Chronique d'une vie engagée: La photo de classe

Le jour de la traditionnelle photographie

Le jour de la traditionnelle photographie, effectuée chaque année dans l’école, regroupant tous les élèves, la maîtresse m’installa au premier rang, une plante verte posée devant moi. Les petits bureaux en bois accolés à des bancs tachetés d’encre occupaient presque tout l’espace. Je posais sagement, mes mains croisées, lorsque j’entendis la petite fille à ma gauche dire au petit garçon à ma droite tout en lui tapotant l’épaule :
_« Bah ! tu es assis à côté d’une Arabe ! »
Les deux enfants s’écartèrent brusquement de moi et la photographie fut prise tandis que je regardais l’objectif, l’air apeuré. Je savais intuitivement qu’il ne fallait pas pleurer, surtout, ne pas gâcher la photo. Je ne disais rien. Je retenais mes larmes et ma gorge était nouée au point d’avoir mal.
Je ne comprenais pas les raisons de leur rejet. Des larmes au goût amer me piquaient les yeux et la gorge comme lorsque la mer rejetait mon corps dans ses vagues houleuses sur le sable rugueux et que l’eau salée s’infiltrait par le nez, la bouche, et voulait sortir de force par les yeux. Je ne saurai jamais si la plante verte devant moi et si ma position au centre de la photo étaient dues au choix du photographe, à celui de la maîtresse ou au pur hasard mais j’étais au premier rang.

 

Je pense à ces enfants. Avaient-ils conscience de me blesser autant ? Cette dame dans les toilettes de l’école, quel mépris l’habitait et pourquoi me hantait-elle encore des années plus tard ? Des adultes regardent maintenant cette photographie. Ont-ils honte ?
J’existais et ils ne l’acceptaient pas.
Je me sentais comme un être éclopé, sous leurs regards et sous leurs gestes, un être à qui il manquait l’élément qui lui permettrait d’être digne de considération. J’étais un nom et un prénom avec une connotation étrange à leurs yeux et j’avais une peau mate. 
Ils n’arrivaient pas entièrement à me cerner. Et d’ailleurs est-il possible de cerner entièrement un être ? Quelle créature aurait la prétention de connaître dans toute sa complexité une autre créature ? Des infinités de cellules constituaient ce qui est une matière, une matrice, puis une forme et des êtres à profusion, des possibilités d’existence, de vie, de joie, de réconciliation.

L’alchimie des corps comme un précipité de deux substances prenait une coloration singulière, unique, irremplaçable. Et le fruit de ces unions ne convenait pas à certains.

 

 

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