La tragédie de l'anonymat, c'est le risque de tuer son père au détour d'un secret

Le sujet de l'anonymat et de l'accès aux origines est un sujet éminemment politique, d'autant plus pour nous, qui essayons de nous construire une identité. Et c'est bien connu : essayer d'échapper à son destin est la façon la plus sûre de s'y précipiter et de le précipiter.

Je suis né par PMA, c'est-à-dire que je suis né par et grâce à un don anonyme de sperme.
Je suis un enfant né par PMA. Je suis un adulte né par PMA.
Je ne dirai plus je car je me reconnais dans un certain nous, celui des « nés par PMA ».
Je me reconnais un peu dans une certaine fraternité et sororité. Ce qui est presque un paradoxe puisque la fraternité ou la sororité se définissent par la connaissance et la reconnaissance de parents communs et nous, nous avons en commun l'absence de parents communs, l'absence du père surtout, qui est absolue. Je me reconnais dans cette génération caractérisée par l'ignorance de son ascendance. Je me reconnais entouré d'une certaine manière, quelque part, comme cela, aussi étrange que cela puisse paraître. Je me sens perdu avec d'autres, donc moins perdu déjà.

L'histoire des origines – quoi chercher.

Le sujet de l'anonymat et de l'accès aux origines est un sujet éminemment politique, d'autant plus pour nous, qui essayons de nous construire une identité, donc des rapports aux autres et au monde. Et qu'est-ce que la politique si ce n'est, comme le dit Olivier Neveux, la « création, la constitution, la conservation ou la subversion de rapports » ? Pour exister, il faut savoir qui on est, et pour savoir qui on est il devient nécessaire de savoir d'où l'on vient. C'est ce qu'on appelle l'histoire, et cela s'applique aux peuples comme aux individus.

Dans la tribune de Vincent Brès (président de l'association Procréation Médicalement Anonyme) parue dans Libération le 31 janvier 2018, les rédacteurs du journal introduisent le texte par une photo de « paillettes de sperme congelées dans de l'azote liquide pour fécondation in vitro », prise par Ian Hanning. Comme si le problème était placé d'entrée de jeu sous le sceau de la science et de la médecine. Lorsque Vincent Brès parle de « l’accès à ses origines » comme « un droit fondamental », les rédacteurs illustrent le propos avec des paillettes de sperme congelées dans de l'azote liquide. Il faut avouer que la représentation d'une famille attablée et heureuse aurait été tout aussi problématique. Pour les gens, l’ambiguïté est bien là : que cherchons-nous vraiment ? Nous cherchons quelque chose, quelque part, entre les paillettes de sperme congelées dans de l'azote liquide et la famille attablée et heureuse.

Peut-être que la nature exacte de ce que nous cherchons n'apparaît pas comme évidente aux yeux des autres. Peut-être même qu'elle ne nous est pas tout à fait évidente à nous non plus. Peut-être que nous avançons à tâtons dans les clairs-obscurs. Peut-être que nous ne savons pas tant ce que nous cherchons que le fait que nous devons chercher. Ce serait cela : un désir, archaïque, qui pousse à se connaître pour se reconnaître, ou l'inverse.
Wajdi Mouawad, dans une lettre aux acteurs d'Incendies, écrit : « Celui qui tente de trouver son origine est comme ce marcheur au milieu du désert qui espère trouver, derrière chaque dune, une ville. Mais chaque dune en cache une autre et la fuite est sans issue. Raconter une histoire nous impose donc de choisir un début. »

Nous devons choisir un début.
Qu'on nous laisse la possibilité du début et la liberté du choix.

L'origine des histoires – pourquoi chercher.

Le poète grec Apollodore écrit, dans sa Bibliothèque, l'histoire du héros Persée.
Ça a débuté comme ça :
« Acrisios (...) avait interrogé l'oracle du dieu afin de savoir comment il pourrait avoir des enfants mâles. Le dieu lui répondit qu'il aurait un petit-fils de sa fille [Danaé], mais que celui-ci le tuerait. Craignant que cela ne se produisît, Acrisios enferma Danaé dans une salle souterraine, toute en bronze. (…) Zeus se changea en pluie d'or et, par le toit, se laissa couler dans le sein de Danaé. Quand Acrisios apprit que Danaé avait mis au monde le petit Persée, il ne voulut pas croire qu'il était de Zeus : il enferma Danaé et son petit-fils dans un coffre qu'il jeta à la mer. Poussé par le courant, le coffre arriva à Sériphos, et Dyctis prit l'enfant et l'éleva. »
L'enfant s'appelle Pesée, et quelques années plus tard :
« Persée se rendit à Argos, en compagnie de Danaé et d'Andromède, pour rencontrer Acrisios. Quand ce dernier vint à l'apprendre, encore inquiet à cause de l'antique prophétie, il quitta Argos et gagna le territoire des Pélasges. Teutamidès, le roi de Larissa, avait organisé des épreuves athlétiques en l'honneur de son père mort, et Persée voulut participer aux jeux. Dans l'épreuve du pentathlon, son disque atteignit Acrisios à un pied et le tua sur le coup. Ainsi la prophétie s'était-elle réalisée. »

