Monsieur Mélenchon est-il bien sérieux ?

Le Député fort en gueule et chef de file de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, s’est récemment fait remarquer par une de ses habituelles virulentes charges. Il réagissait à l’annonce de l’adhésion prochaine de la Géorgie à l'Otan – une « provocation grossière et stupide » d’après lui.

Lui qui appelle à lever les sanctions européennes contre Moscou estime qu’il ne fait pas bon de se rapprocher d’anciens pays du bloc soviétique, considérés par Moscou comme sa chasse gardée.

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« De quoi je me mêle ? » a rétorqué la présidente géorgienne, Salomé Zourabichvili. « La Russie ne nous a pas fait changer d'un iota notre direction euro-atlantique, ce n'est pas Mélenchon qui va nous faire changer » estime la dirigeante. Mais il est fort à parier que M. Mélenchon ne prête pas beaucoup d’attention aux protestations de la femme d’Etat, tout comme il ignorait royalement les propos de l’ex-président géorgien Mikhaïl Saakachvili, un temps conseillé par Raphaël Glucksmann. Il le qualifiait d’ailleurs de « tyran d’extrême droite ».

Cette nouvelle charge fait écho à une sortie au sein de l’hémicycle à propos du Kazakhstan, lors de laquelle ses qualités de tribun ont failli faire oublier l’hypocrisie de ses propos. Rappelant que la politique internationale n’est pas la chose de l’exécutif, il avait vivement critiqué la signature du partenariat de coopération renforcée entre l'Union-européenne et le Kazakhstan. Le chef de file de la France insoumise avait alors fermement fustigé ceux qui, en France, se félicitaient des « progrès démocratiques » dans ce pays.

« La même Union européenne, qui vote des sanctions contre le Venezuela, nous invite sans autre forme de discussion à voter » ce texte, déplorait alors l’élu, avant de qualifier Noursoultan Nazarbaïev, le Président kazakhstanais, qui a depuis donné sa démission pour organiser une transition politique, d’« abominable tyran » (un mot que l’on retrouve décidemment beaucoup dans la bouche d’un homme que les cadres de son propre parti accusent de « dérives autocratiques »). Une nouvelle saillie caractéristique de l’indignation à deux vitesses du leader politique.

Un drôle de sens de la démocratie

Si Jean-Luc Mélenchon fustige sans complexe les régimes de ces deux pays, il est en revanche beaucoup plus partial envers le régime vénézuélien de Nicolas Maduro. Il le prenait même en exemple pour s’opposer à la politique de l’Union européenne, alors même que ce dernier est contesté depuis 2014 – un an à peine après son élection. Critiquer un pays qui, s’il est sur la bonne voie, a encore des progrès à faire pour atteindre les critères occidentaux de démocratie, pourquoi pas. Mais encore faudrait-il revoir ses priorités.

Pour rappel, en 2017, Maduro a organisé l'élection d'une Assemblée nationale constituante pour remplacer l'Assemblée nationale où il a perdu la majorité, plongeant le pays dans un chaos sans précédent. Dans un rapport accablant de 53 pages, Amnesty France dénonce avec force les violations répétées des droits humains commises au Venezuela, intitulé « Soif de justice : crimes contre l'humanité au Venezuela ».

L’ONG y a dénombré pas moins de 8 000 exécutions extrajudiciaires entre 2015 et 2017 – soit avant que la crise n’atteigne son paroxysme et que l’armée n’ouvre le feu sur la foule à chaque nouvelle manifestation majeure. La série d'exécutions extra-judiciaires, « commises avec la connaissance ou sous les ordres des autorités, y compris au plus haut niveau » souligne le document. Silence assourdissant de M. Mélenchon.

La grande tartufferie

Pendant ce temps, à Caracas, la répression continue : « la torture est courante » et l’armée se livre à une véritable « guerre psychologique » pour éviter un renversement du pouvoir – avec, notamment le contrôle arbitraire du contenu de téléphones sur des checkpoints (messages, Facebook, Twitter…) pouvant donner lieu à des arrestations. Un cauchemar orwellien. Le vice-président de l’Assemblée nationale, Edgar Zambrano, a lui-même été arrêté le 8 mai dernier, sous les chefs de « trahison à la patrie et conspiration », pour avoir daigné manifester contre le régime.

« Les exécutions extra-judiciaires, les morts dues à l'usage excessif de la force, les arrestations massives et arbitraires et les maquillages de crimes, de même que l'absence d'enquête », montrent une « attaque dirigée contre une partie spécifique de la population civile : ceux qui étaient ou étaient perçus comme des opposants au gouvernement », assure Amnesty International. L'impunité s'élèverait à 98 % pour les violations de droits humains d’après le rapport.

Pour l’ONG, ces faits répondent à la qualification de crime contre l'humanité, à cause de la « gravité des actions, du nombre de victimes, de la période et de la zone dans laquelle elle était menée, à travers la coordination de forces, de même que le fait que des schémas similaires aient été observés en 2014 et 2017 ». Un verdict d’une gravité alarmante auquel il est probable que l’élu de la France insoumise ne donne pas de suite.

Incompétence ou mauvaise foi ?

