« Je prie les dieux de mettre un terme à mes fatigues, à cette longue garde. »

Bien sûr qu'on accueille celui qui a traîné dans des coins inconnus dont nous ne connaissons pas les règles et les habitudes. On ne peut qu'accueillir celui qu'on ne connaît pas. Qu'on ne connaît radicalement pas. On n'accueille que celui dont on ignore à peu près tout.

Entendu-vu la télévision française un 13 juin 2018 on peut entendre sur des Canal + / BFM TV / M6 / TF1 / CNEWS / FRANCE 5 / LCI.*

/ « Poignée de main historique entre Donald Trump et Kim Jong-Un...
// prise d'otage est en cours dans une petite entreprise du XVIIIème arrondissement de Paris...
/// « le chemin pour en arriver là n'a pas été facile »
//// il n'y aurait pas d'intention terroriste...
///// « je suis honoré, nous allons avoir une relation formidable, je n'en doute pas...
////// la fin d'une prise d'otage à Paris, un homme dont les motifs étaient obscurs a été interpellé...
/////// à bord, des hommes, des femmes et des enfants, beaucoup sont affaiblis... »

C'est à bord de l'Aquarius que des hommes, des femmes et des enfants, beaucoup sont affaiblis.
L'Aquarius, ce bateau-miracle qui signifie Porteur d'eau chez les Latins. C'est même devenu le nom d'une constellation.
L'Aquarius, photographié par Bertrand Gaudillère en 2016.

Aquarius à quai © (c) B. Gaudillère / item Aquarius à quai © (c) B. Gaudillère / item

 

Montage cut !

Bien obligé de faire avec les informations. Les autres informations. Bien obligé de construire un journal avec plusieurs sujets à la Une, etc, etc. Ne va pas faire des transitions de dix minutes avec des musiques de Hans Zimmer pour souligner le drame humain. Ne va pas faire dix minutes de silence pour passer à autre chose. Bien obligé d'avancer. On arrête pas l'info ! C'est pas le titre d'une émission, ça ?

Et puis il y a la Coupe du Monde dans pas longtemps. Faudrait tout arrêter, c'est ça ? Faudrait plus rien voir d'autre ? Plus rien parler d'autre chose ? Oublier que le monde tourne ? Faudrait faire une émission de télévision spéciale « Exilés en galère ». Il y en a pour les chiens, peut bien faire au moins une émission pour les exilés. Faire une émission où on voit les bateaux couler et les gilets de sauvetage rester à la surface. En plus, c'est visuel. Parce que ça prend quand même beaucoup de temps d’antenne, et, sans aucun cynisme, il y a la Coupe du Monde pour un mois, et si ça passe en boucle, les cercueils pneumatiques, risque est de rater un but. Là encore, ça va, c'est encore les matchs de qualifications, mais ça va vite arriver les Quarts. Et, sans cynisme, peut pas risquer de manquer les Prolongations d'une Demie parce qu'encore les exilés sont exilés. Faire une chaîne particulière. Comme pour les chiens. Égalité.

« à bord, des hommes, des femmes et des enfants, beaucoup sont affaiblis
ce matin un ravitaillement est arrivé d'Italie
une bouffée d'oxygène mais rien d'autre
car pour l'Italie et l'île de Malte, les terres les plus proches du bateau, pas question de laisser accoster le navire humanitaire »*

Réponse des hommes et des femmes politiques, c'est-à-dire ceux qui ont un peu le pouvoir de faire.

« – L'Espagne doit s'impliquer davantage. Malte doit assumer ses responsabilités. J'aimerais que la Grande-Bretagne et la France s'impliquent... » MATTEO SALVINI, Ministre de l'Intérieur italien. »

« – Il faut pointer les choses. Les dire clairement. Que l'Italie, le gouvernement italien, a choisi de ne pas respecter des obligations internationales qui s'imposent à elle en matière de sécurité des personnes. Je pointe ce non-respect. » ÉDOUARD PHILIPPE, Premier Ministre français.

« – Enfin un ministre qui arrête l'hypocrisie de ces ONG qui alimentent le cercle des maffias, des passeurs, (...) et qui vont chercher d'ailleurs les migrants à la limite des eaux territoriales. [Intervention du journaliste : « Ils vont pas les chercher, ils les sauvent ».] Non ! Ils les sauvent pas. » NICOLAS DUPONT-AIGNAN, Député.

« – Faut-il les accueillir ? Ma réponse est : il n'en est pas question. » MARINE LE PEN, Députée.

« – Qu'on leur porte assistance, bien entendu. Qu'on puisse les ramener dans leur pays d'origine, bien entendu. Mais le rôle de la politique, ce n'est pas de faire de l'émotion. » GUILLAUME PELTIER, Député.

« – L'Aquarius, pour moi, il a une destination toute trouvée, c'est qu'il faut qu'il retourne vers les côtes libyennes. » ÉRIC CIOTTI, Député.

Quand le Premier Ministre pointe les choses, les députés ne regardent pas le droit.

Il faut pointer les choses.
Les dire clairement.
Je pointe ce non-respect.
Il faut pointer les choses.
Il faut pointer les choses.
Les dire clairement.
Les dire clairement.
Les dire clairement.
Les dire clairement.
Je pointe ce non-respect.
Je pointe ce non-respect.

