Encore une histoire de migrants.

Attention à ne pas traiter l'autre d'étranger de peur de le mal-traiter et de se malmener en même temps.

Prologue

« Je chante les armes et le héros qui, premier entre tous, chassé par le destin des bords de Troie, vint en Italie, aux rivages où s’élevait Lavinium. »

C'est par ces mots que s'ouvre l'Énéïde, l'épopée de Virgile.

 © Barocci © Barocci

Nous sommes une civilisation fondée sur et par le plus scandaleux des migrants, des exilés, des réfugiés, des expatriés – car c'est tout cela à la fois qu'Enée, le Grand-père du peuple Méditerranéen, est venu chercher ou a été poussé à trouver. On aura beau se chercher des racines hyperboréennes, le phantasme de la couleur de peau (et de drapeau) n'est qu'un argument de bon à rien. Nous sommes descendants d'un jeune citoyen troyen (on dirait turc aujourd’hui) qui a fuit la guerre, ses terres, sa maison, son peuple, ses dieux pour débarquer scandaleusement sur le rivage italien. Yann Moix le remarque justement : « Enée n’arrive pas « au port » (à bon port) mais « sur le rivage » : ce qui signifie que personne ne l’attend, que personne ne veut de lui, qu’il n’est pas attendu, qu’il n’est pas souhaité. »

Attention à ne pas traiter l'autre d'étranger de peur de le mal-traiter et de se malmener en même temps.

Rouge couleur d'espoir - l'espoir, c'est voir au loin.

Di là dal muro © Mauro Biani Di là dal muro © Mauro Biani

Aujourd'hui – l'hier de demain déjà – c'est drapeau rouge sur les rivages.
Baignade dangereuse.
Vents mauvais.
Courants violents.
Mais aujourd'hui le drapeau a la forme d'un t-shirt et l'avertissement n'est pas pour les baigneurs sur la plage mais pour les nageurs au large.
On va même s'habiller d'un hashtag #magliettarossa (#tshirtrouge) : les exilés portent et font porter à leurs enfants des vêtements rouges pour être visibles en cas de naufrage.
Avec les ### on fait avancer le monde. En tous cas, on essaye... En tous cas, on y croit... En tous cas, on essaye d'y croire.
Un hashtag, ça ressemble aux barbelés sur le dessin de Mauro Biani.
Un hashtag, ça rassemble un peu mais plus que des lignes de front ça tranche avec des lignes de fuites et de faille.
Un hashtag, c'est pratique pour les navigations numériques. Pour les autres, on ne se fait pas trop d'illusions non plus.

Et puis... ça reste encore une histoire de migrants.

  • Le poète dit : « Bien sûr qu'on accueille celui qui a traîné dans des coins inconnus dont nous ne connaissons pas les règles et les habitudes. On ne peut qu'accueillir celui qu'on ne connaît pas. Qu'on ne connaît radicalement pas. On n'accueille que celui dont on ignore à peu près tout. » Et il croit avoir tout dit.
  • Le philosophe dit : « Accueillir l'autre, c'est s’accueillir soi-même dans le regard de l'autre. » et il cite Levinas : « J'ai toujours distingué, en effet, dans le discours, le dire et le dit . Que le dire doive comporter un dit est une nécessité du même ordre que celle qui impose une société, avec des lois, des institutions et des relations sociales. Mais le dire, c'est le fait que devant le visage je ne reste pas simplement là à le contempler, je lui réponds. » Et il croit avoir tout dit.
  • Le citoyen du monde sur facebook dit : « C'est tellement révoltant. » Et il croit avoir tout dit.
  • Le citoyen du monde engagé sur facebook dit : « C'est tellement révoltant. » Et il croit avoir tout dit.
  • Le citoyen du monde intelligent sur facebook dit : « C'est tellement révoltant. » Et il croit avoir tout dit.
  • Le bonimenteur sur facebook dit : « C'est tellement révoltant. » Et il croit avoir tout dit.
  • Le spécialiste en politique étrangère dit : « Pour éviter la désagrégation des relations coopératives entre Européens (...) il faut prendre le problème à la racine et adopter un plan d’ensemble et des mesures d’urgence. » Et il croit avoir tout dit.
  • Le spécialiste en politique étrangère sur facebook dit : « Pourquoi ne pas les ammener en egypte ou en tunisie même l'algérie est plus proche !!!! En europe il y a déjà les sdf à héberger et nourrir eux on ne leur donne pas d'argent de poche. » Et il croit avoir tout dit.
  • Le Conseil Européen dit : « Le Conseil européen rappelle qu'une politique migratoire européenne qui fonctionne passe nécessairement par une approche globale en matière de migrations qui associe un contrôle véritablement effectif des frontières extérieures de l'UE, une action extérieure accrue et les aspects intérieurs, conformément à nos principes et valeurs. Il s'agit d'un défi non seulement pour un seul État membre, mais aussi pour l'Europe dans son ensemble. » Et il croit avoir tout dit.

Il s'agit d'un défi.

Le problème, c'est que le Conseil Européen dit autant que le bonimenteur et le spécialiste en politique étrangère sur facebook, qu'il ne dit pas plus, que ses mots ont le même poids et la même inexistence.

Qu'on invite les plus fins grammairiens, les linguistes émérites, les titulaires d'une chaire de rhétorique au Collège de France pour analyser une phrase pareille.
C'est pourtant l'incipit du rapport conclu le 28 juin 2018 par le Conseil Européen lors de cette réunion après laquelle le Président Emmanuel Macron expliquait solennellement : « Après neuf heures de discussions et de travail, un accord a été trouvé et c'est pour la France une bonne nouvelle. (…) Nous avons réussi à obtenir une solution européenne et un travail en coopération. »
Neuf heures de « discussions et de travail » pour commencer par dire « qu'une politique migratoire européenne qui fonctionne passe nécessairement par une approche globale en matière de migrations ».
Il en faut de l'aplomb et du courage pour envoyer ça !

 


Et puis les marins d'un bateau au nom d'un dieu latin disent : 

L'escale à Marseille © SOS MEDITERRANEE FRANCE

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