Dystopie de la révolte

Vouloir être un peuple, c’est embrasser la nécessité du compromis, de l’acceptation de l’autre et de ses différences, du débat (le vrai), du dépassement de ses propres limites. Vouloir être un peuple, c’est accepter d’être imparfaits, impurs et divisés, mais ensemble. Vouloir être un peuple, c’est revendiquer une appartenance commune à l’humanité. Voulons nous être un peuple ?

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La contestation s’enracine dans l’hiver et traîne en longueur, et en cela elle est extraordinaire : souvenons nous de tous les mouvements sociaux défaits par les vacances scolaires... Depuis la mauvaise météo jusqu'au durcissement de la doctrine de maintien de l’ordre en passant par les tentatives de discrédit plus ou moins subtiles, tout incite aujourd’hui à rentrer chez soi. Mais la mobilisation jaune est toujours là, sur facebook et à la rue, se cherchant d’autres moyens d’être entendue sans pour autant renoncer à son rituel du samedi battant le pavé. De tous les côtés, la stratégie choisie est celle de l’épuisement. Les paris s’ouvrent sur le clan que la lassitude gagnera en premier ; et si certains ont les moyens de durer, d’autres ont la détermination d’une forme de désespoir.

Ainsi la mobilisation persiste et tout le monde apprend à décliner la détestation.
Tout le monde déteste la police,
tout le monde déteste les gilets jaunes,
tout le monde déteste Emmanuel Macron,
tout le monde déteste les casseurs,
tout le monde déteste Edouard Philippe et Christophe Castaner,
tout le monde déteste les violences policières,
tout le monde déteste le gouvernement,
tout le monde déteste les médias,
tout le monde déteste les traîtres à la cause, les fachos, les anarchistes, les racistes, les vendus, les récupérateurs, Jean-Luc Mélanchon, les conservateurs, les gaulois réfractaires, les journalistes, Marine Le Pen, les immigrés, les cathos intégristes, les radicaux, les assistés, les riches, les pauvres, les abrutis et les extrêmes de tous bords.
Tout le monde s’insulte en petit dans les commentaires, et chacun revendique pourtant son affiliation au peuple, sans qu’aucun fasse le pas d’accepter ce qu’est un peuple : une masse incontrôlable d’individus en perpétuelle contradiction les uns avec les autres.

Vouloir être un peuple, c’est embrasser la nécessité du compromis, de l’acceptation de l’autre et de ses différences, du débat (le vrai), du dépassement de ses propres limites. Vouloir être un peuple, c’est accepter d’être imparfaits, impurs et divisés, mais ensemble. C’est s’adresser de préférence à l’intelligence de son prochain plutôt qu’utiliser les coups pour lui transmettre un message. Vouloir être un peuple, c’est revendiquer une appartenance commune à l’humanité, pas se rassembler autour d’une opinion.

Voulons nous être un peuple ?

La question n'est soigneusement pas posée, et peuple reste le maître mot de tous les discours, personne n’étant d’humeur aux concessions. Les semaines passant, les désaccords deviennent haines, les revendications se changent en injonctions, la colère se radicalise, et les rassemblements finissent en condamnations pénales. Plus la manifestation s’étend, moins nous nous apprécions. Les fractures apparaissent spontanément, et c'est à qui hurlera le plus fort, à coup de partages, de médiatisations, de likes, de retweets, de groupes, de relais, d'appels, de blogs, de déclarations officielles, de vidéos, de lives, de photos, de plateaux télé, de processus variés de légitimation et de saturation de cet espace public aux contours flous qu’est internet. Confusion générale, la République est un show et le buzz devient premier parti de France.

Dans cette cacophonie, rares sont ceux qui écoutent et tentent de comprendre, mais nombreux sont ceux dont l’oreille rôde à l'affût de la bavure, du lapsus, de l’accroc dans la cagoule permettant la dénonciation ciblée. Lentement, nous devenons la meilleure version possible d’une auto-surveillance de masse, prêts à traquer dans l’autre rang comme dans le nôtre le moindre déraillement. Peu à peu nous nous replions en groupes affinitaires de plus en plus restreints, nous nous spécialisons dans l’escalade de l’impudeur et de la publicité, de la provocation et du dénigrement de l’autre, et surtout nous nous insurgeons sans cesse, à tort ou à raison, mais au point que les mots perdent leur valeur. La tendance actuelle n’est pas assez à la confrontation d’idées et trop à la condamnation de celui qui ne respecte pas les valeurs affichées, quelles qu’elles soient ; et le respect pour l’être humain sous les casques, les bonnets ou les gilets est un concept abstrait à l’application de plus en plus conditionnelle.

Coincés dans la dramaturgie de nos réseaux sociaux virtuels, nous parvenons d’ailleurs à oublier que notre culture sociétale est celle de l’indifférence quotidienne à la misère et de la banalisation des violences, dès que celles-ci ne nous touchent plus directement. Et pendant que nous re-tweetons notre indignation, certains mourront trop tôt, endormis sous la neige ou écrasés par l’égoïsme auquel le système capitaliste nous encourage sereinement, le nez dans nos écrans. La révolte s’enracine dans l’hiver et traine en longueur, et plus le temps passe plus la France se déteste, de plus en plus persuadée que le vivre ensemble n’est qu’une affaire de chasse aux mauvais éléments.

Et pourtant qu’ils sont beaux les moments d’entraide, de solidarité, d’ouverture à l’autre que ce mouvement a généré. Qu’ils sont magnifiques ces élans de convergence des luttes, de constructions collectives et d’avancées communes. Qu'il semble important de ne pas faiblir, de ne rien lâcher, de continuer à se battre pour plus d'équité. Que les utopies paraissent proches dans l’enthousiasme et la furie de la foule révoltée.

Mais combien elles semblent fragiles et lointaines une fois cette même foule dispersée.

 

 

 

Précision pour couper court au débat autour du l'utilisation du mot : peuple, du verbe peupler : "constituer l'espèce vivante ou végétale qui habite un lieu". Nous peuplons de fait l'espace terrestre, mais voulons nous être un peuple conscient de lui-même et s'assumant comme tel ?

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