Une multitude de façons de croire, un seul combat : l’émancipation

Petit manifeste visant à promouvoir la bonne entente entre croyants et non-croyants dans les rangs de la gauche, dans un contexte de radicalisation de la pseudo-laïcité, et de dispersion des luttes, alors que tant d’autres combats nous appellent par ailleurs. Notre adversaire principal doit demeurer la religion du capital, et sa cohorte de prêtres, du CAC40 au gouvernement.

Paul Reyberolle - Le petit commerce / Le monétarisme Paul Reyberolle - Le petit commerce / Le monétarisme

Dans un poème de l’extraordinaire recueil d’Ascanio Celestini, Discours à la nation, le narrateur rencontre, en faisant la queue au supermarché, Dieu lui-même, sous l’apparence d’un clochard déguisé en Fantomiald, un personnage secondaire de l’univers de Picsou, l’alter-ego super-héroïque de Donald. Ainsi, nous-mêmes, peut-être avons-nous rencontré Dieu ; peut-être l’homme ivre qu’il nous hurlait qu’il était Dieu, hier soir à minuit, tout en pissant sur ses chaussures l’était-il réellement. Ou peut-être pas. 

Où je veux en venir ?, allez-vous me demander, légitiment interloqués. A ce simple fait : de la même façon qu’il peut inopinément, chez Celestini, se manifester dans un supermarché, déguisé en Fantomiald, rarement, depuis des décennies, Dieu aura fait autant irruption dans le débat public (vous allez me dire, mais qu'est-ce que c'est que cette transition, mais je voulais absolument évoquer Celestini). D’un côté, des réactionnaires surmédiatisés, toutes tendances confondues, des débris de la « manif’ pour tous » jusqu’aux imams illettrés en passant par les ultra-sionistes fanatiques, se font de plus en plus entendre pour éructer ce qu’ils ont à proposer, c'est-à-dire pas grand-chose, à part quelques banalités conservatrices sur le mode du « tout fout l’camp » et du « retrouvons nos racines ». De l’autre, à gauche et, plus largement, dans le camp se réclamant du « progressisme », de façon malheureusement assez massive, on s’étonne, utilisant comme repoussoir les quelques poignées de cinglés fanatiques précédemment mentionnées, que des gens aient encore l’audace de croire en ce début de XXIème siècle, après les Lumières, le développement de la science, big bang, Darwin, la laïcité, tout ça. Un monde devenu adulte, enfin, libéré des contes pour enfants qui saturaient jusque là son esprit encore balbutiant. 

Le laïcisme radicalisé, « mal du siècle » d’une gauche qui n’a vraiment plus que ça à dire et à faire

Ce qui, sous la plume de Onfray, qui fut un temps le principal vecteur de cette pensée, avant de basculer dans l’islamophobie assumée, donne ça : « Je n’en veux pas aux hommes qui consomment des expédients métaphysiques pour survivre [on comprend, à la lecture de la suite de l’essai, que cette dénégation est purement rhétorique] : en revanche, ceux qui en organisent le trafic - et se soignent au passage - campent radicalement et définitivement en face de moi, de l’autre côté de la barricade existentielle […]. Le commerce d’arrière-mondes sécurise celui qui les promeut, car il trouve pour lui-même matière à renforcer son besoin de secours mental […] Tant que la religion reste une affaire entre soi et soi, après tout, il s’agit seulement de névroses, psychoses et autres affaires privées. On a les perversions qu’on peut, tant qu’elles ne mettent pas en danger ou en péril la vie d’autrui... Mon athéisme s’active quand la croyance privée devient une affaire publique et qu’au nom d’une pathologie mentale personnelle on organise aussi pour autrui le monde en conséquence […]. L’athéisme n’est pas une thérapie mais une santé mentale recouvrée ». Les croyants sont donc des malades mentaux -pervers, névrosés, psychotiques ou simplement un peu débiles, on ne sait pas très bien. 

Et, dans un billet ayant connu il y a quelques temps un relatif succès, M. Quiniou, principal propagandiste du laïcisme radicalisé sur Médiapart, affirme, pêle-mêle (et sans réagir, pour s'en éloigner, à aucun des divers délires xénophobes exprimés sur son fil) : "Les religieux de toute croyance sont de retour et ceux qui reviennent aujourd’hui sont les pires" ; "on n’insistera pas sur le cas de l’Islam, radicalement hostile aux sciences de l’homme" ; "Une gauche authentique, laïque mais aussi sociale, doit rester irréligieuse dans tous les domaines" ; "[les religions], issues du malheur humain, [...] l’alimentent" ; conclusion partielle : "de tout cela, la gauche officielle et les écologistes ne paraissent guère s’émouvoir, voire manifestent une complaisance indigne, qui traduit une démission idéologique autant qu’un électoralisme à courte vue, les croyants étant des électeurs". Il est bien question "des" religions et "des" croyants, sans détail ni précisions (à part une pique inepte sur l'islam, à croire que le monde musulman ne compte aucune université) : tous, dans ce texte, sont tenus pour des idiots infoutus d'accéder à la très-sainte lumière de l'athéisme, seule pensée vraie et apte à favoriser le "vivre-ensemble".

