Naufrage d'une liberté

Liberté, combien de fois a-t-on crié ton nom et brandi ton étendard.
Tant de fois on t'a convoquée lorsque menaçaient les périls autoritaires et les dérives liberticides. Chaque fois nous t'invoquions lorsque que nous subissions les assauts de l'égalitarisme ou de la folie arbitraire. Tapie dans les esprits comme l'essence même de notre condition, tu ne demandais qu'à ressurgir.


Alexis de Tocqueville parlait déjà beaucoup de toi il y a deux-cents ans. Il décelait ton évolution pernicieuse et prévenait l'inextricable tension avec l'égalité. L'histoire et les révolutions t'ont malmenée en consacrant l'égalité, une passion française... Malgré tout, tu as poursuivi ton chemin, servie par les développements socio-économiques, l'industrialisation naissante et l'embourgeoisement. Tu as conquis de nouveaux territoires d'expression et permis l'assouvissement d' intérêts particuliers au mépris de valeurs égalitaristes revendiquées par la masse laborieuse ou exploitées par le pouvoir en place.


Dans un double mouvement réactionnaire, l'égalité - en tant que valeur instrumentalisée au service d'une doctrine impitoyable - rejaillissait ailleurs sous des formes totalitaires. L'égalitarisme totalisant des bolcheviks ou des maoïstes devait diluer l'individu dans un collectif du renoncement. Mais Liberté, tu n'avais pas dit ton dernier mot.


Quand Mai 68 dressa ses barricades contre l'ordre établi et l'autoritarisme institutionnel, on fantasma l'avenir radieux des nouvelles générations affranchies de cadres et ouvertes sur de nouvelles perspectives d'épanouissement personnel. On sublima alors l'avènement de l'homme libéré, sans projet politique certes, mais déjà épanoui par des promesses de liberté et de bonheur individuel.
S'ouvrait l'ère de l'émancipation à la lumière des tragédies du passé : on prit conscience des dérives de l'égalité et on prit soin de la liberté. Une fois l'engagement démystifié et déclassé, chacun put s'investir dans l'espace privé.
Liberté, la révolution culturelle t'a consacrée.


Mais voilà, les idéaux dont tu es porteuse peuvent être aussi néfastes et périlleux que ceux de ta cousine "égalité". Les marchés financiers et économiques, en abusant de tes largesses, t'ont accaparée. Au fur et à mesure que la mondialisation nous a englobés dans un tout indéfini et
que notre conscience collective s'est effritée à rebours de la montée des particularismes locaux, l'individu s'est érigé comme sujet porteur d'une sacro-sainte liberté. Le glissement des valeurs d'égalité aux valeurs de liberté a validé l'avènement du Je avec son individualisme et son égocentrisme. Liberté auréolée des vertus de l'épanouissement et du bien-être personnel, tu as converti une société toute entière au point de la démembrer.


D'être collectivement engagé en entreprise ou en politique, l'individu s'est replié dans ses différentes communautés d'appartenance, selon ses désirs et ses intérêts. Il s'est redessiné sous les traits d'une identité parcellaire. L'homme des temps modernes se recompose à l'envi, il compose avec un environnement mouvant et chaotique en s'intrônisant maître de son destin. L'hédonisme contemporain et le consumérisme ont validé le retour sur soi et la vacuité idéologique. Le désengagement socio-politique a révélé la méfiance de l'institution.
De l'égalitarisme totalisant, la société a basculé vers une liberté déstructurante.
Liberté écorchée.


Le monde du travail, désuhumanisé, a fait fuir les salariés en quête d'affranchissement et de réalisation personnelle. La montée en puissance du régime des auto-entrepreneurs a permis à l'individu de se défaire des chaînes de l'organisation patronale.
Liberté, tu t'es imposée.. mais la liberté d'entreprendre n'est plus lorsqu'elle s'égare et s'affaisse sous les charges, lorsque l'initiative est mise à mal et étouffée. A force de spéculation et de calculs, les marchés se sont affolés et nous ont défait de nos ressources. Le projet transatlantique TTIP, en donnant à terme la primauté aux multinationales, consacre la souveraineté du pouvoir économique et abolit par là même celle du droit des peuples. La loi travail, en démembrant les acquis sociaux et en élargissant les pouvoirs des grands groupes, balaie les droits individuels et consacre la liberté de quelques-uns. L'Etat d'urgence en France, en s'imposant contre des droits fondamentaux et en faisant acte d'autoritarisme, nous dépouille de nos attributs d'hommes libres.
Liberté confisquée.


La gouvernance supplante le gouvernement et nous démet de nos fonctions politiques. La liberté des marchés a triomphé. Mais qu'en est-il du pacte démocratique scellé au siècle des Lumières ? Ne devait-il pas nous protéger contre l'arbitraire et encadrer nos droits ?
La liberté, sacrifiée sur l'autel du capitalisme et de la finance internationale, chavire et s'épanouit dans le cercle des puissants. L'égalité n'est plus qu'une vaine idée et la liberté, chahutée entre sa grandeur et ses excès, est en train de s'abîmer ...
La liberté de circuler est questionnée à l'heure des crises migratoires et des terrorismes, la liberté de parole contrôlée ou censurée dans les médias... La liberté barricadée entre les murs de la peur et du rejet. Parfois assoupis d'illusions ou de certitudes, nous pensions te contenir,
toi Liberté, alors que tu nous échappais déjà.

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