1er mai 2025 : et à la fin, c’est le peuple qui gagne

Quelques extraits d’un roman d’anticipation, achevé au printemps dernier par Zdenka Ustanak, dans lequel, en 2025, le président qui a transformé la France en dictature ultralibérale est aux prises avec une insurrection (lancée par des guérilléras lesbiennes anarcho-féministes, soit dit en passant) qui gagne tout le pays. Et tout s'effondre. Toute ressemblance…

N.B. : Ce que vous allez lire est une FICTION se déroulant dans MONDE FUTURISTE imaginaire.     

« Des cohortes d’hommes et de femmes, armés, avaient surgi des bidonvilles alentours, de partout, comme des cafards fuyant un incendie. Mais ces cafards-là, pur produit de la déchéance humaine du XXIème siècle, en avaient ras le cul de se contenter de becqueter des ordures. Ces cafards-là avaient la dalle.

Ces cafards-là ne voulaient plus vivre parmi les moisissures (…) »

J’ai déjà parlé de mon amie Zdenka et de ses talents (ici : https://blogs.mediapart.fr/macko-dragan/blog/121118/lesbianiser-la-vie). Et j’ai déjà cité son livre. Mais je ne peux pas résister à l’idée d’en parler encore, tant les évènements récents lui donnent désormais, à mes yeux, un statut quasi-prophétique. Elle m’a une nouvelle fois autorisé à citer ici de longs extraits de son roman, F.U.C.K., qu’elle a achevé l’été dernier. Je rappelle l’histoire. En 2025, la France est dirigée par un autocrate qui a transformé le pays en sanglante dictature ultralibérale. Une bande de lesbiennes anarcho-féministes, les F.U.C.K. (pour : Femmes Unies Contre le Kapital) décide de se lancer dans une guérilla révolutionnaire. Nous sommes ici vers la fin du roman (je ne vais bien sûr pas divulgacher les derniers chapitres), et les héroïnes, retranchées nues dans les ruines d’un supermarché qu’elles viennent de faire sauter, voient des renforts inattendus venir à elles… reprenons :

« Tous, tous unis, femmes et hommes, enfants et adultes, de toutes origines, ils avançaient, en file indienne, le buste droit, les visages recouverts par des chèches et des cagoules.

Ils surgissaient de partout.

Des rues grises couvertes d’ordures. Des terrains vagues envahis par les mauvaises herbes et les chiens errants. Des immeubles insalubres où on les forçait à vivre. Des bars glauques où les prolétaires usés se rassemblaient, le soir, pour oublier leurs douleurs autour d’un verre de vin, de bière ou de pastis, en fumant des cigarettes de contrebande. Partout, dans les alentours des décombres du Auchan, se déversant dans les moindres recoins de la zone industrielle, le peuple se levait.

Ému par les images de nous, de ces femmes courageuses, retranchées derrière leur barricade et prêtes à mourir en combattant une société injuste qui les maltraitait, tous, depuis trop longtemps, il avait décidé de ne plus courber l’échine.

Tous, ils s’étaient alors saisis de la première arme qui leur tombait sous la main, et voilà qu’ils avançaient, la nuque enfin droite, un sourire carnassier aux lèvres, prêts à en découdre une fois pour toute (…)

Il était temps pour nous de nous montrer.

Tous ceux qui s’étaient joints à nous, les armes à la main, pour participer à ce glorieux Premier Mai, étaient là, massés en foule compacte autour de nous. Vêtus de bleus de chauffe, de robes longues, de jupes, en chaussures, en talons, le visage recouvert pas des cagoules, des casquettes, des capuches ou des voiles, ou têtes nues. Brandissant des armes diverses et variées, souvent improvisées.

Ils nous regardaient. Ils attendaient quelque chose.

Lentement, alors, nous avons surgi des décombres. A poil, et couvertes de sang et de poussière.

Un bruit diffus, une rumeur, parcourait le parking. Les insurgés chuchotaient entre eux en nous regardant avancer à pas lents. Nous étions nues, mais, à aucune des personnes présentes, il ne serait venu à l’idée de faire une remarque graveleuse à ce sujet. Nous étions nues comme au premier jour du monde. Notre nudité n’était pas sexuelle : elle ne faisait que témoigner de la liberté que nous venions de conquérir par les armes, liberté de nous battre, liberté de hurler, liberté de nous aimer, liberté d’être, peut-être pour la première fois de notre existence, les uniques propriétaires de notre chair (…)

Tout le monde nous regardait. Chloé, se dressant sur ses jambes, me tenant par la main, prit la parole.

