Tous casseurs ?

On ne naît pas radical, on le devient. Parfois d’un simple effet de vocabulaire.

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La radicalisation, c’est l’angoisse incarnée du XXIe siècle. La radicalisation, c’est ton voisin, ton frère, ta sœur, qui si tu n’en repères pas les signes avant-coureurs peut soudainement faire voler en éclats ta vie, et avec elle son petit confort et ses petites habitudes. Sa banalité rassurante. La radicalisation est à notre porte et avec vigueur nous pointons du doigt les coupables et déversons sur eux notre haine, négligeant par la même occasion d’admettre que le véritable coupable, c’est notre échec en tant que société à accepter l’autre dans ses différences et à dépasser notre propre égoïsme. Nous passons sous silence le fait qu’une radicalisation, comme toute réponse extrême, vient au bout de la course, lorsque toute autre tentative forcément moins spectaculaire a échoué. On ne naît pas radical, on le devient.

Comment ? Comme ça, par exemple : un jour on est manifestant, le lendemain, on est casseur. Casseur de vitrines, de banques, casseur-tagueur, casseur-pillard puis casseur de flics, casseur-boxeur, casseur de la tranquillité d'esprit et de l’ordre public. Fauteur de troubles, agent du désordre. Casseur des institutions de la République.

Un jour nous sommes venus marcher, crier, scander notre refus de l’injustice sociale et puis peu importe que nous ayons réellement ou non cédé à la pulsion de déterrer un pavé, et que ce geste, s’il a eu lieu, soit allé au bout de lui même, le pavé lancé, peu importe si au contraire nous sommes restés pacifiques, le lendemain nous sommes coupables. Coupables d’avoir attenté à l’ordre établi, coupables de l’avoir remis en question, de l’avoir secoué. Brutalisé, diront-il. Ultra-violenté, ajouteront-ils sur le ton pincé de l’être irréprochable et scandalisé…

Dans cette radicalisation le champs lexical est au centre de la scène. Le manifestant-casseur-délinquant apparaît posément sur les lèvres du chef d’orchestre puis est repris avec vigueur par le chœur de tous ceux qui estiment qu’il n’y a pas lieu de regarder plus loin. De regarder derrière. Exit les sentiments divers et profonds d’injustice et de frustration qui ont conduit cette foule hétéroclite à descendre dans la rue. On lui a déjà donné des leaders, sur des critères aussi aléatoires qu’un post à succès sur un réseau social, voilà maintenant qu’on lui révèle son véritable but : attenter à la Sainte-Démocratie. Cette protestation, à laquelle n'était accordée dès le départ qu’une légitimité vague, n’est plus qu’un leurre. On nous apprend qu’est venu le temps de la discussion, accordé avec mansuétude par le seigneur à l’écoute du peuple. On nous explique que les vrais manifestants ne manifestent plus, ils sont rentrés chez eux avec sagesse, drapés de l'aura digne de la non-violence, attendant patiemment la réponse du gouvernement, qui, on le répète, nous écoute. Nous entends. Nous comprends.

Pour affiner le tir, on déploie l’injonction à se désolidariser, à condamner, à rejeter. On met en avant les victimes de l’autre bord, ces héros garant de nos libertés, injustement agressés dans l’exercice de leur noble fonction. Ainsi la foule se divise et les plus hésitants rentrent dans le rang rassurant, persuadés de s’être faits déposséder de leur légitime colère par cet animal enragé qui veut la destruction de tout ; car on le voit partout et en boucle, le véritable visage de cet agresseur au gilet jaune, la bave aux lèvres, le poing armé, au volant d’un transpalette ou d’une trottinette en libre-service jetée plus loin sur une barricade, assoiffé de sang et de destruction de la liberté d’autrui. Persuadés, donc, d’avoir choisi le bon côté, celui du moindre mal – plutôt subir cette dégringolade sociale qu’être accusés de la chute du pays dont on voulait défendre les principes fondamentaux. Ceux-là qui se retirent du territoire de la contestation, on ne leur tiendra pas rigueur de cet écart puisqu’il est corrigé. On les félicitera de ce retour à l’officielle raison.

Et jusqu’ici nul besoin de flashball : le vocabulaire a fait tout le travail. Les tirs tendus dans la tête, les grenades, les coups de matraque, les sommations ou leur absence, les charges brutales et indifférenciées, les mers de lacrymos, c’est pour en décourager d’autres : ceux sur qui les mots ne prennent pas mais qui ne sont pas téméraires pour autant. Ceux là ne viendront plus parce qu'ils sont déjà blessés, déjà mutilés, ou simplement ne veulent pas l'être. Et que reste-t-il aux réfractaires des mots comme des coups, à ceux qui s’insurgent de plus belle ? On les veut radicaux : ils le sont devenus, le deviennent ou le deviendront. Ils manifesteront à nouveau sans déclaration préalable à la préfecture. Ils répandront à nouveau les appels à la révolte. Ils brûleront à nouveau les poubelles, les voitures et les sapins de noël au rebut. Diabolisés, instrumentalisés et humiliés, ils franchiront d'autres points de non-retour. Ils seront hors-la-loi pas seulement par ces actes, mais parce qu'ils incarnent ce voisin, ce frère, cette sœur, terrifiants, qui menacent la stabilité relative de notre vie pourtant précaire ; mais face à la peur, comment ne pas embrasser cette précarité comme un don du ciel, puisque ça pourrait être pire. On nous a montré le pire : nous n’en voulons pas.

Et voilà, c’est chose faite, le glissement s’est produit : rentrons chez nous, ou subissons les foudres de la justice et de la répression, nous, criminels, qui sortons de chez nous pour protester.