Retour sur une vieille affaire : les croyants sont-ils des cons ?

Voici, à l’époque, ce que je j’avais souhaité répondre aux auteurs du billet en question (je vais me donc citer longuement et in extenso, car oui, je suis un escroc et une feignasse. Ceux d’entre vous qui ont déjà lu les lignes qui suivent peuvent d’ores et déjà passer à la partie suivante). Tout d'abord, pour remettre les choses dans leur contexte, si on en croit un sondage IFOP réalisé en 2015, 64% des français interrogés déclarent ne se rattacher à aucun culte, ce qui confirme un recul très net et constant du fait religieux sur plusieurs décennies. En outre, parmi les croyants, au sein des catholiques, 57% des sondés déclaraient en 2010 (selon un autre sondage IFOP) ne jamais aller à la messe, et, selon une étude de 2016, seuls un tiers des musulmans interrogés déclaraient se rendre régulièrement à la mosquée (soit... 2% de la population française). On est donc très loin du raz de marée, restons calmes. 

Pour le reste... Delphine Horvilleur (une femme rabbin donc religieuse, donc réactionnaire et conne, si je suis le subtil propos de M. Quiniou, que l'on pourrait résumer par cette équation d'une pertinence et d'une profondeur à faire frémir le plus averti des philosophes : croyant = abruti) note, lors d'un entretien pour Télérama, que, "en France, le discours religieux officiel, toutes religions confondues, est plutôt conservateur. On l'a encore vu lors des débats récents sur le mariage pour tous". Certes. Mais si les hiérarchies religieuses sont réactionnaires, cela signifie-t-il que la base l'est tout autant ? Bien sûr que non. Toutes les études sociologiques menées sur le fait religieux montrent l'existence d'une pratique beaucoup plus souple au sein de la majorité des croyants qu'au sein de ceux sensés les représenter, ce qui est logique : le catholique ou musulman moyen, dont le rapport aux textes et aux impératifs religieux quotidien est plutôt flexible (et qui, dans les grandes lignes, aura reçu à l'école de la République une éducation laïque et scientifique, le privé confessionnel demeurant encore, heureusement, minoritaire -car là, oui, il y a quelque chose à en dire), n'aura pas forcément une énorme envie de devenir curé ou imam. Les éléments les plus sectaires seront hélas souvent les plus motivés à intégrer les instances représentatives, où ils feront beaucoup de bruit, notamment dans les médias, laissant à croire que toutes leurs ouailles sont comme eux, ce qui n'est pas le cas, loin s'en faut.  

En outre, combien de temps faudra-t-il expliquer que le droit de croire, de croire en ce qu'on veut, en n'importe quelle divinité, n'importe quel mythe, est un droit civique inaliénable? L'athéisme, il faudrait que tout le monde se mette bien d'accord là-dessus, n'est en aucune façon supérieur à la croyance -si l'on veut être totalement logique, dans ce domaine, le point de vue le plus proche de la raison analytique est l'agnosticisme. Croire, ce n'est pas sombrer dans une éclipse de la raison. Bon nombre de nos plus grands penseurs, scientifiques, écrivains, philosophes, artistes, furent, et sont encore aujourd’hui, croyants, toutes religions confondues.

La pensée réactionnaire est une menace, oui, évidemment. Mais elle s’accommode très bien de l'athéisme (M. Onfray en est un bel exemple). En tant que féministe, anti-capitaliste, anti-raciste, anarchiste, etc., je n'irai pas tendre la main à un croyant fanatique et perclus dans ses convictions (fanatique ; perclus dans ses convictions : ces mots, malheureusement, pourraient également très bien définir le texte de M. Quiniou...) : mais si des religieux respectueux, courtois, tolérants (comme le sont la plupart des croyants que je fréquente) m'invitent pour Yom Kippour ou la rupture du jeûne du Ramadan ou que sais-je, je m'y rendrai avec plaisir, laissant les laïcistes frénétiques bougonner tout seul dans leur coin, en mâchonnant leur saucisson. 

Je ne crois pas en Dieu, mais je crois en l'égalité et la fraternité entre tous les hommes, quelles que soient leurs convictions : et ceci est aussi un message divin. Si des religieux (ou des athées) pensent autrement, c'est leur problème, et cela peut également devenir le notre : mais ne nous mettons surtout pas à penser nous aussi comme eux, sinon, comme on dit, on n'a pas le cul sorti des ronces...

