Ruffin et les « rouges-bruns »

Voilà autre chose : Ruffin serait un « rouge-brun ». C’est Joffrin qui le dit, et il n’est pas seul. Alors, je pose la question à nos éditorialistes nationaux : vous n’en avez pas marre, de dresser un procès abject en antisémitisme et à évoquer « les heures les plus sombres de notre histoire », sous n’importe quel prétexte, à quiconque vous déplait ? Parce que moi, si, ça commence à me fatiguer.

Déjà accusé d’avoir publiquement souhaité que Macron « termine comme Kennedy » et « finisse sur le terre-plein » alors même qu’il ne faisait, afin de montrer à quel degré d’impopularité en est rendu notre président, que rapporter in extenso des propos entendus sur des ronds-points en précisant bien qu’il les désapprouvait, voilà que le journaliste et député France Insoumise François Ruffin doit faire face à un nouveau procès : il ne serait rien de moins qu’un vil rouge-brun. Donc : un fasciste (ou un "fanasciste", dirait G. Abitbol).

En effet, quelle ne fut ma surprise quand, de bon matin, partant en quête de ma ration quotidienne d’actualité, je tombe sur ce gros titre du Monde : « Quenelle et « 500 familles » : les références ambiguës de François Ruffin ».

Diantre, me dis-je. Ça y est, il a pété les plombs, il s’est pris en selfie en train de faire une quenelle sur un rond-point avec Anelka en gilet jaune, on a perdu Ruffin, plus rien n’a de sens, la gauche est foutue, puisque c’est comme ça, à partir de maintenant, je voterai Cheminade.

Désespéré, la larme à l’œil, je me prépare à affronter l’impensable, et à voir, que sais-je, l’un de mes hommes politiques préférés en pleine séance de tuto Youtube avec Dieudonné, ou en train de danser la biguine avec le père Le Pen. Le Monde précise en bandeau : « Le député de la Somme a jeté le trouble au sein de La France insoumise après ses propos sur un blogueur conspirationniste ». Et de citer les propos en question :

« Le référendum d’initiative citoyenne a fleuri. Oh, il n’a pas fleuri par hasard. Il a fleuri parce que des hommes de conviction – nommons-les : Etienne Chouard et ses amis – ont semé, ont arrosé, depuis des années. Depuis le traité constitutionnel européen de 2005 (…), depuis la trahison du peuple par les députés, par les sénateurs, par le président, depuis qu’il est évident, depuis qu’il est transparent que le peuple ne saurait plus avoir confiance dans ses représentants. »

Que ? ... On m'aurait menti ?

On aura compris : ce qui est reproché à Ruffin, c'est simplement d’avoir cité le nom de celui qui, en France, fut le principal instigateur du Référendum d’Initiative Citoyenne. Car c’est bien ce qu’est Chouard, quoiqu’on pense du personnage (et je n’ai personnellement pour lui aucune sympathie particulière) : il est celui qui a effectivement, depuis de nombreuses années, théorisé ce concept, et l'a fait connaître. Point. En d’autres termes, on reproche à Ruffin d’avoir été factuel, et factuellement exact.

Dans les propos de Ruffin, en ce qui me concerne, je ne lis aucune louange particulière. Il qualifie Chouard d’homme « de conviction » : on a vu dithyrambe plus élogieux. Mais comme Chouard, c’est de notoriété publique et Ruffin le sait parfaitement puisque son journal, Fakir, avait traité longuement de la question à l’époque, a vrillé et commencé à fricoter, par naïveté, mauvais esprit ou bêtise, avec les fafs de la bande à Soral, ne serait-ce que citer son nom, manifestement, est déjà trop.  

Alors, bien sûr, Ruffin aura beau jeu de préciser, sur Twitter : «J’ai cité Chouard dans mon discours sur le RIC hier. Parce que, objectivement, quel nom revient sur les ronds-points : le sien. […] Ce qui n’ôte rien à nos désaccords, déjà signalés ici, avec force, avec clarté, il y a plusieurs années. Depuis, Chouard a mis fin à ses étranges liens. Alors, doit-on éternellement traiter les hommes en pestiférés ? »

Qu’importe. Les éditocrates tenaient leur proie, et pouvaient se livrer en toute tranquillité à leur jeu favori : dresser à un vil gauchiste un procès en antisémitisme, afin d’être bien sûrs de le disqualifier durablement. En allant même jusqu'à exhumer des propos de Ruffin dans lesquels ils utilise le mot "quenelle" : « c’est une grosse quenelle qui est mise aux agriculteurs ». Comme si l'emploi de ce terme était déjà en lui-même infamant. 

