CHANGER DE REGARD SUR LA PEDOPHILIE ET L’INCESTE (1/2)

J’aimerais vous parler de pédophilie et d’inceste. Depuis la publication en Janvier du livre de Camille Kouchner dénonçant les agissements d’Olivier Duhamel sur son beau-fils, depuis la prise de parole des internautes et de l’Etat qui s’est ensuivie, j’ai longuement réfléchi à ces phénomènes, à leur place dans notre société et à leur traitement par cette dernière.

Je précise que je suis loin d’être spécialiste des thématiques abordées ici : j’ai tenté de rassembler des informations pertinentes pour répondre à mes doutes et questionnements et je suis preneuse de toute correction que les experts voudront me proposer. Pour le reste, c’est mon vécu, mon esprit critique et ma part d’humanité brute qui s’expriment.

Vous trouverez probablement ce texte trop long. Moi, je suis indignée qu’on puisse commenter des sujets aussi complexes et importants à coup de tweets et de hashtags. Tout le monde semble satisfait que la parole soit libérée sur les réseaux sociaux : les témoignages et commentaires abondent, c’est prodigieux. Mais si la quantité d’individus impliqués dans la dénonciation de violences sexuelles intra-familiales est déterminante, elle n’est pas suffisante. J’ai l’impression qu’on parle de l’inceste sans vraiment en parler. Tous ces bris de témoignages, tous ces posts synthétiques laissent le sujet intact. Je trouve qu’on ne va pas à cœur et que de surcroît, assez largement, on se trompe de problématique, de remise en cause, de responsables.

Pour ma part, je me trompais de terminologies. J’ai appris qu’une relation incestueuse imposée à un enfant est avant tout un acte pédocriminel. Le pédocriminel est celui qui inflige des violences sexuelles à un enfant. Parmi les pédocriminels, on trouve les pédophiles, des personnes qui formulent un fantasme sexuel à l’égard d’un enfant impubère. Mais la plupart des pédocriminels ne sont pas pédophiles : ils seraient excités par le viol et choisiraient l’enfant car c’est une proie facile.

Si certains pédophiles passent à l’acte, que ce soit inconsciemment ou de façon pleinement volontaire, la grande majorité des pédophiles restent abstinents. C’est bien des pédophiles, abstinents ou passés à l’acte, dont je voudrais parler dans ce premier billet. Dans un deuxième billet à paraître, je proposerai mon opinion sur l’inceste.

 

LE TROUBLE PEDOPHILE

Pour l’OMS, la pédophilie est un trouble. La majorité des pédophiles sont des hommes, mais les femmes pédophiles existent également. Selon le docteur Anne-Hélène Moncany, présidente de la Fédération française des CRIAVS (Centres Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles), « au total, 5 à 10% des adultes pourraient avoir des fantasmes pédophiles ». Le trouble peut se manifester relativement tôt, comme en témoigne cet article du magazine Neon. Selon la psychanalyste Simone Korff-Sausse, « la pulsion pédophilique » existerait en chacun de nous. Je crois comprendre, d’après mes lectures, que notre aptitude à contenir cette pulsion dépendrait de notre construction psychique dans notre propre enfance. Plus l’environnement familial de l’enfant serait contraignant ou violent, plus son identité et ses limites seraient troublées et plus il serait susceptible de manifester cette pulsion et de la concrétiser par un fantasme inconscient.

Pour la psychothérapeute française Isabelle Filliozat, ces fantasmes témoigneraient d’un passé non guéri, le sien propre ou celui de ses parents, et seraient susceptibles de disparaître dès lors qu’on met des mots sur ce passé. Comme elle l’énonce dans son ouvrage "Il n’y a pas de parent parfait" (J.-C. Lattès, 2007) : « Un fantasme est une image mentale. Il n’exprime pas forcément un désir mais une blessure, une souffrance intérieure, des émotions réprimées. » Selon Isabelle Filliozat, le fantasme est « un essai de mise à distance » d’une blessure vécue, par exemple une agression, un viol. « Fantasme ne signifie pas passage à l’acte. Mais la récurrence du fantasme ou sa complexification doit nous mener à consulter. En effet, les fantasmes non parlés ont tendance à se nourrir d’eux-mêmes, à élaborer des scénarios de plus en plus complexes, et peuvent finir par lever les barrières de la morale. »

Ainsi, parmi les adultes qui conçoivent des fantasmes sexuels à l’égard d’enfants, il y a ceux qui passent à l’acte et ceux qui ne passent jamais à l’acte. Anne-Sophie Laguens, avocate au barreau de Paris, résume clairement les choses dans un article pour Slate : « Il convient donc de distinguer le danger, qui peut être détecté en amont et justifier d’écarter un individu de la fréquentation de mineurs, et la condamnation, qui ne se justifie qu’en cas de passage à l’acte ».

