La monnaie tilleul ou comment j'ai survécu à ma première bulle spéculative

Monnaie, argent ces concepts font parties de notre quotidien mais leur fonctionnement échappe au sens commun. Je voudrais essayer d'éclairer le sens de ces mots au regard d'un souvenir d'enfance.

Il y a, je crois, deux choses bien distinctes dans le rapport que les humains ont avec la monnaie. 
Premièrement la monnaie c'est l'outil quotidien et instinctif : je suis persuadé que si un jour l'humanité entière devenait amnésique, il ne faudrait pas longtemps avant que les gens dépassent le simple système de troc pour échanger des biens ou rémunérer le travail. Deuxièmement les monnaies modernes sont des institutions qui sont directement liées au principe du prêt avec intérêt et par là, sont tout sauf instinctives.

1 - Le tilleul de la cour de récré ou la monnaie instinctive

 
Parlons d'abord de la monnaie-outil. On connait toutes sortes de monnaies, certaines ont une valeur intrinsèque comme les pièces d'or, d'autres n'ont une valeur que de convention comme le papier monnaie, les comptes en banques les pièces de monnaie modernes et.... les graines de tilleul. 
C'est en classe de CE2 que j'ai assisté à l'éclatement de ma première bulle spéculative. La brusque hausse de la graine de tilleul suivi de son effondrement tout aussi brutal avec son lot de scandales a été pour moi édifiante.

Cela a commencé par deux filles qui s'étaient mises en tête de récolter les graines des tilleuls de la cour de récréation pour en faire de la tisane. Pris de curiosité, d'autres enfants ont voulu avoir des graines, mais toutes étaient déjà ramassées ce jour-là. Les deux filles ont alors acceptées de céder certaines de leurs graines contre des babioles quelconques. Dès le lendemain et pendant plusieurs jours, tout un pan de la cour de récréation s'était transformé en un marché ou se troquaient billes, images, stylos, taille crayon et gadgets en tous genres. Je me souviens distinctement avoir ramassé quelques graines sur le sol et les avoir échangées contre une gomme puis d'avoir obtenu plus de graines encore contre cette gomme. J’étais dubitatif devant cette agitation et devant la disproportion entre de bêtes graines dont aucun enfant n'aurait su faire une tisane et une gomme, outil indispensable à tout écolier. C'était, à chaque récré, une véritable bourse au tilleul. Un jour les autorités scolaires interdirent purement et simplement cette activité. Des parents s'étaient plaints. Leurs enfants avaient volé des montres et des bijoux pour les échanger contre des sacs de graines. 

Les cours de récréations sont le lieu de troc et parfois de ventes réelles. Les éditeurs d'images à collectionner, les vendeurs de billes et de Pokémon™ connaissent bien cette propension. Mais il est clair que c'est l'existence même de la monnaie-tilleul qui fut directement la cause d'un intense marché qui n'aurait pas eu lieu sans elle. Je me suis longtemps demandé ce qui avait déterminé l'adoption spontané de cette monnaie. Il est clair que le fait qu'il s'agisse de graines toutes identiques et faciles à mettre dans la poche a joué. Mais, peut être que le fait que chaque jour une petite quantité tombait des arbres était important, faisant entrer facilement de nouveaux enfants sur ce « marché ». 

Cette histoire m'a toujours inspiré l'idée que les humains n'ont pas vraiment besoin d'inventer la monnaie. En fait je crois que c'est une "propriété" émergente de l'espèce humaine. De même que les lapins creusent des terriers, que les fourmis font des fourmilières et que les harengs nagent en bancs, les humains utilisent des monnaies dès qu’ils sont assez nombreux pour cela. 


