Suisse : polémique autour de l’inauguration de la nouvelle ambassade à Moscou

La multinationale du tabac Philip Morris et le controversé oligarque russe Gennadi Timtchenko figurent parmi les généreux sponsors de l’événement, dont le coût est estimé à 700 000 francs.

C’était la moindre des choses. Le 18 juin dernier, la Suisse a inauguré « en grande pompe » sa nouvelle ambassade à Moscou. Plus de 800 personnes, dont le conseiller fédéral Ignazio Cassis et son homologue russe Sergei Lavrov, ont participé à l’événement, qui s’est déroulé sur trois jours et dont le coût est estimé à 700 000 francs (environ 643 000 euros).

Il fallait au moins cela pour mettre à l’honneur ce bâtiment dont la construction a coûté près de 43 millions de francs (environ 39,5 millions d’euros) et qui va réunir sous un même toit la représentation diplomatique et consulaire, le Swiss Business Hub (promotion des affaires), Pro Helvetia (promotion de la culture), Suisse Tourisme et la résidence de l’ambassadeur.

L’ambassade moscovite est l’une des plus importantes et des plus grandes représentations du réseau diplomatique suisse, comme l’a rappelé le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) afin d’éteindre la controverse née autour de ce projet. Le budget d’origine, de 39,5 millions de francs (36,2 millions d’euros), avait en effet suscité « quelques interrogations sous la coupole ». Mais une polémique peut en annoncer une autre, comme les autorités helvètes n’ont pas tardé à le constater.

Si les sponsors privés ont contribué à financer le vernissage de la nouvelle ambassade à hauteur de 555 000 francs (510 000 euros), la présence parmi eux de la multinationale du tabac Philip Morris ou encore de l’oligarque russe Gennadi Timtchenko a fait grincer des dents.

« Sueurs froides »

C’était pourtant prévisible. Alors que les élus s’étaient déjà déchirés sur le sponsoring de Philip Morris du pavillon suisse de l’Exposition universelle de Dubaï en 2020, le nom d’un proche de Vladimir Poutine n’était pas de nature à apaiser les esprits.

Fondateur de la société de trading pétrolier Gunvor, Gennadi Timtchenko a été la première victime des sanctions prises en 2014 par Washington contre 16 membres du gouvernement russe et proches du Kremlin. Le Trésor américain estimait en particulier que « les activités de M. Timtchenko dans le secteur de l’énergie ont été directement liées à Poutine » et que ce dernier disposait « d’investissements dans Gunvor et pourrait avoir accès au capital de la société ». Une « légende » affirmait par ailleurs « qu’à l’instar du président [Vladimir Poutine], Timtchenko serait lui aussi issu de l’ancien KGB », comme le rappelle Le Monde.

À la suite de ces accusations, l’oligarque a décidé de céder sa participation majoritaire dans le trader pétrolier à son associé Torbjorn Tornqvist, devenu l’actionnaire majoritaire de la société avec une participation de 87 %.

En se détachant de Gunvor, Timtchenko s’efforçait « de protéger les sources de financement de sa société des retombées de la crise de Crimée », explique Le Monde. Mais il n’a pu éviter de donner « des sueurs froides » aux oligarques russes de Londres, qui se croyaient jusqu’alors protégés des sanctions internationales par la bienveillance du gouvernement britannique.

Neutralité

Interrogé sur la contribution du controversé milliardaire au vernissage de la nouvelle ambassade à Moscou, le Département fédéral des affaires étrangères a expliqué que la Suisse « n’applique pas les sanctions européennes et américaines ni les contre-sanctions russes, mais s’engage en tant que pays neutre pour le dialogue avec toutes les parties ».

Pour Yves Rossier, ambassadeur suisse à Moscou, la neutralité constitue en effet l’un des principaux atouts de la Confédération. Selon le diplomate, « on ne soupçonne pas la Suisse d’avoir des intentions cachées ou des objectifs géopolitiques inavouables », ce qui lui permet de distancier la construction de la mission diplomatique des relations actuelles : « Quand vous construisez une ambassade, c’est une ambassade auprès d’un pays. Ce n’est pas une ambassade auprès du gouvernement qui est à la tête de ce pays à un moment précis de l’Histoire. Cette ambassade, elle est là pour rester cent, deux cents ans. Elle ne reflète pas l’état des relations ou votre avis sur la manière dont le pays est géré à un moment bien précis », affirme l’ambassadeur.

Le raisonnement, il est vrai, paraît logique. Mais après la crise ukrainienne de 2013 et l’affaire des espions russes en Suisse, l’argument de la neutralité a du mal à convaincre une opinion publique de plus en plus méfiante.

L’influence du pouvoir russe, via ses oligarques, a de quoi inquiéter les citoyens helvètes. Un tel soutien financier n’est jamais désintéressé…

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