Autre cas d’arbitraire, dans une tribune publiée par Libération en mars dernier, Jean-Luc Mélenchon déclarait sa flamme à la Russie de Vladimir Poutine, « partenaire naturelle » des Européens. Et ce en dépit d’une invasion militaire en Géorgie en 2008, d'importants et réguliers soupçons de fraudes électorales, d’une persécution systématique des opposants politiques, de l'annexion de la Crimée dans un référendum très contesté ou encore du soutien de Moscou au régime de Bachar al-Assad.

Il semble donc, sur ce dossier également, faire preuve d’une pondération dont il a, par exemple, cruellement manqué à propos du Kazakhstan, tout comme il en manque régulièrement à l’égard de l’Allemagne ou des Etats-Unis. Plus qu’une véritable ligne de politique extérieure, il semble que ce qui anime les impétueuses prises de parole de M. Mélenchon est la volonté de systématiquement s’opposer à toutes les prises de position de la majorité (LaREM) et de Bruxelles. Une posture bien inféconde, voire dangereuse dans les eaux troubles de la diplomatie.

Mais plus largement, il existe une véritable contradiction entre ses appels en faveur d’une désescalade des tensions avec Moscou et sa tirade à charge visant l’un de ses principaux alliés : le Kazakhstan. Comment mieux apaiser les rapports avec le Kremlin qu’en s’en prenant à ses partenaires ? En tout cas, cette disconvenance met en lumière une dangereuse inéducation politique ou prise de position idéologique partisane et irrationnelle, selon.

Cette fragilité n’est en tout cas pas passée inaperçue. En avril 2017, déjà, un groupe de chercheurs en histoire, en sociologie et en science politique avaient pris le temps d’écrire une tribune mettant en garde contre « les erreurs d'appréciation et les compromissions du leader de La France insoumise avec le régime de Vladimir Poutine ». Ces derniers rappellent qu’il avait qualifié de « voyou politique » l’opposant Boris Nemtsov juste après son exécution par balles non loin de la place Rouge.

Des connexions douteuses

« Les prises de position du candidat de La France insoumise sur la Russie et l’Ukraine heurtent ce que disent notre expérience personnelle, nos travaux de recherche et bien des enquêtes journalistiques. Pire, elles relaient souvent directement la communication gouvernementale russe : un comble pour celui qui dénonce depuis des mois la ‘médiasphère officielle’ dans l’hexagone » s’alarmait ce texte. Même constat sur son intervention à propos du Kazakhstan, qui reprend presque point par point l’argumentaire de la sulfureuse ONG « Open Dialogue Fondation » (ODF). Une similitude suspecte quand on connait les rouages de cette fondation et les personnes qui gravitent en son sein.

Cette dernière fait l’objet d’enquêtes par la Chambre de commerce de Varsovie, notamment pour avoir servi d’intermédiaire lors de ventes d’armes aux régions insurgées d’Ukraine et pour ses liens avec des réseaux de jeu d’argent scabreux à Chypre et à Malte. Sa Présidente, Lyudmyla Kozloska s’est par ailleurs vu interdire l’accès au territoire européen en Septembre dernier. L’organisation, sous couvert de défendre les réfugiés politiques de l’ex-monde soviétique – tous poursuivis pour détournement ou blanchiment d’argent, comme l’a récemment relevé l’OSCE – serait plus vraisemblablement un organe de lobbying en faveur de ces derniers.

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Le cas Ablyazov

Parmi les figures les plus controversées défendues par ODF, on retrouve nul autre que le haut en couleur oligarque en cavale Mukhtar Ablyazov. Ce dernier est par ailleurs suspecté d’être l’amant de Mme Kozloska après la fuite d’une vidéo scabreuse sur laquelle nous ne nous épancherons pas. Le milliardaire serait même la principale source de financement de l’organisation à en croire les deux enquêtes des journalistes Garry Catwright et Martin Rey. Ablyazov a été condamné pour détournement de fonds (6 milliards de dollars, tout de même) dissimulation de revenus et association de malfaiteurs dans trois pays : la Russie, l’Ukraine et – sans grande surprise – le Kazakhstan.

Dans ce pays, où il a été condamné à 20 ans de prison pour avoir accordé « frauduleusement des prêts sans garantie à des société-écrans dont il était le réel bénéficiaire économique », l’opposition l’accuse de jouer au réfugié politique pour obtenir l’asile en Europe. En Europe également, M. Ablyazov est inquiété. Il a fait l’objet d’une condamnation à 22 mois de prison pour outrage à magistrat au Royaume-Uni, où il avait trouvé refuge, après avoir dissimulé une partie de ses biens. En France, où il avait fui la justice britannique, il a également brièvement été emprisonné, entre 2013 et 2016. Il est aujourd’hui poursuivi pour avoir détourné quelque 100 millions d’euros prêtés à sa Banque, la BTA, par la BNP Paribas, la Société Générale, la BRED et le Crédit Agricole.

Si la connexion entre le criminel au col blanc et M. Mélenchon était établie, il n’y aurait plus de mystère sur la cause des remontrances systématiques de l’élu à l’égard du Kazakhstan. Là encore, il est toutefois difficile de savoir si l’Insoumis manque d’objectivité, s’il est manipulé par une organisation qui a su instrumentaliser bien des élus au Parlement européen avant lui, ou s’il s’agit de collusion ouverte. Mais dans tous les cas, à regarder cette affaire de plus près, ses ramifications dignes d’un roman de John le Carré et ses acteurs peu recommandables on peut se demander si, quand il monte à tribune pour donner des leçons de morale à deux vitesse, Monsieur Mélenchon est bien sérieux.

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