Presque 30 ans plus tard j'ai quelque idée sur ce qui nous est arrivé. Je suis arrivé à la conclusion que dans ma petite histoire (dont je certifie l'authenticité), ce qui a inspiré l'utilisation de la monnaie-tilleul n'est pas son utilité. C'est poussé par la curiosité et par l'envie que les premiers échanges ont eu lieu. Ensuite ce sont les propriétés inhérentes aux graines qui ont fait leur succès: petites, mais pas trop, toutes identiques, ayant une source régulière mais réduite. Le reste était pur instinct. Nous savions à peine compter que nous avions une monnaie. Cette monnaie apportait un avantage certain. Elle permettait d'acheter un stylo vert (obligatoire pour je ne sais quelle leçon) ou une équerre au milieu de la matinée. Elle permettait de trouver une valeur commune entre les billes et les images à collectionner.
Cette monnaie avait un défaut énorme: elle était limitée. Les enfants apportent une masse étonnante de matériels scolaires, de petits jouets et de bricoles de toutes sortes. Les graines n'étaient pas en quantité équivalente et surtout cette quantité variait peu alors que l'engouement pour cette monnaie était exponentiel. Presque tous les élèves étaient concernés. Les graines prenaient donc de la valeur avec l'augmentation du marché. C'est peut-être ce qui a amené les comportements spéculatif hasardeux comme le fait de mettre des objets de valeur d'adulte sur ce marché des enfants. 

Regardons cela de plus près et essayons de modéliser:
Disons qu'il y avait environ 2000 graines sur le marché et quelques poignées en plus chaque jour. Le nombre d'acteurs est passé de 4 le premier jour à une centaine au bout d'une semaine. Si l'on imagine que chaque enfant met sur le marché, en moyenne, des objets pour une valeur de 1 franc (à l'époque), que l'objet ayant le moins de valeur vaut 1centime et l'objet le plus cher vaut 10 Franc, alors, le premier jour, le "taux de change" théorique franc- tilleul est compris entre:

1Franc = 200 000 tilleuls (dans ce cas avec le plus petit objet, valant 1ct, on achète la totalité des graines) et 
40Franc = 1 tilleuls (dans ce cas avec une graine un enfant achète la totalité des objets sur le marché).

Ce sont des limites théoriques, mais avec seulement quatre acteurs, on peut les atteindre.


Au bout de quelques jours, il y a 100 enfants sur le marché. Il faut alors tenir compte d’autres facteurs. D'abord, une partie des graines est immobilisée dans la poche de ceux qui ne l'utilisent pas tout de suite: disons en moyenne 5 graines par enfant. La masse monétaire restante pour le troc est de 1500 graines. D'autre part il est tombé 100 graines des arbres entre temps. 
le cours plancher deviens :
1 Franc =160 000 tilleuls ( avec le plus petit objet de valant 1ct, on achete la totalité des graines disponible) mais cela deviens hautement improbable, pour cela il faudrait qu'un enfant réalise plusieurs centaines de trocs ( et que les autres fassent entre eux des échanges favorables).
Etant donné que le tilleul a libre cour, le plus probable est qu'il ne descendra pas en dessous de
1 Franc = 100 tilleul. (Le plus petit objet s'échange pour 1 graine)

Le cours plafond deviens lui de 99 Franc = 1tilleul (avec une graine on achète la totalité des objets sur le marché = 100enfants X 1 Franc). 
Pour les mêmes raisons que précédemment ce cas est vraiment peu probable, mais par contre il est possible d'avoir le cours suivant : 10 franc=1 tilleul (une graine vaut l'objet le plus cher sur le marché)

Le cour franc-tilleul va surement évolué à la hausse et à la baisse mais il est clair que plus il y a d’activité sur ce marché plus le tilleul vaut cher. 
Le cours qui se met effectivement en place varie en fonction de beaucoup de choses et notamment de la valeur que les enfants attribuent aux objets qui ne correspond pas forcément au prix en Franc. Mais lorsque le marché est en pleine effervescence le « cours » le plus probable est autour de 100 Franc = 1600 graines
C'est à dire que la totalité des graines en circulation vaut la totalité des objets en circulation. Soit 1 Franc = 1,6 graines. 
Dans ces conditions, une montre valant 200 Franc contre 400 graines, c'est une bonne affaire pour le vendeur, non?

 
Évidemment ce n'est pas l'avis des parents qui se plaignent, et qui récupèrent la montre manu militari, ni du directeur qui interdit aux enfants de se réunir dans ce coin de la cour et de faire ces échanges. 

La monnaie-tilleul est interdite, le nombre d’échanges chute brusquement et le cours du Tilleul avec.

 C’est cette expérience enfantine et ce raisonnement (plus tardif) qui m’ont toujours inspiré une certaine méfiance devant l’engouement pour un produit financier (et pour les mouvements de masse en général) mais je me suis longtemps demandé comment les autorités monétaires se débrouillaient pour gérer leur monnaie. 

