Nicanor Parra n’est pas mort, et la poésie non plus

" Qu'est-ce qu'un antipoète : Un négociant en urnes et cercueils ? Un prêtre qui ne croit en rien ? Un général qui doute de lui-même ? Un vagabond qui se moque de tout, vieillesse et mort comprises ? Un interlocuteur de mauvais caractère ? Un danseur au bord de l'abîme ? " Parra était un peu tout cela.

Triste journée. Je rentre de travail, temps pluvieux, le vent déchire les nuages dans le ciel gris. Une fois ma tasse de café du matin réchauffée au micro-onde, j’allume mon ordinateur, tandis que, dans le cendrier, ma cigarette se consume, tranquillement.

Et je lis, sur Médiapart, dans un article de Patrice Beray, que Nicanor Parra s’en est allé. Il était âgé de plus d’un siècle. Il était porteur des rêves, des déceptions, des traumatismes, des douleurs et des joies de tout un pays, tout un continent, dernier témoin d'une époque qu'il a traversé d'un bout à l'autre. Le grand Roberto Bolaño lui-même a dit de lui : « Je [le] considérerais comme mon maître si j’avais suffisamment de mérites pour être son disciple, ce qui n’est pas le cas. » [1] Ce qui n'est tout de même pas rien.

Parra était né le 5 septembre 1914, dans une famille modeste et artiste. C'était un auteur populaire, avec toute la noblesse que ce terme implique. Son père était professeur et musicien, sa mère couturière, et sa sœur était la célèbre poétesse Violeta Parra, la chanteuse de Gracias a la vida. Il fut sans aucun doute l’un des poètes sud-américains les plus originaux et les plus polémiques de l’après-guerre. Son verbe, malicieux, irrespectueux, profond, voire abyssal, dans son apparente légèreté caustique, y était pour beaucoup -cela, et sa personnalité discrète, son incroyable humilité, son art parfaitement maîtrisé de "passer inaperçu".

Il s’était surtout distingué en 1954, lors de la parution de Poemas y antipoemas, où il s’en prenait au langage poétique qui prévalait alors, notamment celui de Neruda -dans le Canto general, son oeuvre monumentale brassant toute la grande Histoire, avec sa grande hache, de l'Amérique Latine-, élaborant quant à lui un langage fondé sur l’humour et l’expérience quotidienne, ouvrant la possibilité de replacer la poésie dans les cafés, les bureau de tabac, les supermarchés et les parkings :

A diferencia de nuestros mayores

-Y esto lo digo con todo respeto-

Nosotros sostenemos

Que el poeta no es un alquimista

El poeta es un hombre como todos

Un albañil que construye su muro:

Un constructor de puertas y ventanas.

Nosotros conversamos

En el lenguaje de todos los días

No creemos en siglos cabalísticos.

(Manifiesto[2])

Ses poèmes, ou plutôt anti-poèmes, ont ainsi représenté une extraordinaire tentative de reconquête des territoires de la réalité quotidienne par la parole du poète. Un poète qui déclare, dans Los Vicios del mundo moderno, -texte qui est par ailleurs une condamnation radicale de son époque : « Tratemos de ser felices, recomiendo yo, chupando la miserable costilla humana. »[3]

Une telle attitude est bien entendu éminemment subversive, ce qui explique la relative obscurité dans laquelle il était, très injustement, demeuré, malgré le retentissement de son premier recueil, qui marque indubitablement un « avant » et un « après » de la poésie du Continent (et même de la poésie mondiale) ; il était pourtant, à nouveau selon les mots de Bolaño, « el tipo más lucido de la isla-pasillo por la que deambulan, de punta a punta y buscando una salida que no encuentran, los fantasmas de Huidobro, Gabriela Mistral, Neruda, de Rokha y Violeta Parra. » [4]

Le « type le plus lucide de l’île-couloir » nous a donc quittés.

Je me sens triste.

Mais je sais que la poésie ne mourra jamais.

Je sais que la poésie ne mourra jamais, tant qu’il y aura des gens, des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, des transsexuels, des hétérosexuels, des homosexuels, des bisexuels, des Européens, des Latino-Américains, des Africains, des Asiatiques, des Moyen et Proche-Orientaux, voire des zombies d’après la fin du monde, des petits, des grands, des beaux, des moches, des riches, des pauvres,

tant qu'il y en aura pour dormir avec un livre sous l’oreiller, pour lire sous la douche, pour composer des poèmes, sans jamais les écrire, au travail, au bureau, à l'usine, dans le métro, le bus, le train, l’avion, ou même en trottinette, pour rêvasser dans les bidonvilles, les ghettos, les townships, les banlieues, les quartiers chics,

tant qu'il y en aura pour hurler NO, pour partir sur les routes, pour explorer tous les chemins de traverse, tant qu'il y en aura qui sentiront la bombe cuite et le vertige comprimé,

tant qu'il y en aura pour passer des nuits blanches à murmurer comme des mantras des recueils de Parra, de Borges, de Roque Dalton, de Leib Kvitko, de Maiakovski, de Prévert, une anthologie des surréalistes, de poètes majeurs ou mineurs,

je sais que la poésie de mourra jamais, car elle est « courageuse comme personne », comme nous l’a appris Bolaño, et qu’elle entre dans le rêve "comme un plongeur du lac, entre et tombe comme du plomb dans un lac infini comme le Loch Ness ou trouble et malheureux comme le lac Balaton",

qu’elle ne mourra pas car même quand plus personne ne lira ni n’écrira, même quand plus rien n'aura d'importance,

il y aura toujours des poèmes, des poètes et de la poésie, car celle-ci durera tant qu’il y aura des hommes et des femmes amoureux, de la tristesse, des arbres, des gaz lacrymogènes et des barricades.

