Chronique d'une vie engagée: Les femmes apprennent aux hommes à vivre

Ma mère est restée seule durant toutes ces années, jusqu’à la naissance de ma sœur aînée. Dès son arrivée d’Algérie, à l’âge de dix-neuf ans, elle vécut durant quatre ans dans le plus grand isolement.

Ma mère est restée seule durant toutes ces années, jusqu’à la naissance de ma sœur aînée. Dès son arrivée d’Algérie, à l’âge de dix-neuf ans, elle vécut durant quatre ans dans le plus grand isolement. Elle fut mariée à un inconnu, mon père, et ses journées s’écoulèrent dans une profonde solitude. Ne sachant ni lire ni écrire, elle ne pouvait s’évader vers aucun univers. Mon père rentrait tard le soir et ses journées étaient longues, prises dans l’essor économique du pays qui avait besoin de mains-d’œuvre. Elle resta ainsi de longues années sans retourner chez elle, sans revoir ses parents, sa famille, sa terre natale. Hormis ses deux frères, qui travaillaient en France et qu’elle voyait occasionnellement, elle ne rencontrait personne. Mon père la voulait-il entièrement pour lui ? Il semblait qu’elle lui appartenait.

Enfant, ma grand-mère paternelle la prédestinait déjà à cette union, celle de ma mère à mon père. Paraît-il qu’elle lui aurait caressé la tête en lui disant « Toi, tu seras à mon fils quand tu seras grande », déjà captivée par la beauté de sa future belle-fille. Et cela s’est avéré juste, ma mère fut mariée à mon père, alors qu’elle en aimait un autre. Était-il possible de le dire sans que cela lui porta préjudice ? Elle n’eut pas le choix et dut se plier aux volontés des anciens, de ceux qui décident.

Ainsi elle vécut des journées entières marquées par la solitude durant de longues années. Du matin jusqu’au soir, elle qui avait pour habitude d’être entourée d’une grande famille, depuis toujours, se retrouvait à vivre le plus grand exil intérieur. Le petit périmètre de l’appartement et du jardin, que l’on pourrait appeler jardinet, était son unique attraction. Le ciel au-dessus, bleu avec ses nuances roses, blanches selon les saisons et le temps, vibrait dans l’existence des êtres et des choses, et cette vibration lui permettait d’exister un peu plus, de se sentir vivante dans ce mouroir à ciel ouvert qu’est la solitude. Chaque instant devenait une délectation, un émerveillement, un plaisir pour ne pas perdre la raison. Le papillon qui se posait délicatement sur la fleur, ses ailes déployées dans une aquarelle de couleur, la coccinelle rouge et noire avec son petit corps rebondi, l’abeille qui bourdonnait dans le silence, le bruissement des feuilles dans la petite brise du matin, la moindre vie devenait une réjouissance, un hymne à la nature, avant de retrouver le soir venu le seul homme que Dieu lui ait accordé. Un jour, puis un deuxième jour et ainsi de suite durant de longues années. Comment ne pas finir par aimer même un bourreau, un geôlier plutôt que ce dialogue sans fin avec soi-même ? Il fallait apprivoiser la dépendance au seul être qui assurait la subsistance, sans qui l’on a l’impression de n’être plus rien, qu’un bout de chair posé dans la nature, un être sans pensée, sans volonté, sans désir, étranger à ce monde. Faire le pari que si l’autre ne rentre pas, on joue sa vie et l’on n’est plus rien. Partir ? Mais vers quelle destination ? Lorsque le monde qui nous entoure nous est totalement étranger, la langue, les mœurs, les villes, tout était à l’opposé de ce qu’elle avait vécu en Algérie, et en même temps similaire, lorsqu’elle vivait éloignée même du plus petit hameau, entourée uniquement de sa tribu.

La tribu, c’était une pensée collective, un mouvement engendré par des codes tacites, hérités d’une longue tradition, dans laquelle les femmes et les hommes avaient des rôles impartis dont on ne se détachait pas au risque de porter atteinte à l’intégrité de la lignée, à l’honneur du clan. Ainsi, ma mère était soumise au diktat du devoir à respecter, mais elle appartenait à un ensemble, elle ne souffrait donc pas de la solitude. Elle acceptait sa destinée.
Mais là ce n’était pas possible pour elle de considérer que ce qu’elle vivait était juste. Comme un arbre, dont les racines avaient été arrachées de force à sa terre et s’étiolaient dans un nouveau terreau, elle se surprit à cultiver une sombre colère en elle qui lui donnait la force de lutter.
Sa tribu devenait le petit noyau de la cellule familiale qui existait près d’elle : son mari, ses enfants. Si l’un était venu à manquer, cela aurait été une catastrophe pour elle, un cataclysme, la perte du peu d’équilibre qu’elle réussissait à préserver dans cette vie qu’elle n’avait pas choisie.
Ce fut une période où elle faillit sombrer dans la folie. Elle communiquait très peu, sauf l’été lorsqu’elle croisait les touristes dans les petites allées du hameau, par de timides sourires et par la douceur de son regard.