Il m’avait été répondu ceci, par un admirateur de l’œuvre de M. Quiniou : « Pourquoi cette tonalité pathétique, quasi-Héroïque , de dire [sic] que si on vous invitez [sic] à une fête de Kippour ou Ramadan et bien comme vous êtes vous très sympas vous irez sans votre saucisson? Est-ce que Yvon a dit qu'il n'irait pas à la messe s'il était invité? ou d'aller [sic] manger une date avec ses copains qui font le ramadan ? pourquoi cette posture au juste? Les croyants sont tous supers adorables, ils ne méprisent pas les athées? Le problème n'est pas de savoir si vous allez à la messe sans votre saucisson et à une fête de circoncision, mais pourquoi les partis de gauches jadis anticléricaux, se posent en sauveur des classes religieuses au lieu de continuer à penser la lutte de classe. On parle de religions comme aliénation et domination pas de la foi personnelle ».

Ce à quoi j’avais rétorqué que ce n’était pas pour faire mon malin que je citais une fête juive ou musulmane ou autre et ma joie d'y participer, mais qu’il s'agissait simplement pour moi de montrer que la foi, les cultes, les croyances, c'était aussi une forme de vivre-ensemble, qui n'a rien de méprisable, et comporte même quelque chose d'essentiel, le rapport au sacré, quel qui puisse être, étant, je crois, une part irréductible de l'esprit humain et de la vie collective –ce qui n’implique pas nécessairement la soumission, à moins de considérer que toute appartenance à une quelconque collectivité soit une soumission, ce qui est partiellement vrai, Spinoza a abordé le sujet, mais dépasse nos présentes réflexions. 

L'homme a toujours cru, et toujours il croira. Les croyances anciennes font place à de nouvelles. Ce n'est pas un mal en soi, contrairement à ce que voudraient penser les héritiers auto-proclamés d'une critique ultra-virulente du fait religieux qui, pour être légitime dans une Europe des XVIII et XIXèmes totalement catholique ou protestante, ou dans des pays encore massivement sous la coupe de la religion, ne l'est plus dans nos sociétés contemporaines sécularisées et composées de "démocraties" de marché qui ne connaissent pour le coup qu'une seule foi majoritaire, celle de la sainte-consommation et du tout-pour-ma-gueule, avec Nutella et Apple comme divinité tutélaires.

Les "croyants" composent une entité totalement hétérogène, diverse, mouvante, difficilement préhensible : il ne faut pas leur cracher à la gueule en bloc. Bien sûr, il est important de critiquer la part de pensée et d'impensé conservateur qui somnole, ou s'agite carrément, dans le rattachement à un dogme quelconque. Mais, plutôt que de faire sentir à ceux qui croient que leur pensée est idiote et leur foi, indésirable dans le champ républicain, comme c'est ce qui ressort des propos de M. Quiniou, ne peut-on pas plutôt encourager ceux d'entre eux, et ils sont nombreux, qui savent mêler les lumières de la raison, et la parole divine ?    

Tout comme l'athée peut ne pas être inaccessible à la beauté de la foi (c'est mon cas), il n'y a aucune raison valable pour que le croyant soit inapte à l'exercice de la raison critique, et du germe du doute dont il est porteur -germe que de très nombreux athées, par ailleurs, convaincus qu'ils ont raison, sont incapables eux aussi de laisser prospérer dans un esprit bétonné, et pas plus ragoutant que celui du religieux fanatique. Un couteau peut servir à tuer, ou à beurrer une biscotte. Toute culture à visée non totalitaire (et c'est le cas de la plupart des religions) peut être, selon l'usage qu'on en fait, un instrument de domination ou d'émancipation. Et oui, dans ce cadre, le messianisme benjaminien, le BUND, la théologie de la libération, Solentiname, Martin Luther King, Gandhi, etc., doivent demeurer des références de gauche et, encore aujourd'hui, des modèles de lutte possible. La révolution sociale, écologiste, féministe, économique, se mènera avec tous les gens de bonne volonté, croyants inclus. D'autant plus que, s’ils ne sont pas tous aliénés, contrairement à ce que certains aiment à penser, beaucoup d'entre eux sont tout autant dominés que nous, et par des instances autrement plus puissantes et nocives que la Grande Mosquée de Paris...

Foi, émancipation, et religion du capital

C’est précisément sur ce dernier point que j’aimerai un peu plus m’étendre aujourd’hui, afin de compléter, préciser et conclure mes remarques faites à M. Quiniou et consort –et de passer à autre chose, car cela plusieurs fois que je prend position sur un sujet qui n’est, originellement, pas mon domaine de prédilection, et je commence à en avoir un peu ras la cafetière, d’autant qu’il me semble, je le répète, qu’il y a aujourd’hui des questions bien plus importantes à traiter –les vrais champs de bataille sont ailleurs.  