Autrefois les monnaies en métaux précieux avaient une valeur intrinsèque : leur poids et leur alliage étaient garanties par un sceau royal ou autre. Si jamais le roi qui les avait fait faire venait à être renversé, cette valeur était conservée. Mais de telle monnaie ont des problèmes communs avec la monnaie-tilleul : s’il n’y en a pas assez par rapport aux volumes d’échange et d’épargne, son cours augmente et s’il y en a plus que nécessaire, son cours baisse. C’est, me semble-t-il ce qu’il s’est passé en Europe lorsque les portugais et les espagnols ont soudain perçu des quantités énorme d’or en provenance de leur colonies du nouveau monde. L’or, garantissant la valeur des pièces en circulation était surabondant et cela a mécaniquement réduit la valeur des autres monnaies.

Une fois que l'on a compris ce lien entre l'activité commercial et la monnaie, l'objectif pour un responsable monétaire va être d'une part, pour le bien de son économie, d'adapter le volume de monnaie à l'activité économique en essayant d'éviter les variations à la hausse ou à la baisse. D'autre part cela va être de « tricher » sur cette valeur pour la poursuite de ses objectifs politiques: s'arranger pour que la monnaie baisse quand on vend, puis la faire monter au moment d'acheter. Pour ces deux types d'objectifs, plus la monnaie est immatériel mieux c'est. C'est là que la banque intervient. 

 Un banquier à l'époque des pièces en or prête de l'or et en prend en dépôt. Pour faciliter les transactions, on émet des billets de banque (billets "au porteur"), c'est à dire des papiers disant que l'on donnera au porteur de l'or contre ce papier dans une quantité précise.

Pour le responsable monétaire c'est un système très pratique. Rien de plus facile que de brûler ou d'imprimer des billets de banque. Du moment que les gens ont confiance dans ces morceaux de papiers tout fonctionne à merveille. L'état s'arroge donc le monopole des billets de banque et oblige que les transactions se fassent avec ces billets. Pour inspirer la confiance on garantit la convertibilité en or, ou non. Une police financière et un état bien géré inspirent tout autant cette confiance. C'est en Chine au XIème siècle que l'on trouve les premières traces d'un tel système de papier monnaie étatique. Au XIXème ce système devient la règle en occident par la faveur de l’imprimerie industrielle. 

Mais le métier de banquier ce n'est pas seulement de fournir des moyens de paiement. Le métier de banquier c'est aussi de prêter.

2- Le banquier ou la monnaie contre-intuitive

  Le métier de banquier c'est aussi de prêter et d'emprunter à intérêt. Or, lorsqu'un banquier prête de l'argent il crée de la monnaie. C'est contre intuitif, mais cet argent n'existe pas avant d'être prêté et n'existe plus lorsqu'il est remboursé.

Je voudrais insister sur ce côté non intuitif. Une coutume dans les sociétés agricoles consiste lorsque l'on abat un animal de donner de la viande à ses amis qui vous rendront la pareille le jour où eux-mêmes déciderons d'en abattre un. C'est un prêt, mais à aucun moment il n'y a eu création par le fait du prêt. La viande existe avant d'être prêtée. (Toutes mes excuses aux éventuels lecteurs végétariens pour cet exemple, j'imagine que ça marche aussi pour les légumes qui se récoltent toute l'année)

Lorsque le même agriculteur se rend à la banque et emprunte 10.000€ pour acheter un matériel agricole, le banquier n'a fait que deux choses avant de créditer son compte :

  • Se demander si l'emprunteur sera capable de rembourser (avec les intérêts) 
  • Vérifier que le volume de ce qu'il a déjà prêté ne dépasse pas trop ce que lui-même doit à ces client, ce qu'il a en dépôt ou emprunté à d'autres banques.

Le banquier a donc travaillé, mais il n'a rien produit (pour le moment).

Les 10 000 € vont être employés par l'agriculteur et s'intégrer dans l'économie, ils viennent augmenter le nombre d'euros disponibles pour les échanges. C'est comme si, dans la cour de récréation quelqu'un arrivait avec un tombereau de graines venues de l'extérieur et en prêtait aux enfants.

Lorsque l'agriculteur rembourse le banquier, il retire de l'argent du système économique et l'argent est donc détruit, c'est de l'argent en moins dans l'économie. C'est comme si l'on retirait des graines de tilleul de la cour de récréation: il n'y a pas moins de gommes ou de crayons dans la cour mais il y a moins de graines de tilleul.

