Frobenius et l'art rupestre

Depuis lundi a lieu à Paris un événement insolite pour un public intéressé par l'art préhistorique et l'Afrique. Les copies de peintures rupestres qu'avait fait réaliser Leo Frobenius avaient été exposées à Paris à la Salle Pleyel en 1930 puis au Musée d’ethnographie du Trocadéro en 1933 et avaient été vraisemblablement vues de nombreux artistes, si l'on en croit les cartons d'invitation présentés dans les vitrines de l'exposition de l'institut Goethe : Derain, Picasso, Marcoussis ou Miro. Il est vraisemblable que toute l'avant-garde parisienne de l'époque ait pu prendre connaissance de ces toiles, qui furent également exposées au Musée d'art moderne de New York en 1937.

Frobenius n'était pas dans ces années un inconnu des préhistoriens français, puisqu'il rencontra dans ses expéditions africaines d'aussi éminentes figures que celle de l'Abbé Breuil. Très tôt, cet autodidacte s'était intéressé à l'ethnologie et avait fondé en 1898 à Berlin ses archives d'Afrique, qu'il renomma après-guerre Institut pour la morphologie culturelle comme le documente très bien l'exposition. Dans ses écrits, il mit en exergue la théorie des cercles culturels, qui avait été développée dès 1905 par Ankermann et Graebner, deux autres ethnologues allemands aux parcours singuliers, avant de s'en éloigner lorsque son idée finit par lui sembler trop mécaniste. Dans les années 1930, son livre sur l’Histoire de la civilisation africaine remporta un grand succès, particulièrement auprès des poètes de la négritude.

De 1904 à 1935, il effectua plusieurs expéditions de longue durée en Afrique, appelées D.I.A.F.E comme l'indiquent minutieusement les panneaux très informatifs de la manifestation, notamment au Congo, au Sénégal, au Nigéria, dans le Sahara central et les savanes du Zimbabwe.  Il ramena du continent africain des contes issus des traditions orales africaines et put vulgariser très vite, notamment grâce à la journaliste Else Frobenius, ses résultats, qui rencontrèrent un intérêt réel auprès du public. Les peintures rupestres ici présentées, décrites pour la première fois par Heinrich Barth, furent un objet de questionnement tant pour les scientifiques que pour le public puisqu'elles accréditaient l'idée que les origines de l'humanité ne s'étaient pas simplement jouées en Europe, mais également sur le continent africain qui prenait dès lors également une dimension historique. Dans la période de crise des années de l'entre-deux-guerres, les peintures pariétales étaient à la fois l'annonce d'un tournant esthétique majeur pour le premier vingtième siècle, mais également l'annonce d'un horizon commun pour une humanité retrouvée et indifférenciée dans une période de troubles. Les intellectuels africains s'en inspirèrent dans l'après-guerre, soit pour le louer, soit pour le critiquer, en en faisant une incontournable référence.

Frobenius était un héritier de la pensée romantique allemande issue des Lumières, imaginant les cultures particulières comme autant d'organismes doués d'une âme culturelle, intitulée Paideuma en référence au mot grec, qui devint également le titres de la revue qu'il fonda en 1938 et qui continue aujourd'hui d'être publiée. En 1925, la ville de Francfort accueillit l’institut qui porte désormais son nom et qui présente aujourd'hui une partie de ses fabuleuses collections. Nommé professeur honoraire en 1932 à l'université de la même ville, il devint en 1934 directeur du musée ethnologique local. L'exposition de l'institut Goethe fait ainsi revivre avec brio l'aventurier, le chercheur iconoclaste et le précurseur d'une géographie de l'après-guerre aux cartes rebattues.

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