Je voudrais attirer l’attention sur le fait que le pédophile abstinent, c’est à dire l’adulte traversé par des fantasmes pour des corps pré-pubères, est dans l’imaginaire collectif réprouvé comme s’il était passé à l’acte. On lui colle une étiquette de monstre déviant, de pervers et on le met au ban de la société. Son entourage ne veut pas l’entendre (ce qu’il ressent n’est pas entendable), on ne cherche pas à l’assister. Il est plus confortable de l’ignorer. Or refuser d'entendre un potentiel pédocriminel, c’est prendre le risque qu’il passe à l’acte. C’est comme si la cellule familiale conditionnait des adultes troublés et que la société, inapte à les entendre, à les considérer comme fragiles, en faisait des agresseurs en puissance. En 2018, au micro de France Info, la psychologue Cécile Mièle constatait : « En France, on commence la prise en charge dès lors qu'il y a un passage à l'acte. En amont, il ne se passe rien ». Faut-il attendre que le pédophile commette un crime pour prendre connaissance des fantasmes illicites qui l’habitent ?

Si l’entourage n’est pas disposé à entendre le pédophile, qui sont concrètement ses interlocuteurs immédiats ?

Il y a les professionnels de santé, soutenus par les CRIAVS, Les Centres Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles (200 professionnels dans 27 centres répartis sur l’ensemble du territoire national). Les CRIAVS sont des structures de service public issues de la circulaire du 13 avril 2006 et qui ont, entre autres missions, le développement de « la formation continue auprès de tous les professionnels impliqués dans la prise en charge des auteurs de violences sexuelles » et « le soutien et la coordination des actions de prévention des violences sexuelles en particulier auprès des mineurs ». Les personnels soignants sont aussi formés et informés par l’ARTAAS (Association pour la Recherche et le Traitement des Auteurs d’Agressions Sexuelles), qui est semble-t-il à l’initiative de l’ouverture des CRIAVS à partir de 2007.

Les professionnels de santé (psychiatres, psychologues, etc.) certes. Mais si je ne m’abuse, il faut prendre rendez-vous, avoir les moyens de régler les honoraires et surtout il faut patienter. Ce qui m’a intéressée, c’est de recenser les cellules de prévention visant à dissuader le passage à l’acte du pédophile, accessibles gratuitement à l’instant et dans l’environnement où il se sent vulnérable. Quelles sont les cellules directement accessibles par celui qui est chez lui et a besoin d’aide? Et bien elles me semblent isolées, fragiles ou très récentes.

 

ETAT DES LIEUX DES DISPOSITIFS D’ECOUTE GRATUITE ET IMMEDIATE A DESTINATION DES PEDOPHILES

Il y a un mois, c’est en épluchant les rapports d’information du Sénat que j’ai entendu parler de Pedohelp (www.pedo.help), site qui existe depuis 2017 et dont pourtant peu de médias se font l’écho. Voilà un site qui est opérationnel et dont on ne relaye pas l’adresse, cherchez l’erreur.

Le site PedoHelp est le résultat d’un projet européen homonyme porté par une association francaise, Une Vie. Fondée en 2017 par Sébastien Brochot et Brigitte Sion, Une Vie a pour vocation « la promotion du respect entre les êtres et l’épanouissement de l’individu et du collectif ». PedoHelp répertorie par pays les interlocuteurs - professionnels et associations - qui peuvent apporter de l’aide aux pédophiles. Pour la France, on nous propose ainsi deux lignes télephoniques et un site internet :

Le site www.troubled-desire.com/fr est un programme d’auto-diagnostic et d’auto-assistance développé par le professeur Klaus Beier de L’Institute of Sexology and Sexual Medicine de Berlin. Il existait initialement en langue allemande et est désormais proposé dans une traduction française (parfois approximative).

Il existe une ligne d’écoute gratuite dédiée aux personnes troublées par les enfants, le 0 806 23 10 63. Elle est gérée par les CRIAVS régionaux décrits plus haut : les appelants sont guidés sur tout le territoire vers des professionnels de santé formés. Initialement mise en place dans quelques régions françaises en novembre 2019 dans le cadre du premier plan de lutte contre les violences faites aux enfants lancé en 2017 par la précédente mandature, cette ligne téléphonique est inspirée de celles qui existent respectivement depuis 19 ans chez nos voisins britanniques (Stop it now!) et 16 ans chez nos voisins allemands (Dunkelfeld). Le plan triennal 2020-2022 du gouvernement Macron a pris le relais sur ce numéro, le rendant national en Novembre 2020 et mettant récemment en place une campagne d’affichage urbain pour le faire connaître.