Mais, il y a les intérêts. L'agriculteur rembourse plus qu'il n'a emprunté. Et c'est là tout le paradoxe, c'est au moment où il y a destruction de monnaie que le travail du banquier (la gestion du risque) est rémunéré. Mais l'argent des intérêts, lui, ne correspond pas à une destruction ou une création de monnaie : cette somme a été prise dans l'économie réelle et elle y retourne.

Les banques, lorsqu'elles ont plus de prêt à faire que d'argent en dépôt, empruntent à leur banque centrale. Ces banques comme la Banque centrale européenne ou la "Fed" des Etats Unis sont un peu particulières. Ce sont les banques qui prêtent aux banques. On parle de préteur en dernier ressort. Ce sont elles qui émettent les billets de banques et d'une manière générale ce sont les responsables des monnaies. Parfois elles prêtent aux Etats ou sont instrumentalisé par des gouvernements, parfois elles sont strictement indépendantes mais on s'accorde pour dire que leur principal pouvoir est le taux auquel elles prêtent aux autres banques. En effet en étant ainsi la banque en "dernier ressort" et avec d'autres pouvoirs réglementaire elles sont surtout responsables du volume de monnaie en circulation. Elles ont les moyens direct et indirect de contrôler le nombre de graines de tilleul dans la cour.

Dans mon souvenir de cour de récré, nous n'avions pas vraiment l'équivalent d'un banquier. Seul les arbres donnaient chaque jours quelques nouvelles graines (et je soupçonne fortement quelques petits malins d'avoir importé des graines de tilleuls du bois de Vincennes tout proche). Le nombre de graines ne pouvait que croitre jusqu’à ce que la saison du tilleul se termine. Dans l'économie des adultes, la masse monétaire et sa gestion sont une vraie question à laquelle sont apportées des réponses multiples.

Les économistes se déchirent sur le rôle de la monnaie, et les politiciens s'étripent (parfois) sur la politique monétaire qu'il est bon de mener. Soit la monnaie doit accompagner l'activité économique et rien d’autre, soit elle doit être un outil actif servant à influencer l'économie.

Mon opinion sur le sujet est que cela dépend des cas. 

Si les échanges se raréfient dans ma cour de récréation et que le nombre de graines en circulation est identique, mécaniquement le cours de la graine de tilleul baisse.
Si les échanges s'intensifient, toutes choses restant égales par ailleurs, le cours de la graine monte. 

Mais, la graine de tilleul est elle-même une source de l'intensification des échanges! S'ils peuvent s'en procurer en faisant un effort raisonnable les enfants sont incités à l'utiliser comme monnaie.

De même que si les taux des prêts en banque sont bas cela incite à en contracter, il y a un équilibre plus subtil et qui interagit avec ce que l'on voudrait voir " rester égal par ailleurs". 

Les banquiers ne font pas que suivre les taux et les règles des banques centrales, ils suivent l'activité économique et ils peuvent réduire le volume de monnaie en circulation par simple frilosité, ou parce qu’à leur niveau le volume des échanges est moindre.

Bref ils me semble que si on avait laissé les enfants jouer avec leur graines tout en surveillant le volume des "transactions", il aurait suffi aux instituteurs de faire un peu le rôle de banquier en augmentant le volume de graines au bon moment pour éviter que le cours du tilleul ne s'envolent.
 Évidemment se serait poser le casse-tête de savoir comment effectuer cette distribution...

Concernant la vie des adultes, confrontés à une crise des liquidités, et de perte de confiance des banquiers entre eux et, il s'est trouvé récemment que le remède appliqué a été de donner plein de tilleuls aux banquiers...

Il me semble évident que cette distribution a été une bonne idée, de même que la réactivité des politiques. Mais, il y avait peut-être encore mieux à faire. Dans la mesure où il s'agit d'augmenter rapidement la masse monétaire en circulation, le mieux aurait peut-être été de donner directement cet argent à des agents qui vont forcément le dépenser: les plus pauvres.

Au lieu que ce soit les états qui fasse une prime (comme la prime de rentrée scolaire), il aurait fallu que ce soit les banques centrales. Mais la BCE n'a déjà pas le droit de prêter aux états, alors penser qu’elle puisse donner de l'argent aux simples particuliers !

Il n’est cependant pas interdit de rêver ni de faire un peu de nostalgie quand on parle de choses sérieuses.

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