C'est le Premier Ministre français qui dit ça. Il a pas eu l'idée de la chaîne spéciale pour les exilés comme c'est déjà fait pour les chiens. Peut-être que ça l'aiderait à pointer les choses. Peut-être que ça l'aiderait à les dire clairement. À les dire clairement. À les dire clairement. À les dire clairement. Peut-être que s'il demande à sa Ministre de la Culture de remplacer France 4 par une chaîne sur les exilés comme ça se fait pour les chiens, peut-être que ça l'aiderait à pointer ce non-respect. À pointer les choses. À pointer ce non-respect. À pointer les choses. À pointer ce non-respect.

Comment ça s'écrit non-respect ?
Est-ce qu'il voulait dire : « Je pointe ce nom « respect » ?
Avec toute cette disruption, on ne sait plus quoi rompre...

J'écris ton nom / Liberté.
Je pointe ton nom / Respect.

Non, mais c'est trop compliqué. Faut faire vite, les Bleus sont déjà en Russie. Ça va commencer ! Ça va commencer ! Parce que « le rôle de la politique, ce n'est pas de faire de l'émotion ». Le rôle de la politique, ce n'est pas de faire de l'émotion. Le rôle de la politique, ce n'est pas de faire de l'émotion. C'est le rôle de la Coupe du Monde, ça. De « faire vivre de grandes émotions ». C'est pas le rôle de la politique. Et si on veut faire de l'émotion avec des exilés, faut juste créer une chaîne spécialisée comme ça se fait pour les chiens. Là, on pourra faire toute l'émotion que l'on veut sans risquer de manquer un but en Quart.

C'est beau de parler. Des fois on dit des belles choses. Des fois on a l'impression de faire de la réflexion à haut niveau. On s'est bien habillé pour aller à l'Assemblée Nationale, on a suivi les cours de rhétorique en classe de Khâgne, alors tout de suite ça donne un peu le courage de balancer une phrase comme « le rôle de la politique, ce n'est pas de faire de l'émotion ». On sent qu'on avance une idée forte. On se dit que ça fait très philo-concept. Alors on le dit avec d'autant plus d'aplomb : « le rôle de la politique, ce n'est pas de faire de l'émotion ».

Mais il faut savoir ce qu'on dit. Mais il ne faut pas confondre raisonner et résonner. Et avec l'acoustique de l'Assemblée Nationale, c'est vrai, des fois on a l'impression de dire quelque chose d'intelligent alors que...

Il faudrait peut-être prendre le temps de pointer les mots et de les dire clairement.
Dire DEVOIRS. Penser DEVOIRS. 
Dire DROIT. Penser DROIT.
Dire HOSPITALITÉ. Penser HOSPITALITÉ.
Il faudrait peut-être avoir la parole performative. Se dire que dire les choses implique de faire des choses.
Revoir le concept d' « avoir le droit de trouver de l'aider ».

C'est quand même formidable de vivre un moment où un État peut changer sa vaisselle (50 000 euros ou 500 000 euros - on n'est pas à un zéro près) et pas trouver une assiette (même en carton - je suis sûr qu'avec un peu de pédagogie disruptive les exilés se contenteraient d'assiettes en carton) pour faire manger des échoués.

Il faudrait peut-être renverser la dialectique fallacieuse à la mode qui voudrait faire croire que « c'est facile de parler comme ça, c'est de la démagogie, c'est simple de dire ça, vous n'avez qu'à y aller... » pour se demander si ce ne serait pas plus facile justement de ne rien faire du tout et de se renvoyer rhétoriquement la balle (« Malte doit assumer ses responsabilités ». // « Que l'Italie a choisi de ne pas respecter des obligations internationales ») dans un jeu où les perdants sont curieusement toujours les mêmes - et la défaite toujours la mort.

 * Je remercie Zap Télé Officiel qui permet de suivre l'essentiel des disruptions cathodiques.

 


 

GARDIEN DE LA CITÉ
On n'accueille pas un chien qui a traîné dans des lieux inconnus.

DÉFENSEUR DE LA CITÉ
Bien sûr que oui.

GARDIEN DE LA CITÉ
Quoi ?

DÉFENSEUR DE LA CITÉ
Bien sûr qu'on accueille celui qui a traîné dans des coins inconnus dont nous ne connaissons pas les règles et les habitudes. On ne peut qu'accueillir celui qu'on ne connaît pas. Qu'on ne connaît radicalement pas. On n'accueille que celui dont on ignore à peu près tout. De quel accueil tu te revendiques, mon frère ? Je ne te parle d'inviter ta sœur ou ton père à ta table. Je te parle t'accueillir l'étranger absolu, celui que tu ne connais même pas un peu, même pas de loin, même pas l'ami d'un ami ; celui qui parle une autre langue et porte un autre manteau, peut-être même une robe.

GARDIEN DE LA CITÉ
Si nous ne parlons pas la même langue et que nous ne portons pas les mêmes vêtements, comment est-ce que je saurai s'il a froid et s'il me veut la paix ?

DÉFENSEUR DE LA CITÉ
Nous allons apprendre.

GARDIEN DE LA CITÉ
J'ai peur que ce soir trop compliqué.

DÉFENSEUR DE LA CITÉ
Je crois que ce sera toujours plus compliqué de ne jamais s'entendre plutôt que de commencer à essayer dès maintenant. 

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