Est-ce que François Ruffin peut porter une chemise à carreaux à l'Assemblée ?

Florence Aubenas, journaliste au journal Le Monde, publie un article sur François Ruffin ce 1er juin 2017. Droit de réponse d'un intéressé. Une question au centre du Monde : Pourquoi ne pas continuer à faire comme on faisait tout le temps ?

« Et si nous sommes tous embarqués sur la même planète, on n'est décidément pas du même monde. »


Le chapô de l'article annonce : « Il a cogné sur la presse, mais est devenu journaliste. Le réalisateur de « Merci patron ! » qui a étrillé les politiques se lance aux législatives, à Amiens-Nord-Abbeville. Rencontre. »

Deux coquilles d'entrée de jeu – ou erreurs, c'est selon l'intention :
1. Ruffin n'a pas cogné sur la presse MAIS est devenu journaliste : il a été journaliste ET cela ne l'a pas empêché de cogner sur la presse.
2. Il est écrit « Rencontre. » mais nulle part Ruffin n'est rencontré. Au mieux, sémantiquement, l'article rend contre Ruffin.

Être député et la tête de l'emploi

Pour la journaliste, Ruffin pèche dès le début : il n'a pas la tête de l'emploi.
Monsieur Ruffin n'applique pas exactement la maxime et il lui arrive même de ne pas faire comme les autres. Et quel art est plus mimétique que la politique ?
François Ruffin : « un bonhomme de bande dessinée : houppe de cheveux, mains sur les hanches ».
Un député, c'est costard-cravate !
Quand le journalisme vole aussi haut dans les phylactères, on ne s'étonnera pas que les lecteurs réfléchissent par onomatopées.
Ensuite dans la description : « tee-shirt d’autopromo par-dessus sa chemise à carreaux. »
Le problème que relève ici madame Aubenas n'est sûrement pas l'autopromo, qui est la condition sine qua non des campagnes électorales. Surtout que vu le « bonhomme » Ruffin, si lui ne fait pas son « autopromo », qui va la faire ?

Et puis, pour ce qui est de la promo vestimentaire, les campagnes électorales de ces derniers temps ont su à quoi s'en tenir. On ne compte plus les cadeaux vestimentaires marqués par des partenaires de la haute couture. Monsieur Fillon a déjà trop souffert de ses costumes d'autopromo Arnys financés par un ami. Madame Trogneux pourrait souffrir de ses tenues d'autopromo offertes par LVMH. Et puis les autres.

Ce qui doit alors poser problème, c'est la chemise à carreaux.
La chemise à carreaux, ça jure.
Un député bonhomme de bande dessinée en chemise à carreau ?
Rien ne va plus aller à l'Assemblée !

Il avait « l’air de juger la terre entière »

Pour ce qui est de la description morale du « bonhomme », la journaliste du Monde laisse la parole à un certain Emmanuel de Crouy-Chanel. Monsieur de Crouy-Chanel est « professeur de droit », il « a connu François Ruffin à la fac d’Amiens » alors que celui-ci « y étudiait les lettres... ».
Autant dire un intime !
On connaît les proximités disciplinaires entre le droit les les lettres au sein d'une même université. Un professeur qui devait donc bien connaître François Ruffin pour ainsi affirmer qu'il avait « … l’air de juger la terre entière avec parfois l’intime conviction que le pire d’entre tous, c’est lui. »
L'expertise journalistique nous rappelle la qualité psychologique des épisodes de Confessions Intimes.

Ruffin et la chance des procès

Florence Aubenas écrit : « Les procès s’enchaînent. Une chance. Ruffin fait de chaque audience judiciaire une caisse de résonance, un lieu de manifestations. Dans le milieu associatif local, un peu catho, un peu gaucho, Fakir devient une référence, orchestrant ses propres mobilisations. »
Factuellement, Ruffin se défend, défend une cause. Il utilise les audiences judiciaires comme « une caisse de résonance, un lieu de manifestations ».
Et ?
Qu'ont fait d'autre Zola, Clemenceau, Ernest Vaughan, que de profiter des Assises de la Seine en 1898, si ce n'est de faire « caisse de résonance », si ce n'est de prendre le procès Dreyfus pour en faire « un lieu de manifestations » ?
Bien sûr, bien sûr, comparaison n'est pas raison.
Mais il bien sûr, aussi, que les procès sont une « chance » pour faire une caisse de résonance.
En tous cas, c'est la réponse, possible, du peuple qui n'a pas voie directe au Droit du tribunal.
Zola a fait déborder le droit de la stricte enceinte du tribunal.
Ruffin essaye de pousser les murs des cirques invisibles – où il n'est pas permis de voir.
Il essaye montrer les images qu'on ne tourne pas.

