Arturo M et ses dissidents

La transformation de ce régime en un état policier (dixit Plenel) était prévisible. J'ai pondu un roman à ce sujet (" Arturo M et ses dissidents ''). Terminé en avril, jusque là, il n'a pas trouvé d'éditeur. Pourtant, il était, au moins, d'une certaine actualité. Là, le premier chapitre...

LA MINUTE DE MISTER NOBODY
En principe, je bossais et n’aurais jamais dû me retrouver sur ce trottoir à cet endroit, ce jour-là. Seulement, des courbatures et de la fièvre m’incitèrent, ce lundi précisément, à rester au pieu.
« Prolonger le week-end, » fut ma première pensée, au moment où la petite et la grande aiguille du réveil indiquèrent sept heures du matin.
On était en novembre, le 22 du mois. Il faisait froid. Chaque hiver, je me tapais une grippe carabinée, et là, pour le coup, l’idée était de passer mon tour.
« J’irai cet aprèm chez le toubib ! » ai songé.
Je me suis étiré dans le lit. J’ai éteint le réveil. Je me suis enfoui sous ma couette et me suis assoupi.
Quand mon réveil a retenti, j’ai constaté que je n’avais plus de clopes ; un vieux tubard. Depuis une plombe, je m’étais transformé en antiquité. Cinquante-six ballets ; mon pauvre corps déglingué par les médocs, les insomnies, tellement d’excès, donnait des signes de fatigue. Il partait en pièces détachées, au fur et à mesure des mois ; sa lente disparition ressemblait à un automne gris.
Je trouvais ça triste et devais réagir. J’avais quelques velléités. J’étais habituellement de la race des aquoibonistes à qui la moindre prise de décision demandait des semaines. Je soupesais le pour et le contre, retournais dans mon pauvre crâne n’importe quel argument. Des années que j’essayais d’arrêter de fumer.
Quinze jours en arrière, à mon poumon gauche, il avait été constaté une tache bizarre. Un médecin de mes amis m’avait décrypté le tableau.
Au vu de mes résultats d’analyse, c’était grave.
Grave... Donc, j’allais encore cloper, une année ou deux, après ce ne serait plus un souci.
En attendant plus de clopes. Un saut de quelques minutes pour me procurer un paquet, au tabac à l’angle de la place. J’enfilais le blouson me faisant ressembler à un bacqueu, un bombers au tissu
bleu foncé, presque métallique. Je ne sais pour quelle raison un ami me l’avait refilé. Enfin, je pensais à autre chose.
Je sentais, sans comprendre pourquoi, que je me dirigeais vers ma liberté. Confusément… Quelque chose de brouillé et pourtant de relativement net ; je n’aurais su le définir. C’était la première fois
que je rencontrais un truc pareil. J’avais la prescience de ce qui allait se passer d’ici cinq minutes, sans parvenir à trouver mes mots.
Simplement ceci : j’allais vers ma délivrance.
Et là, j’ai basculé dans une dimension parallèle.
La porte s’ouvre. Quelques volées de marche sautées prestement, j’écarte la lourde de l’immeuble. L’air est pur, le ciel dégagé... Le bleu du ciel a une teinte pâle, quasiment livide. Pas un nuage punaisé au-dessus de ma tête. Je me sens à nouveau vigoureux. La fièvre de tout à l’heure est un mauvais souvenir. Je ne suis plus enfoui dans le passé. Je vis au présent. Je constate que la place est vide. Je tourne la tête à gauche : le buraliste est fermé. « Le Pacha » est fermé. Et devant, tous les autres bars de la place sont fermés. À droite, le parvis de l’église est encombré par un amas de gens. Mais hormis cet endroit, pas un chat ne traîne sur les trottoirs de la place Notre-Dame. La foule se déplace là-bas, afin de tourner au coin de la rue, derrière l’église. Je la rejoins. Je vois des perches et aussi des
