Faire un article intitulé : « Qui sont les black blocs ? »

Écouter une interview d'un philosophe et penser qu'on préfère mille fois écouter Edward Norton en Tyler Durden à la fin de Fight Club.

6 a.m. How to disappear completely © Christophe Raynaud de Lage 6 a.m. How to disappear completely © Christophe Raynaud de Lage

 

Manifestations. Paris. Lyon. En France. Montréal. Au Québec. En Grèce. Dans le monde.
Manifestations à coup des sigles de syndicats.
Manifestations à coup de cycles.
Ne pas oublier que faire la révolution, c'est faire un tour sur soi-même.
Chaque année, parler des « casseurs ».
Ne pas justifier la violence.
Justifier un peu quand même.
Dire : oui mais quand même.
Dire : oui mais ce n'est pas la majorité.
Parler des black blocs. Parce que ça fait plus scientifique que « casseurs ».
Faire un article intitulé : « Qui sont les black blocs ? ».
Faire semblant de poser la question.
Faire semblant de faire un débat.
Et puis inviter un professeur de philosophie.
Se demander : « Est-ce que la violence est légitime ? ».
Demander au professeur de philosophie.
Retranscrire sa réponse :
« On voit ainsi que derrière les interrogations sur la violence en manifestation se cache un problème politique très important : celui de la définition de l’État. Celui-ci est-il l’émanation du peuple souverain, ou bien la représentation de l’élite ? Est-il la forme organisée de la majorité, ou bien le bras armé de la minorité ? »
Est-ce qu'on peut se dire : et si la minorité a raison ? Si la minorité n'est pas l’élite ?
Mettre les articles sur le grand Livre des Visages.
Commenter.
Commenter.
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Hashtaguer.
Multiplier les sources.
Répéter.
Sans vomir.
Citer encore la réflexion de l'évêque Dom Helder Camara :
« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »
Penser à la fin de Fight Club. Penser à Brad Pitt ou à Edward Norton ou a Tyler Durden qui est l'un est l'autre et citer encore :
« Je vois ici les hommes les plus forts et les plus intelligents que j'ai jamais vus ; je vois tout ce potentiel, et je le vois gâché. Je vois une génération entière qui travaille à des pompes à essence, qui fait le service dans des restos, ou qui est esclave d'un petit chef dans un bureau. La pub nous fait courir après des voitures et des fringues, on fait des boulots qu'on déteste pour se payer des merdes qui nous servent à rien. On est les enfants oubliés de l'Histoire mes amis, on n'a pas de but ni de vraie place, on n'a pas de Grande Guerre, pas de Grande Dépression. Notre grande guerre est spirituelle, notre grande dépression : c'est nos vies. La télévision nous a appris à croire qu'un jour on serait tous des millionnaires, des dieux du cinéma ou des rockstars, mais c'est faux, et nous apprenons lentement cette vérité. Et on en a vraiment, vraiment, plein le cul. »
Se dire que tout cela est bien dit.
Se dire qu'on ne sait plus.
Écouter une interview d'un philosophe et penser qu'on préfère mille fois écouter Edward Norton en Tyler Durden à la fin de Fight Club.
Penser que si les philosophes philosophaient un peu mieux, on casserait un peu moins.
Penser que passer cent ans de sa vie à écrire une thèse n'est pas un phantasme millénariste.
Penser que la révolte vaut mieux que cela.
Penser : qu'est-ce qu'Ulrike Meinhof aurait pensé de tout cela ?
Penser aux premiers mots d'Ulrike Meinhof à Hanna Krabbe :
« Ce que racontent les hommes politiques, ce n'est pas ce que les gens pensent, mais ce qu'il faut qu'ils pensent - et quand ils disent « nous », ils ne cherchent qu'à baratiner, pour que les gens croient y retrouver, en mieux formulé, ce qu'ils pensent et leur façon de penser. »
Se dire qu'il y a deux choses intéressantes.
Un : « en mieux formulé ».
Deux : « quand ils disent "nous" »
Parce que c'est ça le discours : dire en mieux formulé pour faire croire que c'est mieux pensé. Et puis le peuple, il se dit : c'est mieux formulé, alors c'est mieux pensé...que moi : c'est mieux pensé que moi.
Parce que c'est ça le discours : faire un nous d'un rien, imaginer, créer, monter de toute pièces un nous qui ne rime à rien.
Alors, réponse, à l'art. Et l'art dans tout ça ?
À l'art de mieux formuler encore.
encore encore encore encore encore encore encore encore encore encore
S'amuser, s'épuiser, à mieux formuler.
À l'art de s'inventer un nous. Alors pas un nous exhaustif. Pas un nous universel parce qu'on n'est trop nombreux pour être d'accord mais un nous quand même.

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