La farce, c'est ce qu'il y a à l'intérieur

Pour la journaliste, le documentaire Merci Patron ! est « un documentaire social en forme de farce (ou l’inverse) ».
Merci Patron ! n'est pas une farce.
Merci patron ! est le making off de la farce.
La farce eût été la manigance contre cette famille Klur – on dit Klur, comme on dit Dreyfus, on les dépossède de leur identité pour les faire symbole, tant mieux ? Tant pis ? – si cette manigance eût été menée jusqu'à son terme sans que les yeux et les oreilles fakiriens ne s’immisçassent derrière le chat-micro posté en embuscade sur la grosse commode en bois.
Qu'un PDG de la trempe de Bernard Arnault lâche 30 000 euros à un couple et trouve un CDI à l'un des deux, c'est tout sauf une farce. Qu'un PDG préfère se délester de cette somme et fasse jouer son influence pour ouvrir un CDI, cela signifie ou bien qu'il est très très gentil, ou bien qu'il préfère cette perte-là à cet esclandre-ci.
La farce, c'est peut-être que des milliers de travailleurs dans la même situation que les Klur ne reçoivent pas les 30 000 et le CDI.

Ruffin montre la farce, il ne la monte pas. La farce est montée depuis longtemps et il y a bien plus de spectateurs qui applaudissent à gorges déployées que d'observateurs qui se demandent de qui rit-on et à quelles fins.

Pourquoi ne pas continuer à faire comme on faisait tout le temps ?

« C’est ce fonctionnement qui éloignera le créateur de Fakir du mouvement Nuit debout, dont il fut un initiateur en avril 2016 à Paris. Les assemblées participatives, l’organisation horizontale sans direction ni feuille de route : tout l’impatiente. Une fois ou deux, il tente de prendre la main pour réaliser « la convergence des luttes entre les classes populaires et intermédiaires », seule capable selon lui de déclencher le changement « grâce au levier de la rue ». En vain. Retour à Amiens. »

Argument à charge contre Ruffin ?
Monsieur Ruffin serait-il un autocrate qui ne parvient plus à se cacher : « Les assemblées participatives, l’organisation horizontale sans direction ni feuille de route : tout l’impatiente. » ?
C'est fou ce que Nuit Debout a pu énerver !
Toutes les objections sont les bienvenues. Exister – Nuit Debout a eu cette prétention : exister – c'est exister en étant contre ; mais contre presque au sens de Guitry : tout contre.
J'en parle plus aisément que je n'ai pas participé à ce mouvement
Mais les objections à Nuit Debout sont toujours tournées vers la forme politique de ce mouvement : comment un mouvement politique peut-il fonctionner sans parti, sans meneur, sans référence ? Et, aussitôt qu'un meneur se dégage, les mêmes objecteurs de reprendre la parole : « il tente de prendre la main ».
Le problème de Nuit Debout, c'est précisément qu'il pose problème.
Au sens fort. Il pose question, il interroge.
Et qu'est-ce que ça agace...
Mais un système démocratique qui ne s'interroge pas, qui ne pratique pas l’autocritique, une possibilité démocratique qui ne se pose pas problème à elle-même, peut-elle avoir encore une prétention sociétale ?

Ce qui gène ici, c'est le différent.
Une certaine xénophobie dans Le Monde ?
Xénophobie de l'hétérodoxie.
Une question au centre du Monde : Pourquoi ne pas continuer à faire comme on faisait tout le temps ?

CLÉOPÂTRE.
C'est une infection.

AMONBOFIS.
Ah... Je ne sens rien, moi. Non, pourtant j'ai installé l'évacuation des eaux usagées, comme on le fait tout le temps.

CLÉOPÂTRE.
C'est bien ça le problème avec vous, Amonbofis. Vous faites toujours comme on fait tout le temps.

AMONBOFIS.
Beh oui, puisqu'on a tout le temps fait comme ça.

(In Astérix et Obélix mission Cléopatre, écrit et réalisé par Alain Chabat.)

Pourquoi ne pas continuer à faire comme on faisait tout le temps même si ça pue ?

 

Ruffin propose une manière originale de faire de la politique.
Il propose un nouveau geste, il suppose une idée singulière.

*

Peut-être que madame Aubenas se trompe de colère, se trompe de ressentiment, ou peut-être, plus simplement ou plus gravement, c'est nous qui nous nous trompons de journalisme.
Le journal, c'est ce qui parle du jour, de notre temps, du présent nôtre.
Mais nous n'avons pas les mêmes journées.
Nous ne partageons pas les mêmes coordonnées.
Savoir d'où l'on parle...
Vous parlez depuis Le Monde ? Avec majuscule.
Parce que vous n'avez pas le monopole du monde.

Il y a plus à faire du côté de cet acte de révolte qu'à penser du côté de la révolution promise par le Président dans son dernier best-seller.
Camus l'a rappelé dans son Homme révolté : la révolte, c'est faire volte-face.
Et la révolution, c'est tourner en rond.

 


 

PS :
Les derniers mots de Florence Aubenas dans son article :
« Le peuple d’abord », « Non à l’islamisation de la France », proclame le FN. Juste à côté, le slogan de Ruffin : « Une Picardie debout pour leur botter le cul. » Mais le cul de qui ? « Celui des puissants », s’écrie une commerçante. Sa fille s’étonne. Elle, elle croit comprendre autre chose : « Pour moi, c’est le cul des étrangers. »

Comprend qui ne peut pas.

 

 

« Au midi de la pensée, le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin communs. Nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour. »
Camus, L'Homme révolté.

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