Commençons par une petite digression. Evoquant le sujet de Dieu, Slavoj Zizek, avec sagacité, note que l’homme, aujourd’hui, est confronté à trois réinterprétations possibles de la fameuse interrogation du frère Karamazov, dans le roman de Dostoïevski. La première est la suivante : « si Dieu existe, alors tout est permis ». L'autorité divine excuse tout -jusqu'au meurtre. Le nihilisme athée d’Ivan devient ainsi le fanatisme religieux que l’on observe aujourd’hui un peu partout sur le globe, avec un retour de l’idéologie de la croisade, de Bush à Daech – et qui trouve son terreau dans une série de bouleversements géopolitiques qu’il ne faut pas négliger, à moins de tenir absolument à ne rien comprendre au sujet. Les deuxième et troisième,  a contrario, sont une conséquence des lourdes carences spirituelles de notre temps –qu’on le regrette ou qu’on y voie un progrès : a. « Si Dieu est mort, tout est interdit » : dans un cadre permissif généralisé et oppressant, seul un hédonisme light et prudent peut permettre à l’homme, que l’on suppose « amputé de sa dangerosité »[i], de vivre –d’où le café sans café, le chocolat sans chocolat, le tabac sans tabac, etc. b. « Si Dieu est mort, il faut refuser le plaisir : jouissez ! » Le Surmoi devient ainsi impératif de jouissance sans plaisir, injonction à se livrer aux comportement les plus débridés et à l’abus des substances les plus diverses : la jouissance sans plaisir enferme l’individu dans un syndrome de répétition que le société consumériste encouragera jusqu’à ce qu’il en crève, noyé sous une accumulation de marchandises vides de toute signification. 

Bon. Ceci, à mes yeux, devrait être le point de départ de toute pensée à propos des rapports, dans le monde contemporain, entretenus entre religion, capitalisme et émancipation : à savoir, que le problème est plus vaste que le simple fait religieux en lui-même, et que l’aliénation dans laquelle nous baignons est plus générale et plus problématique que la simple foi –que l’on considère ou non qu’il est « sain » de croire. Cette aliénation a pour non nihilisme, un nihilisme très loin de celui des révolutionnaires Russes et autres du XIXème siècle, et qui est plutôt une sorte d'utilitarisme illimité : celui de Daech et autres entités terroristes, qui sont très loin de reposer entièrement sur l’irrationalité qu'on leur attribue trop souvent (si c'était le cas, elles seraient bien mois "efficaces" et destructrices), et celui du Kapital, qu'il soit coincé ou effréné.   

Nous faisons face, aujourd’hui, à un ennemi, un esprit, très clairement déterminé : le capitalisme néolibéral globalisé fonctionnant grâce à une stratégie de marché impérialiste (voir la théorie du spatial fix de Harvey). Dans la lutte contre ce dernier, personne n’est à négliger, et je ne vois pas pourquoi, tant qu’on reste d’accord sur le fait que l’État doit demeurer neutre (c'est-à-dire : en faveur d’aucune croyance ou non-croyance) et que les droit des femmes, des homosexuels, des transgenres, des minorités quelles qu’elles soient, ne sont pas négociables, les croyants seraient exclus du combat.

Car c’est n’est pas leurs foi(s), aujourd’hui, le problème. En soi, la religion n’est ni bonne ni mauvaise, ni aliénante ni émancipatrice, elle n’est que ce qu’on en fait, elle n’est que la lecture qu’on en fait, les façons dont on va la ressentir, la vivre, la manifester. Ce n’est pas le cas du Kapital. Celui-ci, même appliqué avec bienveillance, que celle-ci soit sincère ou de façade, reste destructeur.