-Camarades ! Finalement, vous êtes venus. Nous vous remercions. Se révolter n’est jamais facile, et il vous a fallu du courage. Le courage de dire non. Le courage d’affronter les larbins de l’ordre. Sans haine, mais avec détermination. Le courage de ne plus laisser ceux qui prétendent nous diriger, nous multitude ingouvernable, dissoudre nos vies dans un bain quotidien de petites et grandes misères, de petits et grands renoncements, tout ça au nom d’une unique et gigantesque injustice : celle d’une société qui nous interdit d’être libres, de nous aimer, de jouir, de jouer, de dormir, de rêver…

-Bravo à vous ! Vive les F.U.C.K ! A bas le président !

Des coups de feu furent tirés vers le ciel. Les gens se tenaient par la main, par les épaules, le visage tourné vers nous. Chloé leur dit :

-Plus rien ne sera comme avant, croyez-moi. Croyez-nous. Plus rien. Car à partir de maintenant, il est décrété que la vérité a de la valeur. Que la vie a de la valeur. Et il est décrété qu’à partir de maintenant, nous allons tous nous donner la main et travailler, enfin, tous, pour la vraie vie. Vous m’entendez ? Nous ne travaillerons plus pour ajouter de la douleur à la douleur, du néant à l’oubli. A partir de maintenant, camarades, il est décrété que tous les jours de la semaine, tous, sans exception, y compris les mardis les plus nuageux, quand dès le réveil tout espoir est aboli, ont le droit de se transformer en matins de dimanche.

Toute l’assemblée applaudit. Des drapeaux surgissaient de la foule, les gens hurlaient, s’embrassaient, enlevaient leurs vêtements. Ils brandissaient leurs armes, leurs battes, leurs fusils, leurs marteaux, leurs faucilles, les yeux remplis d’une joie brûlante. Des feux avaient été allumés. Chloé repris la parole : 

-Camarades ! Ecoutez-moi ! Plus rien, rien, ne sera comme avant ! A partir de maintenant, mes amis, il est décrété qu’il y aura des tournesols à toutes les fenêtres, et que ces tournesols auront le droit de s’ouvrir à l’ombre, si ça leur chante. Et, plus que tout, à partir de maintenant, il est décrété que l’homme, jamais, plus jamais, n’aura besoin, ni envie, de douter de l’homme, mes amis, que l’homme aura confiance en l’homme, comme le palmier se confie au vent, comme le vent a confiance en l’air, et comme l’air se fie au bleu du ciel. L’homme, désormais, aura confiance en l’homme, comme un enfant en un autre enfant, et comme cet enfant envers sa mère.

Sur le parking, toutes les voitures flambaient. La fumée s’élevait vers le ciel, dessinant, dans ses volutes, des sourires de louves en chasse. Chloé tira une salve de AK-47, sa main toujours dans la mienne, et poursuivit :  

-En conséquence, il est donc décrété qu’à partir de maintenant, et à jamais, les hommes seront libres du joug du mensonge, il est décrété qu’il ne sera plus jamais nécessaire d’utiliser la cuirasse du silence. Enfin, et pour la première fois depuis longtemps, l’homme s’associera à table avec un regard clair. Le loup et l’agneau paîtront côte à côte, et leur nourriture aura le même goût d’aurore.

Elle fit une pause pour m’embrasser. Pendant ce temps, dans la foule, beaucoup en profitèrent pour faire de même. Des hommes avec des femmes, des femmes avec des hommes, des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes, ils s’embrassèrent, se caressèrent, tout comme si, précisément aujourd’hui, dans le brasier de l’insurrection, ils avaient retrouvé le désir véritable. Chloé essuya ma salive qui lui gouttait sur les lèvres et, les bras écartés, belle comme le jour, elle cria :   

-Ainsi, camarades, à partir de maintenant, par un décret qu’aucun gouvernement, aucun politicien, aucune police, aucun juge, aucune armée ne pourra jamais révoquer, il est établi le règne permanent, vous m’entendez, permanent, de la justice et de la clarté ! Et la joie sera un drapeau généreux pour toujours déployé dans l’âme du peuple, c'est-à-dire dans votre âme, et dans l’âme de tous ceux qui, aujourd’hui, se battront avec nous !

-Hourra ! Hourra !

-Vive la révolution !

-Vive l’anarchie !  

