après sa mort, lorsque son disciple pressentait qu’un malheur allait s’abattre sur son peuple, il se rendait dans la même forêt, au même endroit, et il disait : « Jéhovah, écoute-moi, je ne sais pas comment faire pour allumer le feu comme le faisait mon maître, mais je sais encore réciter la prière » Et il récitait la prière, et les malheurs s’éloignaient.

Après sa mort, le disciple du disciple, quand il pressentait qu’un malheur allait s’abattre sur son peuple, se rendait dans la même forêt, et disait : « Jéhovah, pardonne-moi, mais je ne sais pas comment faire le feu, je ne connais pas la prière, mais je sais où se trouve l’endroit ; j’espère que cela suffira. » Cela suffisait, et les malheurs s’éloignaient.

Après sa mort, le disciple du disciple du disciple, quand il lui fallait éloigner un malheur, restait assis dans son fauteuil, prenait sa tête dans ses mains et s’adressait à Dieu : « Jéhovah, je suis incapable de faire le feu, je ne connais pas la prière, je ne sais pas où se trouve l’endroit dans la forêt. Tout ce que je sais, c’est raconter cette histoire. Cela suffira-t-il ? »

Cela suffisait.

Mark-Alain Ouaknin, qui rapporte cette histoire, l’achève ainsi : « Tout ce que nous savons aujourd’hui, c’est que nous ne savons même plus raconter l’histoire. Et la seule chose que nous savons faire est le récit de cette impossibilité. Cela suffira-t-il encore ? » [1] 

La question se fait de plus en plus insistante. Combien de temps cela suffira-t-il encore ? Combien de temps encore à bégayer dans le vide ?

Narrer, c’est construire. L’absence de récits collectifs susceptibles de nous rassembler a crée, depuis désormais de trop nombreuses générations, un vide que la passion consumériste, ou l’accumulation insensée de « polémiques » stériles -qui nous coupent de l’art véritable du récit et, plutôt que les éloigner, attirent plus sûrement encore les malheurs sur nous- ne pourront jamais combler.

Retrouvons la forêt, le feu et les prières. C’est une urgence.

Car c’est alors, comme le veut une expression si courante depuis quelques temps, mais trop souvent creuse, hélas, que la parole pourra réellement « se libérer »…

Salut & fraternité,

M.D.

[1] J’ai pioché cette magnifique histoire dans le fructueux essai d’Alain Naze intitulé Temps, récit et transmission chez W. Benjamin et P. P. Pasolini, tome 1 : Walter Benjamin et l’histoire des vaincus, L’Harmattan, Paris, 2011 

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