Walter Benjamin, parmi les premiers, a vu dans le capitalisme une religion fondamentalement viciée. Voici ce qu’écrit Michael Löwy à ce sujet, dans Le Capitalisme comme religion, un article paru dans la revue Raisons politiques : « Il serait intéressant de comparer « Le capitalisme comme religion » de Benjamin avec les travaux des théologiens de la libération latino-américains qui, sans connaître du tout le fragment de 1921 [dans lequel Benjamin développe cette pensée, N.B.], ont développé, à partir des années 1980, une critique radicale du capitalisme comme religion idolâtre. Ainsi, selon Hugo Assmann, c’est dans la théologie implicite du paradigme économique lui-même, et dans la pratique dévotionnelle fétichiste quotidienne que se manifeste la « religion économique » capitaliste. Les concepts explicitement religieux qu’on trouve dans la littérature du « christianisme de marché » – par exemple, dans les écrits des courants religieux néoconservateurs, – n’ont qu’une fonction complémentaire. La théologie du marché, depuis Malthus jusqu’au dernier document de la Banque Mondiale, est une théologie férocement sacrificielle : elle exige des pauvres qu’ils offrent leur vie sur l’autel des idoles économiques…. On trouve des arguments analogues chez le jeune théologien brésilien (d’origine coréenne) Jung Mo Sung, qui développe, dans son livre L’idolâtrie du capital et la mort des pauvres (1989), une critique éthico-religieuse du système capitaliste international, dont les institutions – comme le FMI ou la Banque Mondiale – condamnent, par la logique implacable de la dette externe, des millions de pauvres du Tiers Monde à se sacrifier pour le dieu « marché mondial ». Pour la religion capitaliste « hors du marché il n’y a pas de salut. (…) Grâce à cette sacralisation du marché, il n’est pas possible de penser la libération par rapport à ce système et une autre alternative. On ferme toutes les portes à la transcendance, aussi bien en termes historiques (un autre modèle de société au delà du capitalisme) qu’en termes de transcendance absolue (il n’y a pas d’autre Dieu au delà du Marché) » Pas d’autre Dieu que le marché… n’est-il pas plutôt là, le soucis ?   

La gauche se trouve aujourd’hui dans une situation d’urgence : urgence écologique, sociale, économique, politique. Le marché s’étend partout, comme une pieuvre, un poison, un venin, une peste noire. Dans ce contexte, tous ceux qui se considèrent comme faisant partie du camp de la résistance à ce qu’on nous présente, de l’autre côté de la barricade, comme inévitable, doivent tâcher de faire en sorte que leurs points d’accords priment toujours sur les motifs de désunions. Cela vaut pour les dissensions entre hamonistes, insoumis, écologistes radicaux, colibristes, alter-mondialistes, anarchistes, nuit-deboutistes, comité-invisiblistes (navré pour les néologismes), et j’en passe. Et cela vaut aussi pour les croyants et non-croyants de bonne volonté.    

Quelques exemples, sous forme d’hommage d’un gauchiste athée aux croyants combattants

Mais, diront certains, qu’est-ce que la foi peut bien avoir à nous apporter, dans nos luttes ? Je réponds : bien des choses. Des cultures. Des Histoires. Des parcours de vie. Qui, tous, ont joué et sont voués à jouer encore un rôle dans un récit commun, celui, commencé lors des premiers bredouillements de l’homme, et jamais terminé, tant qu’il en y en aura pour dresser des barricades, de l’émancipation des peuples. Voici quelques exemples, piochés ici où là –la liste est, en réalité, infinie. 

Je pense à Thomas Sankara, leader d’une révolution Burkinabè unique en son genre, anti-capitaliste, anti-consumériste avant l’heure, féministe, fraternelle, pacifique, tiers-mondiste, qui répond ainsi, quand on lui demande s’il est religieux. « -Thomas Sankara, avez-vous une religion ? T.S. -Oui. Ma religion… c’est la foi. La foi dans ce qu’elle a d’irrationnel, de profond et d’inexpliqué chez l’homme. La foi m’habite. Je crois en quelque chose. J’y crois d’une manière passionnée, d’une manière si forte que je ne peux pas tenter de l’expliquer de façon cartésienne. C’est ma religion. Je crois en l’homme, en la justice. Je crois en l’amour. Je crois en la liberté. Je crois en l’amour de la liberté comme moyen pour des hommes, pour une société, de vivre dans l’harmonie et 1e bonheur. D’autres façons de croire en l’homme, aussi profondément, existent et sont également des religions » (Source : Guy Delbrel et Marie-Laure de Decker, L’Autre Journal, 86, cité sur le site consacré à Sankara).

Je pense à Delphine Horvilleur, encore elle, rabbin de son état, qui nous éclaire, dans son essai En tenue d’Eve, sur les joies et les profondeurs de l’exégèse talmudique. « Il existe quatre niveau de lecture pour chaque verset, à la manière de quatre univers interprétatifs. Le premier niveau, ou sens littéral, s’appelle Pshat, le deuxième est Remez, -le sens allusif. Puis surgit le Drash –le sens allégorique, et enfin le Sod –le sens caché du texte. L’ordre de ces termes n’est pas anodin : l’acrostiche composé des quatre initiales de ces mots P-R-D-S forme le mot pardès, verger en hébreu. Ce mot partage l’étymologie d’un autre qui a migré vers le français : le paradis. Interpréter un terme, naviguer dans ces eaux de lecture, c’est donc voyager vers un jardin d’Eden, un paradis des sens. La lecture est l’activité sensuelle par excellence. Pour comprendre la lecture juive de la Bible, il est essentiel d’assimiler que la lecture littérale n’y existe pas réellement. Un verset ne signifie jamais simplement ce qu’il semble signifier, et jamais il ne se réduit à son sens explicite ». Comment ne pas voir le potentiel émancipateur d’une telle pensée ?