-Camarades ! Il est décrété que la plus grande douleur a toujours été et toujours sera de ne pas pouvoir donner d’amour à qui l’on aime… Il est décrété, par définition, que l’homme est un animal qui aime, et que pour cela il est beau, plus beau encore que l’étoile du matin ! Plus encore ! Il est donc décrété que rien ne lui sera ni imposé, ni interdit. Tout sera permis ! Surtout, il sera permis de jouer avec les rhinocéros, et de se promener, avec eux, les après-midi, avec un immense bégonia à la boutonnière !

Soudainement, comprenant qu’en cet instant, il ne fallait plus ni tirer en l’air, ni hurler, ni quoi que ce soit, tous, instinctivement, firent silence. A côté des débris de ce putain de supermarché que nous venions de réduire en miette, dans cette zone commerciale et industrielle sinistre devenue, par la grâce de notre révolte, l’épicentre de l’insurrection à venir, enfin, dans ce charnier consumériste qui auparavant, toujours, vrombissait des ravages de la folie mercantile, il n’y eut plus que le silence.

Un silence ému, chargé d’une lourde tension, rempli de violence et d’érotisme, mais un silence complet, serein, plus beau que toutes les putains de musiques jamais écrites. Et c’est dans ce silence que Chloé, abaissant sa voix, prononça, comme dans un murmure, les derniers mots de sa harangue :

-Une seule chose reste interdite : aimer sans amour.

 Elle avait pompé ça à Thiago de Mello, un poète Brésilien. C’était son poème préféré. Qu’est-ce que c’était beau, putain (…)

*****

Dans la Cellule Présidentielle d’Identification et d’Elimination des Eléments Subversifs Antisociaux Néo-Trotskistes à Tendance Nihiliste (C.P.I.E.E.S.A.N.T.T.N.), l’ambiance est tendue. Tous les ministres sont là, convoqués en réunions de crise, les mains moites, le regard bas. Le Président est furieux. [Le Président dit :] Nous ne pouvons pas faire dans le détail. Se saisissant d’une coupe de champagne, il la porte à ses lèvres, avec un léger bruit de succion, avant de faire une grimace : il y a trop de bulles. Il jette le contenu du verre au visage de son premier ministre, qui ne bouge pas un seul muscle. Le Président reprend la parole : Nous n’avons plus le choix. Nous devons déployer le plan : Apocalypse. Une clameur accueillit cette déclaration. Le plan apocalypse…, murmure l’un des ministres. S’approchant de lui, le Président lui met une claque. Oui, imbécile, le plan Apocalypse. Le Pouvoir est menacé. Armez la Bombe. Disposez les troupes d’élite autour du palais. Posez les mines. Placez en détention préventive toutes les personnes en liberté surveillée. Déployez des escouades dans toutes les rues de toutes les villes du pays. Annoncez la mobilisation de tous les hommes de 18 à 55 ans dans les rangs des Milices de Défense de la République. Puis, promenant un regard dément autour de lui : Nous sommes en guerre, messieurs. En guerre. Dans deux heures, dernier délai, je veux voir cette absurde insurrection matée, et les têtes de ses meneuses posées sur mon bureau, afin que je puisse les y souiller de ma verge présidentielle ! Et maintenant : PARTEZ !! Les ministres fuient. Le compte à rebours est lancé.  

 12h00

On avançait. Cortège immense, compact, presque organique. Comme si nous ne faisions qu’une seule chair. Nous ne voulions qu’une chose : être libres. Brûler comme autant de comètes, et emmener avec nous ce vieux monde dans notre chute.

Tous calmes, malgré tout. Des enfants nous passaient entre les jambes en riant, agités par des hoquets de rire. Les adultes leur demandaient, gentiment, avec tendresse, de ne pas rester ici : les choses allaient devenir dangereuses.

Des couples s’enlaçaient. Des groupes d’amis fumaient leur cigarette, hilares, sans cette peur au ventre et cette angoisse avec laquelle ils se levaient, chaque matin, depuis trop longtemps. Des voisins qui, auparavant, ne s’étaient jamais parlé, faisaient connaissance. Des collègues de travail découvraient, mutuellement, leurs existences. On parlait, on chantait, on faisait des blagues. On rattrapait le temps perdu, toutes ces heures bousillées par ces mois, ces années, ces décennies de travail abrutissant, ces nuits sans rêves dans des mouroirs, ces jours sans joies, affadis par la recherche de quoi, de rien, de rien du tout, d’un idéal de paraître et de réussite venu d’en haut sans qu’on sache bien, nous, pourquoi il était là, parce que ce monde n’était pas fait pour nous.

Mais c’était terminé. Il n’y aurait plus jamais de claques.

