Bolsonaro et les autres : l’Occident s’épouvante devant ses propres créatures

Bolsonaro, Trump, Orban, Salvini… Gouvernants et éditorialistes : ils sont vos monstres. Car cela fait des décennies que vous prenez fait et cause pour une diplomatie tournée vers les intérêts économiques de l’occident et pour un système qui crée douleur et révolte chez des citoyens dominés et privés de toute parole, auxquels vous ne donnez d’autre échappatoire que l’autoritarisme identitaire.

« Bolsonaro n’a pas avancé masqué, écrit Thomas Cantaloube dans son article pour Médiapart titré Aux origines du crash des démocraties. Il n’a pas pris part à la compétition démocratique en dissimulant ses idées et ses intentions. Il a été aussi franc que Trump avant lui, ou Vladimir Poutine, ou Viktor Orbán, ou Matteo Salvini, ou Rodrigo Duterte, ou Recep Tayyip Erdogan, ou les frères Kaczynski, ou Nigel Farage ou la famille Le Pen, et d’autres encore. »

Et c’est vrai. Ils n’ont pas avancé masqués. Alors, pourquoi nos dirigeants, pourquoi nos éditorialistes, de plateaux télés en éditos, font-ils mine d’être surpris, et de crier, ah ça ma bonne dame, si on pouvait s'y attendre, tels autant de Frankenstein amnésiques ? Peut-être parce que reconnaitre le caractère fatal de ces accessions équivaudrait à reconnaitre leur lourde part de responsabilité dans cette même fatalité. Car c'est bien l'aveuglement et le fanatisme néolibéral dément qui anime nos "élites" (que l'on devrait plutôt appeler désormais la "classe nuisible") qui est à l'origine du naufrage démocratique que nous connaissons actuellement.

Prenons le cas Bolsonaro. En Amérique Latine, cela fait désormais des décennies que le risque d’un virage à l’extrême-droite existe, tant celle-ci fait partie intégrante du paysage politique du continent, notamment depuis les heures dramatiques de l’alliance des dictatures militaires et du Plan Condor. Face à ça, une gauche, gouvernementale, syndicale, associative, citoyenne, s’acharnait à exister, malgré un contexte plus que délicat, tant on a tendance à oublier le degré de violence de la vie politique latino-américaine, avec une économie verrouillée par de richissimes industriels réactionnaires prêts à tout pour défendre leurs intérêts, une armée toujours aux aguets, et une caste politique libérale et conservatrice d'une bêtise peu commune et que n’a jamais rebuté la tentation du golpe.

Cette gauche pourtant, dès le moment où elle parvenait au gouvernement, et même celle qui menait, dans les faits, une politique de centre-droit (ce qui fut hélas la majorité), n’a jamais reçu le moindre soutien de la part ce que j’appelle ici l’Occident : l’Union Européenne et l’Amérique du Nord. Pis : au sein de cet Occident, la presse grand-public, suivant en cela une diplomatie très orientée (pour mieux dire : dans la plus pure tradition du « péril rouge » tendance Guerre Froide-Docteur Folamour), a même fait preuve d’une constance dans la diffamation, la divulgation de fausses informations et l’article à charge. On a ainsi tenté de nous faire croire que Correa était un dictateur en puissance, Chavez, un tyran psychopathe, Morales, un satyre autoritaire, et j’en passe et des plus raffinées. Tout ceci ayant fait le jeu d’une opposition qui, elle, ne dissimulait pas son absence totale de respect des exigences démocratiques.

Alors, Bolsonaro, une surprise ? Nos médias ont beau jeu, aujourd’hui, de pousser des cris d’orfraie devant l’accession au pouvoir de ce taré nostalgique de la dictature militaire, violent, misogyne et raciste. Mais où étaient-ils, tandis que Dilma Rousseff était destituée, dans le plus grand des calmes, dans les conditions douteuses de ce qui ressemblait bel et bien à un coup d’État institutionnel ? Ils regardaient ailleurs, ou jouaient à la crapette. Où étaient-ils, tandis que Lula (quoique l’on pense de lui : personnellement, son virage à droite m’avait immensément déçu, mais bon), principal candidat de la gauche aux élections, était condamné et incarcéré lors d’un procès fantoche digne de Tintin chez les Picaros ? Ils applaudissaient des deux mains : enfin un gaucho latino corrompu au trou !

Pourtant, avec son intelligence habituelle, Noam Chomsky a bien résumé de quoi, dans les faits, il était question : « Il y a toujours des prétextes pour justifier un emprisonnement – parfois valables, parfois pas – mais il est souvent utile d’en déterminer les causes réelles. C’est le cas en l’espèce. L’accusation principale portée contre Lula est basée sur les dépositions d’hommes d’affaires condamnés pour corruption dans le cadre d’un plaider-coupable. On aurait offert à Lula un appartement dans lequel il n’a jamais vécu. Le crime présumé est parfaitement minime au regard des standards de corruptions brésiliens – et il y a à dire sur ce sujet, sur lequel je reviendrai. La peine est tellement disproportionnée par rapport au crime supposé qu’il est légitime d’en chercher les vraies raisons. Il n’est pas difficile d’en trouver. Le Brésil fait face à des élections d’une importance cruciale pour son avenir. Lula est de loin le candidat le plus populaire et remporterait facilement une élection équitable, ce qui n’est pas pour plaire à la ploutocratie »[i].

Mais de ça, tout le monde dans nos contrée s'en est tamponné le coquillard avec félicité. Nos dirigeants et nos médias peuvent donc ravaler leurs larmes de crocodile devant l'élection de Bolsonaro, et puissent-ils s’étouffer avec.

