Internet et la limitation de la pensée

Pensée critique vs Pensée cloisonnée

Internet et les médias sociaux nous ont offert une grande fenêtre sur le monde, permettant de satisfaire notre curiosité, d'interroger le monde, d'abreuver sans fin quelque soif de savoir, de valoriser l'immensité de nos connaissances... Les nouvelles technologies nous ont assurés de fluidifier les réseaux et de connecter le monde. Pourtant peut-être que jamais le besoin de connexion sociale n'aura été si pressant et le cloisonnement de la conscience si périlleux.

On peut craindre au moins quatre écueils liés au monde connecté : le déclin des sociabilités traditionnelles et l'isolement, la propagation de fausses informations et la viralité de ses effets pervers, la personnalisation des contenus web et la canalisation de la pensée, l'asujettissement à Internet et la limitation de la conscience. Ces derniers points méritent une vigilance particulière.

Le virage digital de la dernière décennie, autant qu'il nous persuade de son efficacité économique et sociale (et j'en mesure les incroyables bienfaits !), nous mène dangereusement - par une forme de personnalisation narcissique – vers une limitation de la pensée.

Les réseaux sociaux, en même temps qu'ils semblent tisser une pseudo-cohésion humaine, drainent au passage quelques milliards d'informations sur nos vies pour mieux aspirer notre identité.

Il y a d'une part, comme nous le savons, cet amassement de données sur nos caractéristiques socio-démographiques, sur nos goûts et nos comportements en ligne. Cette data vendue à prix d'or sert notamment la mise en oeuvre d'actions commerciales ciblées (pub personnalisée, retargeting...). Du fait de la digitalisation de nos sociétés, les GAFA (Google - Apple - Facebook - Amazon) détiennent aujourd'hui à eux-seuls une telle quantité d'informations sur nos vies qu'ils en retirent un pouvoir incommensurable : on peut dire aujourd'hui qu'ils ont supplanté nos gouvernements et qu'ils régentent nos existences. Big Brother is watching you. Et il vous montre ce que vous devez regarder...

C'est là un des points les plus pervers de notre monde connecté : la personnalisation des informations. D'abord, les cookies s'immiscent de façon instantanée et complice (c'est pour mieux servir l'internaute) dans notre quotidien numérique, dans nos espaces d'échange et de discussion, pour collecter nos données et nous servir de la publicité adaptée. Ensuite et surtout, ce recueil de données personnelles va permettre de modéliser un flux d'informations personnalisées, autrement dit canalisées.

Google (qui a encore récemment sollicité le consentement de l'internaute concernant l'usage plus approfondi de ses données) personnalise nos résultats de recherche dès lors que nous sommes connectés à Google+ (ce qui est souvent le cas). Facebook affiche dans notre fil d'actualités ce qui correspond le mieux à nos supposés intérêts et ce qui répond le mieux à nos précédentes interactions sur le réseau... Vous cherchez un sujet d'actualité ? Les moteurs vous servent des contenus similaires à ceux que vous avez déjà parcourus. Vous n'avez rien demandé ? On vous propose tout de même des articles proches de vos précédentes lectures. En ce sens, l'algorithme cloisonne vos pensées.

D'ailleurs, la presse nous avait déjà habitués à la linéarité et la similarité de contenus... les médias, pour la plupart – hormis quelques pure players et alternatifs - nous servent les mêmes informations, extraites des dépêches AFP. Il suffit de taper quelques mots-clés sur Google pour s'en rendre compte. Les nouvelles s'enchaînent dans les résultats de recherche comme un refrain insipide et monotone. Paresse démagogique.

Quant au monde numérique, sous ses airs d'enrichissement social et personnel, il pourrait bien sonner le glas de la recherche et de la réflexion, suggérant davantage l'appauvrissement de l'esprit que sa libération.

Internet aurait-il modifié la structure de notre cerveau ? L'enrichissement du web nous aurait-il appauvris ? Par paresse ou facilité, l'internaute compte sur Google pour l'informer et lui apprendre; il peut alors aisément s'affranchir de tout apprentissage. Nous cherchons aussi des avis sur les forums, des infos sur les comparateurs, des recommandations dans les groupes sociaux... Nous perdons l'habitude de découvrir par nous-mêmes, en sollicitant l'écran.

Pour contrer la deliquescence de la connaissance individuelle et le flux de la pensée personnalisée, nous devons veiller à nous libérer de l'emprise digitale lorsque celle-ci nous rend esclaves de ses contenus, lorsqu'elle nous impose ses règles et son "prêt à penser". Nous devons aussi apprendre par nous-mêmes à percevoir et à défaire les torsions que les medias sociaux infligent à la réalité en la minorant, en la grossissant ou en déformant ses contours.

Sans doute plus que jamais l'internaute doit faire preuve d'esprit critique face à la masse d'informations diffusées sur le net, autant que face à la sélection algorithmique à laquelle il est soumis sur les médias sociaux. Il devra idéalement recouper l'info, vérifier et diversifier ses sources, se libérer des croyances et idées communes, sortir des canaux personnalisés pour retirer du net une expérience réellement enrichissante, reprendre la main sur la civilisation de l'information par la pensée critique. Auquel cas nous nous enfermerons dans une pensée limitée ou nous nous abîmerons, faute d'une périlleuse indolence, dans une néfaste virtualité.

M.B.

 

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