(…). En face de nous, à quelques dizaines de mètres, un barrage militaire bloquait le boulevard. Le gouvernement avait posté là toutes ses forces, bien décidé à tailler dans la masse. Des rangées et de rangées de types en kaki. Leurs visages étaient recouverts par des masques et des casques, qui leur donnaient l’air de robots tueurs, d’une armée de clones, comme dans Star Wars. Les rues perpendiculaires, elles, étaient bouchées par des murs de CRS, bouclier levé, matraques à la main.

Laideur de l’ordre. Puanteur de la violence bestiale. Ça sentait la testostérone à dix mètres.

(…) Je suis donc allée à leur rencontre. Sans haine ni violence. J’avais laissé mon arme derrière moi, après avoir ostensiblement retiré le chargeur.

J’ai parlé. Toute la place n’était que silence, nos camarades ayant compris instinctivement que rien ne devait couvrir ma voix, ni troubler ce moment crucial :  

(…) -Mes frères, nos frères à tous, maintenant vous avez le choix. Vous pouvez tous nous tuer. Vous en avez le pouvoir. On vous a demandé de le faire. Vous pouvez assassiner tous les gens qui se trouvent là, femmes, hommes, jeunes, vieux, armés, désarmés, et notre révolution en restera là. Pour le moment, car on ne fait jamais taire complètement la colère, la révolte, l’envie de liberté, même en la noyant dans le sang. Notre révolution restera. Notre courage, aussi. Surtout notre courage, car révolution et courage ne sont qu’une seule et même chose. Et ce qui restera, si vous faites ça, malheureusement pour vous, ce sera aussi votre lâcheté. Notre courage, votre lâcheté. Celle des donneurs d’ordre, n’en parlons même pas : elle fait partie d’eux. Mais vous, vous avez le choix. Vous pouvez choisir entre notre courage, et leur lâcheté. Devenir des héros, ou des lâches. Vous avez le choix. Nous, nous sommes là, nous ne renoncerons pas, nous sommes prêts à mourir, nous n’avons pas peur, et nous attendons sans trembler que vous décidiez, ou non, d’en finir. Notre choix est fait depuis longtemps. Ne vous reste qu’à faire le vôtre. Rester du côté de la bêtise, de la laideur, de la lâcheté et de la mort, ou nous rejoindre dans le camp de la beauté, de l’amour, du courage et de la vie. Je sais que ce n’est pas un choix facile. Mais j’ai confiance en vous. Je ne vous connais pas, mais je vous aime, mes frères, tout comme j’aime tous mes frères opprimés. Prenez le temps d’y penser, nous, nous avons tout le temps : l’Histoire est de notre côté.

(…) C’est alors, après une attente interminable, qu’un premier militaire leva son arme. Crosse en l’air. Puis un autre. Puis, un autre. Puis, des dizaines. Les uns après les autres, les molosses renonçaient à tuer. Ils refusaient de tirer sur nous, leurs frères, qui nous battions pour une cause qui était aussi la leur.

Dans leurs rangs, des cris commencèrent à retentir :

-Elle a raison !

-On ne tirera pas !

-Crosse en l’air !

-Crosse en l’air !

-Liberté !

-Fraternité !

(…) Pour le gouvernement, tout était perdu. La situation était devenue totalement ingérable. Dans toutes les villes du pays, les gens sortaient dans les rues.

(…) Dans les rues commerçantes branchées, là où se trouvaient les boutiques de luxe, dans les zones piétonnes propres et boisées, loin des puanteurs des quartiers, le territoire de Chanel, Dior et tout le toutim, toutes les alarmes sonnaient dans le vide : il y avait longtemps que les vigiles étaient partis, les policiers n’intervenaient plus, et les vitrines étaient donc brisées, les unes après les autres, sans que personne ne vienne les défendre. Pour quoi faire, de toute façon. Sans riche prêt à claquer deux smic pour les porter, ce n’était plus que des fripes comme les autres. Les banques, elles aussi, BNP, CNC, Crédit Agricole, tous les enfoirés, se faisaient saccager, incendier. Dans beaucoup d’entre elles, les employés eux-mêmes avaient vidé les caisses de dépôt disponible, pour les jeter par les fenêtres, ou brûler les billets après les avoir entassés sur les trottoirs.

