Gilets jaunes : efficace ou pas, il ne faut pas minimiser les risques d’ingérence

Les suspicions d’immixtion russe dans la crise des gilets jaunes doivent être prises très au sérieux devant la multiplication des tentatives de manipulation de l’opinion.

Crédit photo : Jeanne Menjoulet © Jeanne Menjoulet Crédit photo : Jeanne Menjoulet © Jeanne Menjoulet

Le phénomène des gilets jaunes s’est répandu comme une traînée de poudre en moins d’un mois en France. Il s’est propagé en surfant sur les réseaux sociaux, incontrôlables et accessibles à tous. Loin des grands mouvements pilotés par des leaders syndicaux, cette mobilisation bénéficie de la caisse de résonnance sans limite d’internet, et particulièrement de Facebook. Les manifestants se méfiant des médias traditionnels ont développé leurs propres communications avec un usage intensif des Facebook live, alternative amateur des chaînes d’information.

Mais avec le durcissement du mouvement, des craintes ont émergé autour d’une possible ingérence, a posteriori, de celui-ci. Il faut dire que la variété des revendications et des profils rend poreuses les communautés de gilets jaunes. Cet ensemble hétéroclite de manifestants et de slogans peut facilement être l’objet d’une intrusion extérieure, destinée à faire gonfler le mouvement et à accroître la mobilisation des manifestants.

Les services de renseignement français ont en conséquence lancé une enquête sur la création de comptes Twitter relayant des images de personnes gravement blessées par les forces de l’ordre, alors même que ces images n’ont pas de lien direct avec les événements qui ont secoué plusieurs villes de France. Ils doivent aussi identifier la manière dont des commentaires ont pu être répétés de manière presque industrielle. Alors que les manifestations se déroulaient dans toute la France samedi dernier, The Times estimait que la Russie était venue jouer les perturbateurs sur les réseaux sociaux. Le quotidien américain s’appuyait sur une analyse de l’entreprise de sécurité américaine New Knowledge, spécialisée dans la sécurité informatique.

Une hypothèse qu’il serait bon de ne pas balayer d’un revers de la main

L’hypothèse d’une manipulation de l’opinion française à travers le mouvement des gilets jaunes est à prendre avec beaucoup de sérieux. Certes, les auteurs de l’étude ont un intérêt commercial  à défendre leur solution et donc l’hypothèse d’une manipulation. Pour autant, comme le souligne le journaliste Philippe Corbé dans un tweet, en France nous avons encore trop tendance à minimiser les actions extérieures. “Ceux qui en France moquent les interrogations sur les bots russes me rappellent les autruches américaines : la question n’est pas de savoir si ces attaques ont un effet massif, mais si une puissance étrangère tente de déstabiliser une démocratie en répandant des mensonges pour diviser une nation” explique l’envoyé spécial de RTL à Washington dans une salve de tweets remarquée.

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Récemment, des tentatives similaires au Maroc illustrent une tendance inquiétante, celle d’une infiltration massive des réseaux sociaux. Ainsi, en 2018, Afriquia, Centrale Danone et Sidi Ali, trois marques liées à l’entourage du roi du Maroc ont été visées par une campagne de boycott liée à la cherté de la vie en 2018. Cette campagne aurait pu apparaître comme un mouvement social de fond lié à l’inflation si elle avait visé les produits de consommation courante des classes populaires. Mais ce n’était pas le cas des marques concernées. Une étude conduite par IDS Partners, cabinet expert de l’opinion en ligne, vient d’ailleurs semer le doute sur l’origine de ce mouvement. Ce cabinet a observé que plus de 800 comptes actifs dans le cadre de la discussion autour du boycott ont été créés en mars 2018. Soit un mois avant le déclenchement du mouvement. Le flou dans lequel sont apparus ces comptes a permis de remettre en cause le caractère spontané de leur émergence. Ces comptes opportunément créés l’ont certainement été pour gonfler les effets d’une campagne, par la diffusion massive de messages et commentaires sur les réseaux sociaux. Sans compter Facebook, où les publications ont été partagées massivement par des comptes également suspects.

“Authentique, mais trompeur”

Ces tentatives de manipulation de l’information sont d’autant plus complexes à identifier qu’elles émergent à travers une multitude de comptes, de commentaires... Mais le plus grave, c’est que les tentatives de manipulation sont très souvent authentiques… mais trompeurs. C’est ainsi que la chercheuse Claire Wardle, de l’ONG First Draft, décrivait avec précision le futur des manipulations de l’information. “Notre recherche montre que la menace n’est pas le faux contenu, mais le contenu utilisé de façon trompeuse afin de renforcer les fractures existantes de nos sociétés.” La chercheuse compare ces informations à un robinet qui fuit, et dont chaque goutte est une information manipulée. “Le problème, c’est que nous n’avons pas le temps d’analyser quel est l’impact sur le long-terme de ces gouttes sur notre société. Peut-être que tout se passera bien, peut-être que non”.

 

Exemple de contenu authentique mais trompeur, la juxtaposition de deux photos n'ayant rien en commun dans le but de dénoncer la "manipulation médiatique". Exemple de contenu authentique mais trompeur, la juxtaposition de deux photos n'ayant rien en commun dans le but de dénoncer la "manipulation médiatique".

En France, ce risque inquiète. Un rapport de l’INSERM (Ministère des armées) et du CAPS (Ministère des Affaires Étrangères) sur la manipulation de l’information paru en octobre dernier, souligne que les réseaux sociaux deviennent une arme redoutable par leur capacité à générer de la désinformation. Selon le rapport, l’objectif n’est plus de véhiculer des idéologies, ou encore de transformer les opinions. Il est avant tout de semer le désordre et la confusion, de déstabiliser les opinions, voire de faire basculer les rapports de force. En semant le grain de la division de manière silencieuse mais coordonnée, les auteurs des manipulations cherchent avant tout à affaiblir leurs adversaires.

Ce qui nous ramène aux gilets jaunes. Y a-t-il eu ingérence ou non ? A-t-elle été efficace ? Seuls les résultats d’une enquête profonde permettraient d’établir les faisceaux d’indice nécessaires. A ce titre, les alertes sur une ingérence extérieure concernant la crise des gilets jaunes ne doivent pas être prises avec légèreté.

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