Nous devenions tout pour elle. Nos naissances la ramenèrent à la vie. Par le babillement de ses enfants, elle renaissait à l’existence et se réappropriait le langage que la destinée voulait lui soustraire. Plusieurs fois par jour, elle se penchait sur le berceau pour vérifier la respiration, le souffle de vie de l’enfant qu’elle venait de mettre au monde. Une angoisse maladive s’installait dans son univers à la venue de la maternité. Une obsession, celle de perdre ses enfants, lui taraudait l’esprit, et elle luttait pour extraire ses idées sombres. Le bonheur d’une naissance était proportionnel à la souffrance qu’elle avait connue dans la solitude. Maintenant que ces petits êtres étaient là, la peur de les perdre la hantait, et elle se rassurait en posant son visage tout près du visage fin et délicat de l’enfant afin de sentir le petit air chaud défiler des narines, lorsque ce dernier dormait à poings fermés, avec un air d’ange confiant.
Proche d’elle, nous étions dans le silence. Et de ce silence jaillissait le piaillement des oiseaux tôt le matin sur la cime des pins parasols qui précédait leur envol, haut dans le ciel bleu, au-dessus de la mer. Les moineaux formaient des nuages noirs virevoltants, unis vers un lieu mystérieux dont eux seuls avaient le secret. On entendait les cris sortir des longues gorges déployées des mouettes dans l’immensité de la nature qui ricanaient allègrement avant de s’éloigner.

 

 

Ma mère était dans la cuisine. Elle préparait inlassablement les mêmes plats qu’elle avait appris à concocter en observant les femmes de sa tribu dès son plus jeune âge. Les graines de semoule glissaient sur ses longs doigts, imbibées d’un peu d’eau et d’huile tandis que les légumes mijotaient dans la couscoussière. Les odeurs familières d’épices se répandaient bien au-delà de l’appartement, comme une invitation au voyage, et préparaient nos papilles au régal. Je l’observais longuement, ses doigts suintaient, agiles, prenaient la semoule qui glissait sur le plat en bois, rond, puis tombait en pluie fine sous le tamis. La trace de ses doigts formait des cercles sur le tas de semoule fine et ses gestes ressemblaient au mouvement magique d’une chamane sur un objet plein de pouvoirs occultes. Cette fascination dès mon plus jeune âge n’était pas sans fondement. Les femmes utilisaient la nourriture comme pouvoir magique et je le pressentais : les philtres d’amour, l’emprise des sens, les bénédictions tout comme les malédictions, passaient par ce besoin essentiel de se nourrir et les hommes ne pouvaient y échapper. Ces dernières développaient ainsi par le biais de la nourriture un des rares pouvoirs qu’elles tentaient d’avoir. L’homme tenait debout grâce à la femme et les femmes apprenaient aux hommes à vivre. Cette emprise pouvait lui être fatal et le rendre aussi docile qu’un âne mais ce n’était que vaine illusion. Les hommes conservaient leur ascendant sur les femmes.

Ma mère nourrissait même les lieux de son esprit. Une fois elle avait rempli d’eau de mer de nombreuses bouteilles en plastique dont elle déversait le contenu sur les murs carrelés de la salle de bain, sur le sol afin de purifier l’atmosphère et ôter les mauvais esprits qui auraient pu nous habiter. Le palier de la maison était l’objet de nombreux rituels, comme jeter du gros sel en chassant les génies maléfiques, et notre enfance fut ponctuée de superstitions et de gestes magiques. Ainsi on ne devait jamais enjamber un dormeur sous peine de lui porter malheur, ni dormir au travers d’une porte afin de permettre aux gardiens des lieux de circuler librement.

 

Je grandis très tôt dans ce syncrétisme religieux selon lequel le sacré tenait dans une pluie de sel, l’humeur des génies dépendait de notre comportement à leur égard. Nous leur devions le respect afin que le mauvais sort ne s’abatte pas sur nous.


Notre existence tenait donc à des pouvoirs occultes. Comme le nouveau-né était soumis à l’emmaillotage, posé et bien calé sur les chevilles de la mère, tandis que cette dernière, assise sur le sol, déroulait les longs bandages blancs pour en envelopper entièrement le corps, ne laissant que la tête surgir, tel un cocon de papillon fait de fil fin et pur avant de se transformer en chrysalide, la nature était soumise aux transformations de la femme.

Ma mère nous appelait.
Et nous nous mettions à table.

 

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