Je pense à tous ce que le judaïsme, d’ailleurs, a apporté à la pensée libertaire, à travers notamment la notion de rédemption (tikkun), de messianisme cataclysmique qui a tant inspiré Benjamin et beaucoup d’autres juifs, qui allèrent grossirent les rangs de l’anarchisme, au XIXème siècle, s’élevant, comme autant de prophète lâchés dans la ville, contre les élites corrompue et pour la défense du Nom que chaque homme est digne de porter. Michael Löwy, déjà cité, leur a consacré un magnifique essai, Rédemption et utopie.

Je pense à celui qui était, au moment de sa mort, le 2 octobre 2008, à 86 ans, le dernier commandant survivant du ghetto de Varsovie, Marek Edelman. Henri Minczeles lui a rendu un vibrant hommage, que je reprends ici[ii] « Avec lui disparaît un homme qui détestait être qualifié de héros, un bundiste pur et dur, un démocrate constamment opposé à toutes les dictatures et tous les totalitarismes, un Juif laïque pétri de culture yiddish, un Juif polonais attaché aux valeurs morales de son pays ». Né en 1919, il avait grandi dans la pauvreté, elévé, après la mort de ses parents, par des bundistes chevronnés, qui, dans un pays, la Pologne, dominé par le nationalisme et l’antisémitisme, se battent pour la défense des ouvriers, les juifs commes les autres, pour l’internationalisme, pour la culture Yidish, contre l’impérialisme capitaliste. Quand, le nazisme s’étendant en Europe, les ghettos juifs commencent à être créés, il fait partie des premiers réseaux de résistance. Puis « les événements se précipitent : la faim, la maladie, les arrestations, la terreur, les massacres au ghetto. L’opinion apprend notamment ce qui se passe à Chelmno, où les gaz d’échappement des camions font des dizaines de milliers de victimes. De partout, d’effroyables nouvelles parviennent au ghetto... » S’armant de grenades, de vieux pistolets, de mitraillettes, de cocktail Molotov, Edelman et quelques centaines d’autres, dans le ghetto, engagent le combat : « lorsque, le 19 avril 1943, veille du premier Seder de Pessah, l’insurrection éclate, l’Organisation juive de combat affronte plus de deux mille Waffen-SS nazis et leurs supplétifs lettons et ukrainiens, c’est-à-dire des soldats aguerris avec leurs blindés, leurs mitrailleuses, leurs lance-flammes et tout un matériel sophistiqué ». Marek Edelman a 24 ans. Le combat dure plusieurs semaines. Le 10 mai, après le dynamitage de la synagogue, Edelman et une quarantaine de camarades s'échappent par les égouts. Par la suite, et jusqu'à sa mort, il est demeuré ce qu'il avait toujours été : un homme libre, ayant foi en la vie, et opposé à toutes les injustices.   

Je pense, pour conclure là-dessus, aux perles de la sagesse hassidim, auxquelles Steve Sheinkin, notamment, a rendu hommage dans les Aventures de Rabbi Harvey, le shérif rabbin du Far West : « -Je pense que vous avez le droit de m'en vouloir, Rabbi, mais accordez-moi au moins une faveur … Pouvez-vous me dire quelles prières je dois adresser à Dieu pour qu'il me pardonne ? - Pourquoi mêler Dieu à cette histoire ? Si vous avez causé du tort à un être humain, quel qu'il soit, c'est à lui que vous devez demander pardon » ; « -Je pense savoir comment vivre et honorer mon prochain en suivant les commandements. Cependant, cela demande tellement d'efforts... Dois-je commencer dès maintenant ? -Non, pas dès maintenant mais n'attends pas le jour de ta mort. -Mais je ne le connais pas ! -Dans ce cas, commence plutôt aujourd'hui… » ; « -Tu sauras que tu es un sage quand tu pourras apprendre quelque chose venant d'un sot ». Nos luttes peuvent s'irriguer de cette sagesse humble, concrète, et pleine d'humour. 

Je pense à la parole de Dieu qui s'agite, s'enroule, murmure puis éclate en vertiges dans les chants du gospel, puis du blues, dans les veillées d'esclaves chantant leurs espoirs et leurs révoltes.