Laurent Joffrin, qui continue à parler de la gauche comme s’il en faisait partie et comme si son avis nous intéressait, a donc embrayé : « Député, militant de longue date, Ruffin, dispose par construction d’un minimum de culture politique [on notera cet adorable mépris]. Ses références à Chouard et à Dieudonné, deux olibrius qui ont occupé l’actualité dans les années passées, ne sauraient être le fruit d’une distraction ou d’une ignorance. Elles sont, au mieux, un clin d’œil à tout ce petit monde de la conspiration, de l’antimédias, de la haine des élites et de la fake news trumpisante qui grouille sur le Net. Au pire – et un député de la République devrait s’expliquer sur ce point –, on retrouve chez Ruffin les ambiguïtés historiques qui ont plusieurs fois entaché le mouvement ouvrier, quand des socialistes ou des progressistes ralliaient le général Boulanger, trouvaient des mérites à la France juive de Drumont, refusaient de soutenir Dreyfus ou encore se rapprochaient des ligues des années 30, au nom de la lutte contre les élites et de la saine colère du peuple.

Ruffin veut mélanger sans précaution le jaune des gilets au rouge et au vert de sa rhétorique d’extrême gauche. On voit, dans son cas, ce que donne un tel mélange de couleurs : du brun ».

Ceci est proprement abject.

Soyons clairs : je ne le connais pas personnellement, mais imaginer une seule seconde que Ruffin puisse avoir la moindre sympathie pour Dieudonné et ses comparses en roue libre ne peut résulter que d’un mélange écœurant de bêtise et de malveillance.

Et j’en appelle (de façon purement rhétorique, bien sûr) à Joffrin et à tous nos éditocrates et faiseurs d’opinions professionnels : expurger au moindre prétexte quiconque vous déplait du débat public en le qualifiant de rouge-brun, ça commence à bien faire. Trouvez-vous autre chose. Lâchez le point Godwin. Prouvez-nous au moins que vous êtes encore capables d’élaborer une pensée construite qui ne se vive pas uniquement sur le mode de l’invective avilissante, avec pour seul argument l’évocation, à propos de n’importe quel sujet, des « heures les plus sombres de notre histoire ». Gérard Filoche avait déjà été expulsé du champs politique sur la base du même procédé. Corcuff et d'autres avaient tenté, sans grand succès fort heureusement, de prouver qu’il existait des liens entre la pensée de Frédéric Lordon et le régime de Vichy.

Qu’est-ce que tout ça apporte à la pensée collective ? A la démocratie ? Au débat public ? Rien du tout. Pas plus que ça n’apporte quoi que ce fut à la lutte contre l’extrême-droite qui, au contraire, se voit gratifiée du bien étrange mérite du monopole de la réflexion (et on connait le niveau stratosphérique atteint par cette réflexion) sur des sujets pourtant aussi cruciaux que l’Europe, la monnaie unique, la Constitution, la critique des élites et des médias…

On peut (et doit, même, car ainsi fonctionne le jeu démocratique) évidemment, critiquer Ruffin. Sa pensée, ses combats, sa vision du monde. Mais serait-il trop demander que cela se fasse intelligemment, dans les règles de l’art ?  

« Les heures les plus sombres de notre histoire », c’est quand une démocratie n’est plus capable de laisser s’exprimer une pensée critique sans vouloir la disqualifier d’emblée qu’elles se réveillent. Joffrin et ses comparses devraient donc se montrer un peu plus prudents quand ils évoquent les années 30 : à l’époque, eux si conformistes et prompts à se plier devant les logiques du pouvoir, auraient-ils été du bon côté de l’Histoire ?

Rien n’est moins sûr.  

Salut et fraternité,

M.D.

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