Aujourd'hui pas d'éclipse. Une lutte acharnée pour trouver des lunettes ces derniers jours et finalement un ciel couvert. Des centaines de milliers de déceptions, parce qu'à moins de se payer un billet d'avion pour l'autre bout du monde, la prochaine éclipse ce n'est pas pour tout de suite. Les regards resteront aussi couverts de gris, celui d'une pollution qui renie l'essentiel.
Il y a une dizaine d'années, j'avais dû dormir dans la gare de Lleida, car entre deux concerts, la correspondance de train n'avait pas fonctionné et l'heure tardive et surtout mon portefeuille ne me permettaient pas de trouver où dormir. Cette nuit-là j'ai compris pourquoi tous les bancs avaient été modifiés, pourquoi des travaux faramineux avaient été réalisés dans toutes les gares ces dernières années-là. Ce n'était pas un changement décoratif pour paraître plus modernes, mais bel et bien des protubérances insupportables pour empêcher de s'allonger sur un banc.
Hier, cette fois à Paris, j'ai appris par un chauffeur de bus que tous les abribus sont en travaux... pour être remplacés par des abris ouverts. C'est le tout nouvel oxymore né d'un système qui ne connaît aucune empathie, aucune éthique, quel que soit le masque adopté du moment, plus ou moins hypocrite: "nous voudrions bien aider les SDF, mais nous préférons ne pas les voir".
Pourquoi s'étonner alors du grotesque, surtout à la veille d'élections? Même s'il avait fait beau aujourd'hui, tenter de voir l'éclipse du soleil aurait été mis en abyme par l'éclipse de l'éclipse due à la pollution que l'institution n'a pas autorisé à tâcher de réduire.
Ironie du dernier recours de la circulation alternée: en place pour éviter la goutte qui ferait déborder le vase, cet ultime maquillage finit par être à son tour éclipsé, puisqu'il n'est même plus nécessaire de se cacher afin de tout garder jusqu'à la dernière goutte, le profit se faisant sur les ressources naturelles et surtout sur un peuple qui ne déborde de toutes manières pas, ou plutôt débordé mais de gadgets et de besoins irréels créés à cet effet, qui s'auto-engendrent pour toujours plus d'envies à combler, d'insatisfactions impossibles à réfréner, dans des journées devenues trop courtes et dont la saveur est bel et bien détournée du réel.
Et c'est là que l'on touche du bout du doigt la puissance de la propagande. Celle qui modèle l'information à ingurgiter, et même pire, celle qui éclipse tout espoir de pouvoir changer le monde. Et en parlant d'ingurgiter, s'il est vrai que l'on tient les esprits par l'estomac, il suffit de lire le Figaro d'hier pour conclure que donc ce n'est pas un jour sans viande qu'il faut, mais bien tous les jours de l'année. L'humilité et la vulnérabilité ont la force de la catapulte, ce que l'arrogance et la prétention ont si peu qu'elles iront plutôt manipuler le parfait corrompu commun qui s'ignore. Avoir peur de prendre en considération les différents de nous, c'est toujours avoir une peur fondamentale d'être pris pour un traitre, d'être exclu de son groupe, et pire, être capable d'empathie effraye ceux qui ne sont pas sûrs d'avoir assez de qualités et qui préfèrent d'office se classer dans le groupe des êtres supérieurs. Dans sa partialité destinée à rassurer tous ceux qui auraient pu ressentir un début d'envie de changer, de regret vis-à-vis de leurs habitudes et traditions gustatives, en prenant conscience par exemple de l'asservissement factuel des animaux par les humains, Théophane Le Méné reflète ainsi sa petite opinion des facultés humaines et oublie que le zoomorphisme n'a rien à envier à l'anthropomorphisme, avec tous ceux qui se pavanent, dans leurs constitutions de frugivores, un fusil à la main, un cuir sur les épaules et un steak entre les mâchoires.
Regardons donc ce ciel couvert, miroir de ce que nous dégageons, et rappelons-nous que derrière se trouve un Soleil ouvert, moteur suffisant pour dégager l'opacité attendue de nos esprits de jugement.
Il est un miracle que personne ne devrait ignorer, celui que pourtant nous souillons sans gêne au quotidien. Mais contrairement aux différentes divinités religieuses, la Nature est immense, tangible et n'a rien d'une entité imaginaire. Vivons avec et non contre elle. Même et surtout si cela démantèle le programme jusque-là prévu. Chacun est concerné, qu'il soit ou pas un Eternel.
Billet de blog 20 mars 2015
Le miracle pour tous
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