Je pense au père Ernesto Cardenal, prêtre nicaraguayen adepte de la théologie de la Libération, et fondateur de la communauté de Solentiname, à laquelle Julio Cortazar a consacré l’une de ses nouvelles les plus connues Apocalypse de Solentiname. Je pense à ce que le père écrivait à ce propos, dans une lettre publique intitulée Ce que fut Solentiname : « Je suis arrivé à Solentiname avec deux autres compagnons, il y a douze ans, pour y fonder une petite communauté de contemplatifs. Contemplation veut dire union avec Dieu. Nous nous sommes très vite rendu compte que cette union avec Dieu nous menait, dans un premier temps, à l’union avec les paysans qui vivaient éparpillés sur les berges du lac. La contemplation devait ensuite nous amener a un engagement politique; elle nous a menés à la révolution. Il de­vait en être ainsi ; sinon, c'eût été un manque. Ce qui nous mena le plus à la radicalisation politique ce fut l'évangile. Tous les dimanches, à la messe, nous commentions l'évangile avec les paysans, sous forme de dialogue, et ceux-ci, avec une simplicité admirable et une grande profondeur théologique, commencèrent à comprendre l'essentiel du message évan­gélique : l'annonce du Royaume de Dieu. Celui-ci est l'édification sur la terre d'une société juste, sans exploiteurs ni exploités, avec la mise en commun des biens de tous, ainsi qu'il en advint avec les premiers chrétiens […] L'évangile nous apprenait surtout que la Parole de Dieu n'était pas faite seulement pour être écoutée, mais aussi pour être mise en pratique. Et les paysans de Solentiname qui approfondissaient cet évangile ne pouvaient man­quer de se vouloir solidaires de leurs frères paysans qui, dans d'autres régions du pays, subissaient la persécution et la terreur : on les emprisonnait, torturait, assassinait; on violait leurs femmes; on incendiait leurs habitations; on les précipitait dans le vide depuis des hélicoptères. Ils se devaient aussi d'être solidaires de tous ceux qui, par compassion du prochain, donnaient leur vie dans le Front sandiniste. Pour être vraie, une telle solidarité suppose que chacun doive également engager sa propre sécurité et sa propre vie » (source : DIAL, n° 409, décembre 77). Un beau jour, la communauté, pour le prix de son engagement, fut attaquée par les contras, les contre-révolutionnaires armés par les U.S.A. et partiellement détruite. De nombreux paysans furent faits prisonniers, d'autres durent fuir, et partirent vivre en exil.

Je pense, évidemment, au penseur libertaire et protestant Jacques Ellul[iii], et à son livre, Anarchie et christianisme, dans lequel il tâche de montrer ce que les Évangiles ont de révolutionnaire, la philosophie politique critique de la domination dont ils sont, selon lui, porteurs –et pour qui le christianisme fut « la pire trahison du Christ ». Il a formulé, dans un entretien, cette phrase forte : "Par conviction spirituelle, je ne suis pas seulement non-violent, mais je suis pour la non-puissance. Ce n'est sûrement pas une technique efficace, mais c'est ici qu'intervient pour moi la foi. […] On ne peut pas créer une société juste avec des moyens injustes. On ne peut pas créer une société libre avec des moyens d'esclaves. C'est, pour moi, le centre de ma pensée".

Je pense à la place qu’ont prises les pensées magiques de obeah et du myal (quoiqu’ils furent peut-être opposés) dans les révoltes d’esclaves, en Jamaïque et ailleurs, et qui suscitaient, chez les colons, une terreur proportionnelles aux mystères qui les entouraient. Car oui, parfois, la magie peut s’avérer une résistance très concrète à l’injustice faite aux hommes.

Je pense à Leda Rafanelli, la « Gitane anarchiste » (1880-1971), poétesse, magicienne, anarchiste, mystique, antimilitariste, féministe, liseuse de carte, musulmane pratiquante –en un mot : anticonformiste, et s’accordant à bon droit la liberté de croire en Dieu comme en tout ce qu’elle voulait  

Je pense aux musulmans anticapitalistes Turcs, qui, dans leur manifeste de 2012, écrivent : « Le capitalisme est l'ennemi de Dieu. Il est l'ennemi de l'humanité, de la nature, du pauvre, de l'affamé, du démuni » ; «  "Musulman", quels que soient les époques et les lieux, est notre nom universel, éternel et immortel. Cela veut dire qu'ils sont ceux qui reconnaissent et se soumettent au fait que tous les biens, sur terre et dans les cieux, sont ceux de Dieu ; ils sont ainsi donc ceux qui ne nuisent pas à la paix inhérente à l'ordre naturel ; et sont ceux qui veulent faire vivre et durer cet état de paix naturelle […] Nous voyons comme nos alliés naturels les anticapitalistes indistinctement de leur croyance ou non-croyance de toute religion révélée, de toutes races, langues, couleurs ou idéologies. Nous voulons partager avec eux la même plate-forme et les mêmes luttes ».

Je pense à Hakim Bey, hacker, soufi, anarchiste mystique et théoricien des TAZ, les Zones d’Autonomie Temporaires.  