La seconde ligne d’écoute proposée est celle de l’association française L’Ange Bleu (A.N.P.I.C.P. / Association Nationale de Prévention et d'Information Concernant la Pédophilie). Le 06 84 97 72 39 serait à disposition des pédophiles et des victimes de violences sexuelles depuis 1998. L’association proposerait également un contact mail (ange.bleu@wanadoo.fr) et des réunions mensuelles entre victimes, pédophiles abstinents et pédophiles agresseurs. Je ne peux pas m’empêcher de remarquer qu’entre 1998 et fin 2019, le 06 84 97 72 39 était vraisemblablement la seule ligne française dédiée aux pédophiles. Il faudrait le vérifier, mais je relève également que cette ligne serait consultable tous les jours après 21h, là où le numéro national ne fonctionnerait que du lundi au mercredi de 9h30 à 17h00.

Sur le site de L’Ange Bleu, sa fondatrice, Latifa Bennari, propose un éclairage riche de plus de vingt ans d’observation : « Je pars du principe qu’on ne devient pas pédophile du jour au lendemain à l’âge adulte. Il semble, en effet, que le désir pédophile se construit au fil du temps souvent depuis le début de l’adolescence. J’ai en outre suffisamment de témoignages pour affirmer qu’un pédophile ne passe généralement pas à l’acte sans avoir d’abord éprouvé pendant des mois et souvent des années cette attirance sexuelle pour des enfants à un niveau purement fantasmagorique. Et je sais aussi que beaucoup de pédophiles luttent contre leur désir en s’efforçant de ne pas avoir de relations pédosexuelles. La répression est nécessaire voire indispensable, mais elle ne saurait suffire à elle seule et j’ose dire que dans certains cas elle s’avère même contre productive. Des mesures alternatives seraient plus utiles et plus efficaces dans beaucoup de cas et ne coûteraient presque rien pour les contribuables ». Selon le même site, Latifa Bennari propose une méthode de prévention unique : « Organisation de groupes de parole réunissant victimes et pédophiles tous profils confondus (en suivant des critères de compatibilité) dans une ambiance de non jugement, de respect et de convivialité; une expérience de terrain qui s’était avérée réparatrice pour les victimes et préventive pour les pédophiles. » Le Point rapporte que « Latifa Bennari a été sollicitée à de nombreuses reprises pour évoquer son expérience. (...) En 2019, elle participe au Cifas (Congrès international francophone sur l'agression sexuelle) et, depuis plusieurs années, elle invite des psychologues à suivre ses groupes de parole. Une association sur le même modèle que L'Ange bleu vient de voir le jour à Orléans et en Espagne. » 

Je trouve frappant qu’une association à vocation d’écoute des pédophiles soit unique en France, isolée. Isolée et ébranlée : Madame Bennari et son association sont inquiétées par la justice depuis Mai 2020. Sept associations de protection de l’enfance françaises lui reprocheraient de recueillir des témoignages de pédocriminels et de ne pas les relayer à la justice. Ces associations ont envoyé des signalements au parquet et une enquête a été ouverte. Ouest France rapporte que Latifa Bennari a commenté ainsi : « Mon rôle n’est pas de dénoncer, mon rôle c’est l’écoute. Ce n’est pas à moi de me substituer à la victime, c’est à elle, ou à ses parents si elle est mineure, de déposer plainte.  Mais je peux les orienter dans cette démarche. »

Je trouve important qu’il existe en France un lieu où des pédophiles, abstinents comme agresseurs, animés par la volonté de trouver de l’aide, puissent se raconter dans un climat de confiance, un lieu où l’on puisse également accompagner les victimes dans leur quête de justice. Ce lieu, Madame Bennari l’a édifié isolément d’autres initiatives de lutte contre les agressions sexuelles sur mineurs parce qu’elle a cru en la prévention active de la pédocriminalité par l’écoute et l’échange. Ce qui semble choquer ces associations de protection de l’enfance, c’est qu’il existe un lieu d’écoute pour les pédophiles où la confidentialité est de mise. Quoi qu’il en soit, cette affaire montre un manque évident de solidarité entre les différents acteurs de terrain de la lutte contre les violences faites aux enfants. Peut-être que les associations de protection de l’enfance concernées par cette affaire devraient cesser de faire de ceux qui tendent la main aux pédophiles des ennemis de l’enfance ? Peut-être qu’elles devraient collaborer avec L’Ange Bleu ? Sur France Inter l’actuel Secrétaire d'État chargé de la protection de l'enfance, Adrien Taquet, reconnaît un "manque de culture commune" et de "coordination", entre les professionnels qui interviennent dans les situations familiales délicates. "C’est là que nous mettons des mesures dans le plan 2020. Il faut que les professionnels aient la même perception d’une situation". Chiche !

