L’oligarchie algérienne à l’assaut des beaux quartiers parisiens

Depuis des décennies, ministres, hauts fonctionnaires et grands patrons algériens investissent dans les plus beaux quartiers de la capitale française, révèle une enquête de Céline Lussato.

Combien de ces luxueux appartements parisiens achetés par des oligarques algériens constituent des « biens mal acquis » ? D’où proviennent les fonds ? S’agit-il d’argent sale ou « simplement » d’argent non déclaré ?

Les investissements de l’oligarchie algérienne dans l’immobilier de luxe à Paris soulèvent de nombreuses interrogations. Journaliste à L’Obs, Céline Lussato a décidé d’enquêter malgré l’avis de l’ancien ministre algérien des Affaires étrangères Mohamed Bedjaoui, pour qui « ces questions doivent être réglées entre Algériens ».

Sans surprise, la tâche s’est avérée ardue. Certes, après avoir passé des heures à « consulter les cadastres, les services de publicité foncière et les registres du commerce », la journaliste a réussi à dresser « une longue liste d’oligarques établis à Paris ou dans sa banlieue huppée ». Mais force est de constater que « des montages minutieux et des prête-noms impossibles à relier formellement aux bénéficiaires effectifs » empêchent d’aller « au-delà du faisceau de présomptions ». Aussi, la journaliste s’est contentée de publier dans son reportage les seuls faits « démontrés par des documents ». Et c’est suffisamment scandaleux.

On y apprend par exemple que Mohamed Bedjaoui a refusé d’expliquer « comment ses revenus de haut fonctionnaire lui ont permis d’acheter en 2011 un très grand appartement à une princesse saoudienne pour 3,45 millions d’euros ». Quelques jours avant la visite de la journaliste, l’ancien ministre algérien des Affaires étrangères affirmait pourtant n’avoir « rien à se reprocher » et avait même accepté de lui accorder une interview. Mais celui dont le nom apparaît dans une enquête pour corruption en cours en Algérie a finalement changé d’avis estimant, comme cela a été dit, que « ces questions doivent être réglées entre Algériens ».

Pots-de-vin

Seulement, Céline Lussato n’en a cure. Elle raconte également l’histoire de l’ancien ministre de l’Industrie Abdeslam Bouchouareb, directeur de campagne d’Abdelaziz Bouteflika en 2014. L’ancien ministre dispose d’un pied-à-terre de 156 mètres carrés en bordure de Seine et face à Notre-Dame. Acheté en 2006 pour 1 180 000 euros (dont 580 000 payés comptant), l’appartement serait aujourd’hui estimé entre 2,5 et 3 millions d’euros. Mais il sert surtout de refuge à celui qui refuse de répondre aux « convocations répétées de la justice de son pays ». Abdeslam Bouchouareb est en effet soupçonné par la justice algérienne d’avoir attribué des marchés publics à certains entrepreneurs en échange de pots-de-vin.

Ce qui ne semble pas surprendre la journaliste. « Du haut de la pyramide jusqu’à sa base, l’Algérie est considérée comme le pays du bakchich. L’ONG Transparency International place le pays à la 105e place dans son classement de la perception de la corruption », écrit-elle.

De son côté, Djilali Hadjadj, président de l’Association algérienne de lutte contre la corruption, est persuadé que l’argent investi à l’étranger est le fruit des commandes publiques surfacturées et des rétrocommissions reversées aux politiques. En effet, « les marchés publics ne font plus l’objet d’appels d’offres, mais sont attribués de gré à gré en conseil des ministres ». Une situation qui dure « depuis des années », selon la journaliste.

« D’où viennent les fonds ? »

Mais les révélations continuent. Alors qu’elle était encore étudiante, Rym Sellal, la fille de l’ancien premier ministre Abdelmalek Sellal, a acquis un luxueux appartement sur les Champs-Élysées. Le prix : 860 000 euros !

Révélée en 2016 dans le cadre des Panama Papers, l’affaire avait soulevé de nombreuses questions. « “D’où viennent les fonds ?”, s’interrogent les auteurs [du livre Alger-Paris, une histoire passionnelle, paru en 2015]. Du père Premier ministre qui n’a aucune activité recensée dans le privé ? Du mari, l’homme d’affaires libanais Ramzy Al Asmar, qui aurait travaillé dans une société pétrolière, mais dont le nom n’apparaît pas dans l’acte de vente ? », demandait notamment le quotidien El Watan.

De son côté, Céline Lussato s’intéresse aussi aux hommes d’affaires Mourad Oulmi (propriétaire de biens dans l’immeuble de l’ancien ministre Bedjaoui à Neuilly), Aoub Aissiou (patron de la chaîne de télévision El Djazairia One) ou encore Issad Rebrab (première fortune d’Algérie). « Combien de ces luxueux appartements sont des “biens mal acquis”, achetés avec de l’argent sale, issu de la corruption en particulier ? Combien, au contraire, sont simplement le fruit de nombreuses années de travail ? », se demande la journaliste.

Pour l’instant, la question semble devoir rester ouverte. On sait cependant que la loi algérienne interdit « la constitution d’avoirs monétaires, financiers et immobiliers à l’étranger par les résidents à partir de leurs activités en Algérie ».

 

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