Brexit : les oligarques russes se frottent les mains

Une belle fête d’au revoir au Royaume-Uni se prépare. Ou plus probablement deux. La première sur une plage de la mer du Nord. La seconde pourrait avoir lieu à Moscou, où de nombreux oligarques devraient se frotter les mains en pensant aux besoins urgents de liquidités et d’investissements étrangers dans une Grande-Bretagne fragilisée par un hard Brexit.

Plus de 5 000 personnes ont l’intention de participer à la beach party qu’un réalisateur néerlandais organise sur une plage de la mer du Nord, face à l’Angleterre. Quelque 40 000 internautes supplémentaires se disent « intéressés » par l’événement. Au menu : « du vin français, de la bière allemande, des fish and chips et beaucoup d’émotion », rapporte Courrier international.

Mais la véritable fête pourrait avoir lieu un peu plus à l’est, et les invités, autrement plus distingués, pourraient se réjouir du fait que le peuple britannique trinque comme jamais il n’aura trinqué.

D’après un papier élégant et révélateur publié dans Foreign Policy (FP), la probabilité d’un Brexit sans accord, devenue bien plus élevée depuis l’arrivée de Boris Johnson à Downing Street, fait peser une menace sur le Royaume-Uni dont on ne parle pas suffisamment.

Pour de nombreux spécialistes, un Brexit dur pourrait avoir un impact extrêmement négatif sur l’économie britannique. La Banque d’Angleterre annonce même une chute de 8 % du PIB en cas de sortie de l’Union européenne sans accord. Or, « beaucoup craignent que le gouvernement ne soit si désespérément à la recherche de liquidités et d’investissements étrangers qu’une Grande-Bretagne de l’après-Brexit serait encore plus ouverte à l’argent sale et aux kleptocrates, tout comme elle l’a été après la crise financière de 2008 ».

Foreign Policy est d’autant plus inquiet que de nombreux rapports suggèrent que la surveillance du MI6 (le service de renseignements extérieurs du Royaume-Uni) a été discrètement retirée du portefeuille du ministère des Affaires étrangères à l’époque où M. Johnson en était le chef.

Or, le MI6 est à l’origine des tensions récentes entre Londres et Moscou, le Royaume-Uni ayant expulsé 23 diplomates de l’ambassade de Russie après la tentative d’assassinat de Sergueï Skripal, « l’espion au sac Louis Vuitton » qui passait ses informations au MI6 par le biais d’une fausse pierre posée dans un parc moscovite.

Des affaires « terrifiantes et complexes »

Une crise diplomatique qui a conduit Theresa May à mettre en garde les oligarques russes qui entendaient profiter des libertés et du style de vie britannique tout en travaillant contre la Grande-Bretagne pour le Kremlin. « Il n’y a pas de place pour ces gens — ou pour leur argent — dans notre pays », avait-elle prévenu.

Mais ces avertissements pourraient être chose du passé, s’alarme FP. « J’entends déjà dire que le traitement de l’argent sale de la Russie n’est pas une priorité, et qu’il le sera probablement encore moins », s’inquiète un agent de la National Crime Agency (NCA), l’équivalent britannique du FBI.

La raison : s’il veut tenir ses promesses de campagne, « le Premier ministre le plus favorable aux affaires » de tous les temps, comme Boris Johnson s’est lui-même présenté aux Britanniques, devra trouver des milliards de livres sterling. Ce qui risque de le rendre peu enthousiaste à l’idée de contrôler les flux d’argent russe vers la capitale britannique. « Après tout, en tant que maire de Londres, il a présidé à un boom de l’immobilier alimenté par des investissements étrangers souvent douteux, et sa réponse au problème de l’argent sale n’a pas été de le chasser, mais simplement de l’imposer », souligne FP.

Pour l’agent de la NCA interrogé par FP, les enquêtes concernant l’argent des oligarques russes établis au Royaume-Uni pourraient petit à petit cesser d’être une priorité, et l’on pourrait constater une inexplicable baisse des ressources accordées pour enquêter sur « des affaires souvent terrifiantes et complexes ».

Car le paysage de ces fortunes est des plus opaques. Tout d’abord, il faut distinguer les oligarques des « oligarques », souligne FP. Si les deux peuvent disposer de fortunes colossales, les seconds disposent souvent d’un pouvoir et d’une influence politique disproportionnés par rapport à leur richesse.

Liens « actifs et durables » avec le crime organisé

 La Russie a vu naître toute une génération d’ultra-riches depuis l’arrivée de M. Poutine au pouvoir. Ils ont parfois fait fortune grâce aux contrats gouvernementaux et au mécénat. À l’instar des frères Boris et Arkady Rotenberg, certains pouvaient se targuer d’avoir depuis longtemps noué des liens personnels avec le président. D’autres, comme le magnat des métaux Oleg Deripaska, ont dû les cultiver patiemment. Et puis il y a ceux qui ne se contentent pas de rendre de temps en temps service au Kremlin, mais contribuent à en définir l’agenda géopolitique. Le « minigarque » nationaliste, évangéliste du Kremlin et apôtre des populismes Konstantin Malofeev a ainsi été sanctionné pour son rôle dans le financement des opérations en Crimée et dans le Donbass.

Certes, précise FP, tous les « oligarques » russes n’ont pas de liens étroits avec Poutine, mais ils peuvent à tout moment être sollicités par le pouvoir ou se porter volontaires pour « assurer leur prospérité continue ».

Il est en outre vrai que les liens « actifs et durables » des hommes d’affaires russes avec le crime organisé peuvent varier dans le temps, mais ils ne cessent jamais d’être un sujet d’inquiétude. « Il était impossible de faire de l’argent, surtout dans les années 1990, et de ne pas avoir une relation quelconque avec la criminalité, tout comme aujourd’hui un certain degré de corruption et même des faveurs occasionnelles aux fantômes sont inévitables », s’alarme FP.

Mais il faut rester prudent : tous les Russes fortunés n’ont pas à être traités de la même manière, certains d’entre eux étant de véritables hommes d’affaires, parfois harcelés par le pouvoir. Il faudrait donc se montrer fin et nuancer ses analyses, ce dont Boris Johnson ne semble pas être particulièrement capable. D’où l’inoubliable fête qui pourrait avoir lieu quelque part à Moscou le 31 octobre prochain.

 

 

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