Peut-être surtout qu’il serait utile de penser une éducation et une prévention globales, bilatérales. Pourquoi privilégier un public en particulier ? Par exemple, on ne devrait pas se contenter de faire de la prévention du côté des potentielles victimes mineures au primaire et au collège : on devrait parler au collège et au lycée du fait que chacun est susceptible de se sentir troublé par des enfants, qu’on n’est pas responsable de ses fantasmes mais qu’on est responsable de ses actes et que si nécessaire, on peut solliciter de l’aide. La volonté d’Emmanuel Macron de « dépister les victimes et accompagner leur reconstruction », nécessaire, n’est-elle pas incomplète tant qu’on ne dépiste pas également, dans la même mesure et avec les même moyens, les adolescents et adultes animés de fantasmes pédophiles ? « Le silence construit par les criminels (…) explose » dit-il, et c’est formidable, mais pourrait-on œuvrer à faire exploser le silence construit et entretenu par la société autour du trouble pédophile (et de l’inceste) ?

 

LA DIABOLISATION, DOUBLE PEINE

En sus des dispositifs de prévention mis en place, il faudrait vraiment qu’on échange, qu’on éduque et que les mentalités évoluent. On ne peut pas vouloir accompagner le pédophile sans déconstruire l’infamie que l’imaginaire collectif lui associe systématiquement. Je crois que ce jugement populaire impitoyable ne lui échappe pas et peut faire obstacle à la prévention de son passage à l’acte. Soyons concrets : désormais, les personnes troublées par les enfants ont au moins le choix entre deux lignes d’écoute gratuites. Super. Mettons-nous cinq minutes à la place de celui ou celle à qui s’adresse ces numéros, un.e citoyen.ne français.e qui a une famille, des amis, un boulot et à qui nous prêtons la volonté de s’en sortir. N’est-il pas évident que cette personne réfléchira à deux fois avant de composer le numéro, redoutant d’être jugée perverse, d’être dépréciée, méprisée ?

Dans un article publié l'an dernier, le psychiatre et président du CRIAVS Île-de-France Walter Albardier, interrogé par France Info, déplorait : « Il y a des gens qui demanderaient de l'aide, s'ils n'étaient pas considérés comme des monstres. » L’article se poursuivait ainsi : « Cette « diabolisation » empêche les patients d’être « pris en charge avant que ca dérape » ».

Il faudrait avoir le courage de considérer que la pulsion pédophile est une réalité, une possibilité en chacun et d’éduquer dans ce sens. On ne nous apprend pas que si des fantasmes proscrits nous traversent, on peut demander de l’aide : l’omerta sur le sujet nous invite à les dissimuler. Si aujourd’hui, en France, une personne formule des fantasmes à l’égard d’un enfant, à fortiori du sien, même s’il existe des interlocuteurs adaptés à qui elle puisse assumer d’en faire part dignement, elle n’aura pas forcément le réflexe de partager sa condition. Et si elle a ce réflexe, elle craindra forcément le pire pour son avenir. C’est anormal. Notre société est telle que cette personne n’osera pas partager son trouble. On peut imaginer qu’elle se sentira isolée, incomprise et qu’elle n’aura probablement pas d’autre issue que de souffrir et de potentiellement agresser un enfant. C’est tragique.

Attention, mon propos n’est certainement pas que la pédophilie doit être admise comme pratique : je ne suggère pas de retourner à l’époque où non seulement les mœurs affichées par un Matzneff ne suscitaient pas de réprobation sociale, mais où 69 intellectuels français militaient pour que la loi permette la pédophilie. Je propose qu’on éduque les français à un peu plus de tolérance envers les pédophiles abstinents et les pédophiles passés à l’acte qui ont conscience de leur défaillance, la regrettent et souffrent de ne pouvoir y remédier.