La poésie ne mourra pas.

Je le sais. Je me sens donc un peu mieux. Ma cigarette s’est complètement consumée. J’ai envie de rire. Quoi de mieux qu’un poème de Nicanor Parra ?      

TEST

Qu'est-ce qu'un antipoète :
Un négociant en urnes et cercueils ?
Un prêtre qui ne croit en rien ?
Un général qui doute de lui-même ?
Un vagabond qui se moque de tout
Vieillesse et mort comprises ?
Un interlocuteur de mauvais caractère ?
Un danseur au bord de l'abîme ?
Un narcisse qui aime tout le monde ?
Un plaisantin sanglant
Délibérément misérable ?
Un poète qui dort sur une chaise ?
Un alchimiste des temps modernes ?
Un révolutionnaire de poche ?
Un petit-bourgeois ?
Un charlatan ?
              un dieu ?
                             un innocent ?
Un villageois de Santiago du Chili ?
Soulignez la phrase qui vous semble correcte.

Qu'est-ce que l'antipoésie :
Une tempête dans une tasse de thé ?
Une tache de neige sur un rocher ?
Un plateau plein d'excréments humains
Comme le croit le père Salvatierra ?
Un miroir qui dit la vérité ?
Une gifle au visage
Du Président de la Société des Écrivains ?
(Que Dieu l'ait en son saint royaume)
Un avertissement aux jeunes poètes ?
Un cercueil à réaction ?
Un cercueil à force centrifuge ?
Un cercueil à gaz de paraffine ?
Une chapelle ardente sans défunt ?

Marquez d'une croix
La définition qui vous semble correcte.

Je coche tout. J’ai ri.

Je sais que Nicanor Parra, lui non plus, n’est pas mort. Pas plus que Bolaño. Pas plus que tous les autres.

Je m’en vais donc continuer à essayer d’être heureux, auprès de mes frères humains.

Une journée pas si pourrie, en fin de compte.

Salut & fraternité,

M.D.

P.S. : voici le poème en langue originale : 

Qué es un antipoeta :
Un comerciante en urnas y ataúdes ?
Un sacerdote que no cree en nada ?
Un general que duda de si mismo ?
Un vagabundo que se ríe de todo
Hasta de la vejez y de la muerte ?
Un interlocutor de mal carácter ?
Un bailarín al borde del abismo ?
Un narciso que ama a todo el mundo ?
Un bromista sangriento
Deliberadamente miserable ?
Un poeta que duerme en una silla ?
Un alquimista de los tiempos modernos ?
Un revolucionario de bolsillo ?
Un pequeño burgués ?
Un charlatán ?
                   un dios ?
                               un inocente ?
Un aldeano de Santiago de Chile ?
Subraye la frase que considere correcta.

Qué es la antipoesia:
Un temporal en una taza de té ?
Una mancha de nieve en una roca ?
Un azafate lleno de excrementos humanos
Como lo cree el padre Salvatierra ?
Un espejo que dice la verdad ?
Un bofetón al rostro
Del Presidente de la Sociedad de Escritores ?
(Dios lo tenga en su santo reino)
Una advertencia a los poetas jóvenes ?
Un ataúd a chorro ?
Un ataúd a fuerza centrifuga ?
Un ataúd a gas de parafina ?
Una capilla ardiente sin difunto ?

Marque con una cruz
La definici6n que considere correcta

[1] Roberto Bolaño dans Les Mythes de Chtulhu, in Le Gaucho insupportable

[2] Nicanor Parra, Poemas y antipoemas, ed. Catedra, Letras hispanicas, Madrid, 2011 « À la différence de nos aînés / -Et je le dis avec tout le respect- / Nous soutenons / que le poète n’est pas un alchimiste / Le poète est un homme comme tout le monde / un maçon qui reconstruit son mur : / un reconstructeur de portes et de fenêtres. / Nous, nous conversons / Dans le langage de tous les jours / Nous ne croyons pas aux siècles cabalistiques. » Manifeste, trad. Joani Hocquenghem, in Ombre de la mémoire, anthologie de la poésie hispano-américaine, Gallimard, 2009, p. 355.

[3] « Essayons d’être heureux, je le recommande, suçant la misérable côte humaine. »

[4] Roberto Bolaño, Entre paréntesis :  "le type le plus lucide de l’île-couloir, le long de laquelle déambulent, d’une extrémité à l’autre, à la recherche d’une sortie qu’ils ne trouvent pas, les fantômes de Huidobro, Gabriela Mistral, de Neruda, de Rokha et Violeta Parra". 

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