Les morceaux de papier, vert, rouge, orange, bleu, et d’autres couleurs que je ne connais sans doute pas, volaient dans l’air, mordus par le feu, rendus enfin à leur inutilité première, inutilité qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Merde à eux. Nous avions passé tant de putain d’années de notre vie à leur courir après…

Le pays brulait. De partout. Partout, le peuple se réappropriait ce qui lui avait été volé : les rues, les espaces publics. Les centres-villes. Toutes les municipalités, de toutes tendances, depuis des décennies, les avaient transformés en espèce de Disneyland aseptisé pour touristes abrutis, chassant classes populaires, artistes de rue et sans-abris pour le profit d’une poignée de fils de pute blindés de pognon : c’était terminé. Ce pays n’était plus le leur, c’était le nôtre, et nous avions bien l’intention de le faire savoir (…)

***

Le Président est toujours dans son bunker. Sur un mur, de gigantesques écrans plats lui donnent à voir sa débâcle. Des foules en furie. Des rues remplies de citoyens hurlant, brûlant des affiches à son effigie, ou des mannequins le représentant, comme au carnaval. Des militaires et des policiers fraternisant avec les émeutiers, et levant le poing avec eux. Du feu, des flammes, des drapeaux, des armes, des chants, des danses, des cris. Toute une multitude levée contre lui. Tout s’effondre, devant ses yeux effarés. C’est ce qu’il se dit, en lui-même : tout s’effondre. Tout ce qu’il a mis si longtemps à construire, ce pouvoir qu’il a tant voulu, tant espéré, qui lui a coûté tant de manipulations, de coups bas, de coups dans le dos, de coups de pute, de coups de grâce. Toutes ces trahisons, tout ce temps perdu. Toutes ces années finalement perdue, puisqu’il se rend compte maintenant que rien n’est plus volatile que le pouvoir. Le pouvoir est un monstre qui dévore ses propres enfants. Le pouvoir est un rêve drogué. Le pouvoir est une longue et triste hallucination, et il vaut mieux mourir avant qu’elle ne prenne fin. Car maintenant que tout se termine, une immense tristesse l’envahit. La solitude. Comme un enfant qui voit son château de sable détruit par la marée. La solitude. Le Président se rend compte de l’incapacité, de la bêtise et de l’inutilité des courtisans qui l’entourent. Une bande de lâches et d’idiots qui, maintenant que tout est perdu, ne lui servent plus à rien. Le Président pense à tous ceux qui se sont opposés à lui, depuis les premiers temps de son ascension, et jusqu’à l’apogée de sa puissance. Tous valaient mieux, chacun d’entre eux valait mieux, qu’une centaine, qu’un milliers de ces crétins dont il s’est entouré, par orgueil, pour que rien ne vienne troubler l’image délirante qu’il s’était fait de lui-même. Tristesse. Son Premier Ministre, son fidèle side-kick, son éternel second, toujours dans son ombre, est là, planté en face de lui, mou et veule comme à son habitude, malgré sa grande taille. Comme un vieux chien fidèle. Comme un caniche ridicule. Le Président le hait. Il l’a toujours méprisé, mais maintenant il le hait. Il se met donc à lui crier dessus : Sombre merde ! Sombre merde ! Tout est perdu, par ta faute ! Par ta faute ! Tu ne devais faire qu’une chose : mettre ces terroristes hors d’Etat de nuire ! De ME nuire ! Elles ne sont même pas une dizaine, ça n’était quand même pas compliqué !  Et à cause de toi, tout ce que j’ai mis des années à construire, MON pouvoir, MON Etat, MON empire, tout ça s’est effondré en une seule journée ! En quelques heures ! Le Président sert ses poings, et jette un regard de fou autour de lui. Je ne suis donc entouré que par des incapables, hurle-t-il encore. Une meute d’incapables. Et par leur faute, tout est perdu. Il penche son visage vers le sol. Il desserre ses poings. Mes ennemis ont toujours été plus intelligents que vous tous. Vous tous. Vous, vous n’êtes que des laquais. Eux, ils avaient de la force, et du courage. Tout ce que vous n’avez jamais eu, et que vous n’aurez jamais. Comme moi. Sa voix est éraillée. Les écrans continuent à diffuser des images de sa débâcle. Des supermarchés en feu. Des banques envahies par la foule. La Président bafouille : Sortez. Sortez tous. Laissez-moi seul. Seul comme je l’ai toujours été. Sortez. J’ai besoin de réfléchir. Tout le monde sort, sur la pointe des pieds, en se jetant des regards en coin. Le président marche vers son bureau. Il ouvre un tiroir. A l’intérieur, il y a une arme. »

Mais tout ceci n’est que fiction, bien entendu.

Salut et fraternité

Vous pouvez toujours, si vous le souhaiter, envoyer le roman de Zdenka afin qu’elle vous l’envoie en pdf à cette adresse : zdenkaustanak@gmail.com

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