Une fois le passage à l’acte franchi, il semble impossible de s’arrêter seul. Dans un témoignage sur la pédophilie proposé l’an dernier sur France Culture, un père incestueux révèle son malaise, son impuissance à sortir de ce qu’il décrit comme une addiction et son inaptitude à solliciter de l’aide, par peur du jugement et de la sanction : « Je n’arrivais pas à m’en sortir. Et j’étais pétrifié de peur à l’idée de chercher de l’aide. Pour moi, aller chercher de l’aide ça signifiait obligatoirement partir avec les menottes. » Une culpabilité et une souffrance palpables affleurent à chaque ligne de ce récit glaçant. En le parcourant, je ne peux pas m’empêcher de regretter qu’à cause du tabou, les français ne soient pas éduqués à contacter un thérapeute dès l’apparition de pulsions. Ce témoin est accompagné par l’association L’Ange Bleu citée ci-avant, « née du constat d’un manque flagrant : celui de structures d’écoute et de soutien psychologique pour les pédophiles. Comment peut-on seulement parler de prévention, si l’on se désintéresse totalement des personnes susceptibles de passer à l’acte sur des enfants, de leur psychologie, de leurs opinions et de leur souffrance ? »

Bien sûr, il y a aussi des pédophiles qui ne réalisent pas a priori les dégâts qu’ils font et ne jugent pas avoir besoin d’aide. Pour moi, ceux-là également sont vraisemblablement les produits d’une société dans laquelle on ne parle pas suffisamment, clairement, honnêtement de la pédophilie. Que des pédophiles puissent s’ignorer pédocriminels, n’est-ce pas la preuve qu’on n’éduque pas assez à la survenance de cette réalité ?

 

PUNIR POUR EMPECHER : LA TRIPLE PEINE

J’ai été très déçue par la façon dont l’Etat a trouvé opportun de rebondir sur la libération de la parole au sujet de l’inceste pour aborder la problématique de la pédocriminalité. Qu’Emmanuel Macron veuille « adapter notre droit » et demande à Eric Dupont-Moretti et à Adrien Taquet « de mener une consultation qui devra déboucher rapidement sur des propositions », c’est évidemment un grand pas. Mais l’inconscience et la confusion qui accompagnent cette volonté de progrès incitent à la perplexité. Lorsqu’Emmanuel Macron s’adresse le 23 Janvier 2021 aux victimes mineures de violences sexuelles en ces termes : « On vous écoute, vous ne serez plus jamais seules, la honte change de camp », il affirme que le besoin d’écoute, la solitude, la honte n’existent que du côté des agressé.e.s : qu’en sait-il ? Quand il dit : « Il faut punir les criminels pour empêcher toute récidive », l’emploi du mot « criminel » n’est-il pas le reflet d’une méconnaissance notoire de la diversité des profils d’agresseurs d’enfants ? Ce n’est pas parce que les agresseurs pédophiles représentent une partie minoritaire des pédocriminels qu’on doit s’abstenir de faire la part des choses : considérant leur cas, la proposition de « punir (…) pour empêcher » n’est-elle pas le reflet d’une ignorance caractérisée des mécanismes du désir et des pulsions ? Encourager la prise de parole des victimes et réduire les agresseurs à la punition, n’est-ce pas ignorer le besoin vital de libérer la parole de tous, agresseurs compris ? Dans cet élan de récupération politique, j’ai trouvé que Monsieur Macron confondait tout et manquait de nuance et d’acuité. Le président se rend-il compte qu’avec ce type de message, il abandonne une partie de ses administrés, creusant la division et incitant au châtiment au lieu de proposer un dialogue constructif ?

Lorsqu’un pédophile abstinent à qui ses états d’âme ne laissent peut-être déjà pas de répit, lit dans son journal : « Nous ne laisserons aucun répit aux agresseurs », je vous propose d’imaginer quelle peur est la sienne et quelle est la probabilité qu’il se signale aux structures d’accompagnement…

En 1997, dans une France secouée par le démantèlement d’un réseau pédophile d’envergure, la psychanalyste Simone Korff-Sausse écrivait dans les colonnes de Libération : «  Dire, comme on peut l'entendre dans les médias ou dans la bouche des ministres ces jours-ci, on va «éradiquer le fléau» est une aberration. C'est se tromper d'adversaire et mal choisir ses armes. Si ennemi il y a, il faut le cerner et le connaître, c'est une règle élémentaire de la stratégie. L'adversaire n'est pas seulement le pédophile qu'il faut évidemment sans ambiguïté poursuivre et condamner, mais c'est le silence et la gêne, notre silence et notre gêne. » Force est de constater que la conception du problème n’a pas réellement changé depuis : la gêne est telle qu’on veut « éradiquer » le pédophile avant même d’entrer en dialogue.

Ne croyez-vous pas qu’en France, en 2021, celui ou celle qui prend conscience d’être animé de fantasmes pédophiles devrait être entendu.e et admis.e comme tel.le, mais surtout encouragé.e à trouver de l'aide auprès d'un interlocuteur formé ?

 

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