Je pense à Ibn Rushd (Averroès), qui, au XIIème siècle, conciliait exercice de la raison et foi, relisant Platon et Aristote, et en appelait à donner aux femmes exactement les mêmes droits qu’aux hommes, ne voyant entre les sexes qu’une différence due aux traditions, et à l’éducation qui était accordé à l’un et à l’autre.

Je pense à T. Haddad, penseur de l’islam, référence majeure du Code du Statut Personnel Tunisien, qui écrit, en 1930 : « Nous devons considérer la grande et nette différence entre, d’une part, l’essence de l’islam et son sens profond, tels que l’unicité de Dieu, la bonne morale, les principes de justice, d’équité et d’égalité entre tous les êtres humains, qui sont ce pourquoi l’islam est venu […], et, d’autre part, les pratiques qui correspondaient à la mentalité ancrée dans l’esprit des gens et qui n’étaient pas conforme à son éthique. Les règles adoptées pour essayer de corriger ces pratiques et faire évoluer ces mentalités devront par la suite continuer leur évolution. L’abrogation de toutes les règles circonstancielles n’est en rien contraire à l’islam. C’est le cas de l’esclavage, de la polygamie et de toutes règles similaires qu’on ne peut en aucun cas considérer comme faisant partie de l’islam ». 

Je pense à tous les autres, tous ces croyants venus donner la main aux athées dans les rangs du féminisme, de l’anticapitalisme, de l’antiracisme, dans la résistance contre les dictatures, les répressions, les censures, pour la liberté, l’amour, la paix entre les peuples, je pense à tous ceux-là, et je sais que, depuis toujours, ils ne furent jamais les plus nombreux, tous, comme, aujourd’hui, ceux qui refusent de laisser faire la marche du monde, les athées comme les autres, ne sont pas les plus nombreux, mais qu’est-ce que ça peut faire ? Ils étaient là. Ils le sont toujours. Avec nous. Du bon côté de la barricade.

Alors laissons un peu Dieu et les croyants tranquilles, et continuons le combat. Intéressons-nous à la pensée religieuse tout comme à la non-religieuse, en tant qu'elles sont surtout cela avant tout, des pensées, et, en tant que tant que telles, vectrices d'une infinité de moyens d'enrichir la vie et de critiquer ce qui l’empêche de se développer.

Je conclurai par un poème d’Itzhak Leibush Perec (1852-1915), Ne crois pas :

Ne crois pas que le monde soit une auberge,

Où l’on se fraie un chemin jusqu’au comptoir

Avec bec et ongles pour bâfrer et se soûler pendant que

D’autres désabusés regardent de loin

En ravalant leur salive, l’estomac secoué de crampes!-

Ô ne crois pas que le monde soit une auberge!

 

Ne crois pas que le monde soit la bourse

Où le puissant peut à loisir trafiquer avec le faible,

S’offrir l’innocence des jeunes filles,

Le lait du sein des femmes, la moelle des os

Des hommes et priver les enfants de leur sourire-

Si rare sur ces frimousses parcheminées

-Ô, ne pense pas que le monde soit la bourse!

 

Ne crois pas que le monde soit la jungle- créé

Pour les loups et les renards, la rapine et la duperie ;

Le ciel - serait un rideau empêchant le regard de Dieu;

La brume - serait là pour que nul ne te voie les mains ;

Le vent - pour étouffer les hurlements de terreur ;

La terre - pour absorber le sang des victimes -

Ô, ne crois pas que le monde soit la jungle !

 

Le monde n’est ni une auberge, ni la bourse, ni la jungle,

Tout compte et doit être posé sur le plateau de la balance !

Aucune larme, aucune goutte de sang ne sera oubliée,

L’œil et l’étincelle ne s’éteignent pas en vain !

Les larmes se transforment en rivières, les rivières en mers,

De la mer naît le déluge, de l’étincelle l’éclair -

Ô, ne crois pas que le droit et la justice n’existent plus !

Salut & fraternité,

M.D.

Et, en guise de contrepoint : https://www.youtube.com/watch?v=2JKYQQtAn0I

P.S. : on me fera peut-être remarquer que j’accorde plus de place au monothéisme, ce qui est vrai (et à la culture Yiddish, mais c'est par simple affinité personnelle), mais il ne faut pas y voir une volonté de mettre qui ce soit plus en avant qu’un autre, c’est juste qu’il s’agit de la culture dans laquelle nous baignons, en France, le plus.

 

[i] L’expression est de Marie-Jean Sauret, dans Malaise dans le capitalisme, Presse Universitaire du Mirail, ouvrage dont je reprends ici la présentation de la théorie de Zizek.

[ii]  https://www.cairn.info/revue-revue-d-histoire-de-la-shoah-2010-1-page-483.htm

[iii] Dont je n’oublie pas que, malheureusement il a pris position pour Israël –pour des motifs principalement religieux…  

 

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