C'est bien connu : essayer d'échapper à son destin est la façon la plus sûre de s'y précipiter et de le précipiter. Combien y a-t-il d'Acrisios terrifiés d'une vérité qui pourrait éclater (une vérité éclate ou n'est pas une vérité) et qui tentent d'envoyer balader le destin ? Combien y a-t-il de Persée, ignorant ignorés, qui reviennent à l'âge où les cicatrices sont flagrantes comme des taches de naissance, et qui font éclater la vérité que les parents croyaient bien cachée ?

Et puis, bien sûr, il y a le jeune Œdipe, qui se trompe de père et qui, au carrefour des chemins, tue son père (aujourd'hui on le nommerait plus précisément « père biologique », ou « donneur » – mais les Grecs n'avaient pas l'art de distinguer ces deux termes).

Les mythes montrent que garder un secret ne fait que différer la déflagration.
Les mythes racontent l'histoire d'un enfant qui n'a pour seule relation avec ses origines qu'un simple lien de sang. Et pourtant, ce simple lien de sang fera toute sa vie une quête perdue d'avance parce qu'on ne peut se battre qu'avec ce qu'on connaît. Œdipe est foutu !
Les mythes signalent que la généalogie (littéralement : « l'action de rechercher les origines ») pose et oppose des marques bien réelles.

Il est insupportable, d'ailleurs, que dans le mythe d'Œdipe (à cause de Freud qui commet l'impertinence de réduire l'histoire à un concept psychanalytique) on se focalise uniquement sur l'inceste maternel et le parricide. Jean-Pierre Vernant relève qu'« on peut dire sans doute que c’est la pièce elle-même, le déroulement de la tragédie depuis le départ, de cet enfant, qui ne sait pas qu’il est, qui ne connaît pas ses origines, qui va découvrir ses origines et ses liens avec son père et avec sa mère à travers le déroulement de la tragédie, que c’est cela qui est un peu comme une cure psychanalytique de connaissance de soi à travers toutes sortes d’épreuves. »
Le drame d'Œdipe, sa tragédie, c'est l'inconnu.e. Il est le fils qui croyait être un autre et qui, à partir de ce mensonge, ne cessera de se perdre dans son enquête jusqu'à prendre la mauvaise route et rencontrer le mauvais homme – le bon en réalité, mais comment savoir quand on ne sait voir ?

Notre héros (ou héraut, ou les deux) Arthur Kermalvezen rappelle, en marge du Forum Européen de Bioéthique, que savoir c'est pouvoir : « accéder à la connaissance, accéder au savoir, accéder au savoir des autres, entendre les connaissances des uns et des autres permet évidemment d'exercer un pouvoir sur sa décision, sur sa réflexion. » Bien sûr, on pourra répondre qu'Œdipe savait l'oracle mais il reste que la pythie de Delphes était infiniment plus sibylline que les CECOS français. Nous savons qu'ils savent et cela fait des siècles que la médecine s'est détachée des puissances oraculaires.
Savoir, c'est pouvoir. Et que ceux qui ne comprennent pas quel pouvoir on pourrait tirer de ce savoir relisent Sophocle ou, du moins, nous laissent nos enquêtes et nos désirs qui nous appartiennent. Un désir ne ment jamais. Il n'exprime qu'un manque bien présent.

« Je porterai la lumière sur l'origine de ceci. » annonce Œdipe.
« Le droit de connaître son ascendance se trouve dans le champ d'application de la notion de « vie privée », qui englobe des aspects importants de l'identité personnelle dont l'identité des géniteurs fait partie. » répond la Cour européenne des droits de l’Homme.


Nous comprenons les critiques qui sont des peurs, des doutes, et des questionnements bien audibles. Mais il faut comprendre les nôtres, de peurs, de doutes et de questionnements. Si l'éducation a tout à voir avec ce que nous sommes et que nous avons assez confiance en la sociologie pour expliquer l'individu, il reste que nous vivons avec un sang exotique et que lorsque nous nous regardons dans un miroir, le reflet nous rappelle que nous ressemblons à quelqu'un dont nous ne nous rappelons pas.

Je vis depuis quelques temps dans un pays aux origines bâtardes dont la devise est « Je me souviens » et qui a créé un événement qui se nomme Nous ? comme s'il essayait, lui-aussi, de se retrouver dans les interstices de ses origines.

 

« J'ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant
il y a longtemps que je ne m'étais pas revu
me voici en moi comme un homme dans une maison
qui s'est faite en son absence
je te salue, silence

je ne suis pas revenu pour revenir
je suis arrivé à ce qui commence. »

Gaston Miron

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