La même critique pourrait être faite vis-à-vis des autocrates à tendance néo-fascisante rassemblés notamment dans le groupe de Visegrad, et dont Viktor Orban est, si l’on peut dire, la tête pensante, ou du moins la figure la plus connue. Ceux qui nous gouvernent, Macron en tête, qui voit dans ce combat cyniquement calculé et grotesquement donquichottesque sa dernière planche de salut, n’ont pas aujourd’hui de mots trop durs contre le discours porté par ces chefs d’État rétrogrades. Et nos médias également.

Oublient-ils tous que cela fait des décennies qu’ils vantent sans aucune mesure toutes les politiques antisociales de l’Union Européenne, qui ont eu en Europe de l’Est des conséquences dramatiques ? Et qui sont à la source de la colère nationaliste qui renait aujourd’hui du côté des Balkans ? Oublient-ils que cela fait bien longtemps, désormais, qu’ils relaient, voire encouragent, les discours anti-immigration, qu'Orbán et ses amis gammés ne font que radicaliser ?

Oublient-ils, entre autres bourdes, qu’ils ont accueilli l’arrivée à la tête du pouvoir, en Italie, de ce néo-libéral incapable à la Macron (il en a d'ailleurs été la préfiguration) qu’a été Matteo Renzi, comme la marque d'un regain d'énergie ? Alors même que c’est la politique inepte menée par ce dernier qui a précipité l’accession au pouvoir de l’extrême-droite ?  

Et Trump ? Nos dirigeants, nos médias, obnubilés par une Clinton pourtant d’une fadeur sans nom, mais fort opportunément ultralibérale et baignée jusqu’au coup dans la finance mondiale, n’ont pas voulu écouter la colère légitime que son électorat tâchait de faire entendre, même au prix d’un vote pour un clown aussi pathétique. Seul Ignacio Ramonet, à l’époque, dans un article qui fut bien mal compris, avait perçu les raisons profondes du succès du demeuré Texan : « le candidat républicain a su interpréter, mieux que quiconque, ce qu’on pourrait appeler la « rébellion de la base ». Avant tout le monde, il a perçu la puissante fracture qui sépare désormais, d’un côté les élites politiques, économiques, intellectuelles et médiatiques ; et de l’autre côté, la base populaire de l’électorat conservateur américain. Son discours anti-Washington, anti-Wall Street, anti-immigrés et anti-médias séduit notamment les électeurs blancs peu éduqués mais aussi – et c’est très important –, tous les laissés-pour-compte de la globalisation économique ».

Les laissés-pour-compte de la globalisation économique. Ceux-là que, en France, on préfère laisser se jeter dans les bras de Marine le Pen, pour éviter qu’ils ne sombrent dans ceux de la gauche.

Socialisme ou barbarie. Bolsonaro, Erdogan, Trump, Orban, Salvini, M.B.S… Chers dirigeants, chers éditorialistes des médias grand public, il est un peu tard pour réaliser qu’il serait dangereux que ces gugusses fascisants accèdent au pouvoir : c’est fait, ils sont là. Et ils sont vos monstres, vos créatures.

Certes, je veux bien l’admettre, les choses sont plus complexes que ça. Il y a le contexte mondial, et la sociologie et l’histoire propre à chaque pays. Mais cela fait des décennies que vous prenez fait et cause pour une diplomatie entièrement tournée vers les intérêts économiques de l’occident au détriment de toute éthique, et pour un système qui crée douleur et révolte chez des citoyens dominés et privés de toute parole, auxquels vous ne donnez d’autre échappatoire que l’autoritarisme identitaire, puisque vous vous obstinez à invalider par avance, sous prétexte « d’utopie », « d’irréalisme », j’en passe, toute alternative de gauche à la pensée hégémonique actuelle.  

Alors, à quoi vous attendiez-vous ? A l'époque, adoptant le regard et les prérogatives de la diplomatie étasunienne, vous n'aviez pas voulu d'un Afghanistan soviétique, ou d'un mouvement pan-arabe laïc et socialiste, et vous aviez obtenu l'islam politique radical qui, vingt ans après, a enfanté Daech -c'était déjà bien joué.

On en est toujours là. Et plus écœurant, là-dedans, c’est que vous, présidents, ministres, porte-paroles, députés, éditorialistes, chefs de rédaction, grands patrons, vous, les dominants, ce n’est pas vous qui allez subir la politique de ces cinglés que vous avez contribué à créer.  Vous n’êtes pas le Mexicain ou le Noir qui va subir la politique raciste de Trump. Vous n’êtes pas le Rom qui craint les pogroms à cause d’Orban. Vous n’êtes pas le jeune journaliste indépendant Slovaque qui a été assassiné. Vous n’êtes pas un demandeur d’asile traqué en Italie. Vous n’êtes rien de tout ça. Vous avez le cul au chaud. 

Si j’étais optimiste, je dirai qu'ils payeront un jour pour ça. Mais je ne le suis pas, alors je me contente de penser que l’histoire, au moins, jugera ces pantins pour ce qu'ils ont été : des complices actifs, par cynisme, par lâcheté ou par bêtise, de l’abjection, et que c’est au moins une chose que l’on ne nous retirera pas à nous, le peuple révolté : c’est nous qui, d’une façon ou une autre, allons dans le sens de l’Histoire, et eux qui finiront dans ses poubelles…

Socialisme ou barbarie, disait Rosa Luxembourg. Ils ont choisi. A nous de faire en sorte que le socialisme ne succombe pas devant leur barbarie, et devant celle de leurs créatures.  

Socialisme ou barbarie. Tant que nos "élites" ne laisseront pas sa chance à la gauche, la gauche véritable, de se faire entendre, on en restera là -en plein dans la barbarie.

Salut & fraternité

M.D.  

 

[i]  https://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/noam-chomsky-j-ai-rencontre-lula-le-prisonnier-politique-le-plus-important-au

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