On ne naît pas radical, on le devient, de mille manières différentes, pour mille raisons différentes et par accumulation de mille petites choses, mais il est rare que ce phénomène ait lieu massivement et au grand jour, comme ici et maintenant, en France. La question évidente qui s’impose, c’est pourquoi. Pourquoi jeter de l'huile sur la colère de gens que l’on a solennellement juré de représenter et servir, pourquoi ne pas se contenter d’acheter la paix sociale avec quelques mesures ? Ici on peut servir avec délectation le traditionnel adage diviser pour mieux régner qui sonne si souvent juste en politique, mais ce n’est pas suffisant.

D’un : nous prendrait-on ouvertement pour des cons ? Le mépris de classe est à l’honneur ces jours-ci, et les manipulations médiatiques si grossières qu’on peine à croire que quiconque puisse les avaler sans s'étouffer. Mais comme on dit chez moi, plus c’est gros, plus ça passe… Et si ça passe, tout passe. Peut-être sommes-nous, après tout, des cons. Une forme bien particulière de cons parmi tous ceux qui composent notre espèce humaine. Nous savons être prompts à saisir le pain jeté par nos semblables à travers les barreaux, pareils à nous mais si différents du bon côté de la cage dorée. Nous savons nous étriper entre nous pour en récupérer la plus grosse tranche. Nous avons fondamentalement envie que tout aille bien. Nous avons envie d’être rassurés, d’être pris en charge, d’être divertis, de ne pas souffrir. Nous n’avons pas envie de nous faire violenter gratuitement ; en conséquence, nous pouvons accepter le compromis, si désavantageux soit-il pour notre avenir et celui de nos enfants. Nous pouvons nous contenter de ce présent précaire, fiers de notre bataille pourtant perdue, nous raccrochant aux miettes qu’on ne manquera pas de nous tendre en récompense de notre docilité retrouvée. L’important, c’est d’avoir participé, n'est-ce-pas.

De deux, bien pire : ne compterait-on pas sur nous pour avoir exactement ce sentiment d’être pris pour des cons, et pour agir en conséquence ? Un scénario de science-fiction s’articule sous nos yeux perplexes. Il est improbable que ces possibilités n’aient pas été envisagées par les légions d’experts et de penseurs au service du pouvoir ; ou alors, ils sont terriblement mauvais dans leur travail. Jusqu’à quel point peut-on augmenter les crans de la répression en ignorant l’escalade inévitable de la violence qui en découlera ? A quel point peut-on nier que c’est en coupant l’espoir sous le pied de quelqu’un qu’il devient forcené ? Y aurait-il quelque part, sinon une envie, au moins un je-m’en-foutisme total à l’idée des conséquences ? Citoyens repentis ou manifestants criminels, ce choix nous sépare-t-il vraiment en deux camps distincts, ou formons-nous toujours la même masse ignorée, le sentiment d’unité en moins ?

Aussi, quand un homme politique en appelle publiquement au tir à balles réelles sur les manifestants, il semble pertinent d’interroger ce qui exactement sépare cette idée de sa possible application ; et ici, que répondre, sinon que ce qui nous en sépare, ce sont notre bien-pensance et notre certitude que c’est impossible. Depuis que nous avons déplacé le conflit sur le terrain des armes non létales, nous nous sentons au dessus de l’idée d’une véritable guerre civile. Héritiers des bonnes résolutions post-guerres mondiales, post-Algérie, post-Viêtnam, post-Bosnie, citoyens d’un pays de civils non-armés et fiers de ne pas en ressentir le besoin, nous nous sentons à l’abri dans notre bonne vieille France, territoire démocratique de renommée internationale. Nous nous sentons paradoxalement toujours en sécurité dans l’insécurité des violences policières et des manifestations « qui dégénèrent ».

Nous avons retranché dans un passé abstrait l'idée de mourir pour un idéal. Mais que se passera-t-il si un manifestant, devenu casseur puis criminel par un habile tour de passe-passe, pète les plombs et, pour le dire crûment, bute un flic ? Ou si un flic, à bout de nerfs, brandi à bout de bras par sa hiérarchie hystérique qui lui répète qu’il est le dernier rempart face à la foule haineuse et le chaos, que ce passera-t-il si ce flic, à bout portant, bute un manifestant ? Combien de soulèvements, d’insurrections, de guerres ou de dictatures ont commencé de cette manière, dans ce refus de voir que tout peut basculer, dans ce refus de changer de cap ?

Cette question, je la laisse en suspens, fatiguée d’imaginer le pire puis de voir la réalité rattraper l’imaginaire, lassée de ces images qui tournent en boucle. J’ai toujours été une manifestante pacifique, mais j’ai toujours compris qu’on puisse être en colère au point de vouloir casser les symboles d’un système qui opprime. Je n’ai jamais aimé la violence mais je comprends qu’elle puisse sortir des tripes et éclater salement. Des deux côtés. Même si ma préférence ira toujours à celui dont le geste est sincère et non l'application bête et méchante d’un ordre. Je n’insulterai pas les femmes et hommes en uniforme, j’ai un respect revêche pour l’être humain et je m’y tiens, mais je défends la liberté de chacun à exprimer ses propres convictions. Mon mépris ne va qu’au cerveau concevant et à la bouche proférant ces ordres dégradants pour tous.

Samedi je serai casseur-criminel comme les autres, radicalisée malgré moi, coupable non pas par mes actes mais par ma simple présence et mon refus de ne pas faire partie du lot.

Et la question qui me brûle les lèvres est celle-ci : à qui cette radicalisation profite-t-elle et profitera-t-elle quoi qu’il arrive ?

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