caméras, dépasser de la masse noire et grouillante. Qui se trouve derrière ? Apparemment, mon blouson de bacqueu détourne l’attention des salopards. Je remarque des gardes, des membres de la sécurité disséminés partout, mais eux ne me voient pas fendre la foule vers je ne sais qui. En tâtant machinalement le fond d’une poche, au creux de ma paume, je sens la crosse d’un Glock. J’ai
toujours transporté au fond d’une poche ce pistolet, en vue d’un jour comme celui-ci, il me semble. Je vais fumer un enculé. Je le sais ; c’est maintenant. Des années que j’en rêvais, et cela va avoir lieu tout de suite. Je ne l’ai pas anticipé ni préparé ce coup. D’ailleurs, c’est pour ça, j’en suis convaincu, que je vais réussir. Je ne sais pas qui je vais allumer, mais suis certain que c’est une
salope. Cent pour cent franco de port.
Les gens biens n’ont pas besoin de micros et caméras pour enregistrer chacun de leur pas. Ils se déplacent incognito et préfèrent l’anonymat des boulevards, ou bien des bords de mer, aux mouvements de la foule. Ils n’ont rien à voir avec le bruit et la fureur, mais choisissent la paix et prennent le large, loin de leurs congénères. Ils sont intouchables. Jusqu’aux schmitts qui n’arrivent
pas à leur mettre le grappin dessus. Au contraire, les condés vont tout faire pour les oublier, puis que nous les oublions à notre tour. Ce qui donne plus de succès à leur tentative de fuite.
En contrepartie, notre système se concentre sur des crapules, en tâchant d’en faire de beaux exemples. Des verrues visibles, censées attirer l’admiration de la masse. Et ça marche ! La preuve : j’y
suis… Jusqu’au cou, je dirais même. De partout, je sens de l’amour fou pour cette Joconde improbable, placée au centre de la foule. Sauf que je ne marche pas, moi. Je n’ai que de la haine pour
ce machin. Ce qui est de l’amour inversé, suis d’accord. Et pas dupe... Comme d’autres, je suis attiré par cette personnalité qui se prête au jeu des vamps, mais je ne vais pas lui témoigner mon amour ; juste ma haine. Qui est-ce ? C’est qui ce type ?
Je reconnais le petit gommeux. La chevelure blonde et bien peignée d’Arturo M…
Pas vrai ! Quelle joie ! Lui, il le mérite ! Ce qu’il va prendre ! Notre président ! Il était de passage ici, en bas de mon immeuble, mais moi, n’en savais rien. Je ne l’avais pas remarqué. Pour ma plus grande joie, mais aussi son plus grand malheur. Je ne supporte pas sa démarche de prétentieux. Cet air sûr de lui, ses postures de bravache et ses mensonges, je ne les supporte plus. Tu vas sucer des queues en enfer Arturo M. Regarde !
Je sors mon Glock. Je tends le bras et l’allume. Deux fois. Bang ! Bang ! Sa tête éclate comme une jolie pastèque mure. Des bouts de cerveaux giclent sur la veste d’un garde du corps, debout derrière
lui. Ce qui me rappelle l’assassinat de John F. Kennedy à Dallas. Il est mort ce chien… Je retourne l’arme contre moi. Rien à faire, dans une seconde, les keums du service présidentiel me serreront le
kiki. Le bout de mon révolver m’effleure le creux d’une tempe. Tâcher d’en profiter, tandis que la foule est stupéfaite, puis que les agents de sécurité ont un temps de décalage. Le monde entier est
suspendu à mes lèvres. C’est maintenant ma minute de gloire. Les caméras enregistrent la suite ; mes mots vont passer à la postérité. Je pense, et si je criais : — Allah Akbar !
Mais non, trop téléphoné. — Dieu est grand ! Tout le monde attend ce cri.
Du coup, je ne sais pas d’où ça sort, tandis que je vois la lumière rouge d’une caméra briller, et le faisceau d’un laser se poser comme une mouche sur mon front, je songe...
C’est une phrase bête qui me passe par l’esprit, en désespoir de cause, je hurle :
— IL FAUDRA CHANGER LA COULEUR DU PAPIER PEINT !

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