LE TERRORISME DJIHADISTE VIENT AUSSI D'UN "BIG BANG", MAIS POLITIQUE

Pour la majorité de la classe politique et des médias français, le terrorisme djihadiste qui s'attaque à l'Occident, à la France, serait consubstantiel à l'islam. Enfermer son explication dans le champ religieux procède d'un refus de s'interroger dans le champ politique. Persister dans ce refus conduit droit à une impasse.

Combien sont-ils les spécialistes, commentateurs, politiques et experts autoproclamés, à éplucher, décortiquer, analyser le terrorisme djihadiste et à l’étaler disséqué sur la paillasse des journaux, plateaux télé et radio ? Grâce à eux, on apprend comment il évolue, se meut, agit, ses noms, ses groupes, sous-groupes, factions, leurs fusions, leurs dissolutions, leurs réapparitions. Chaque attentat est enquêté, analysé, son auteur est passé par ici, est passé par là, comme le furet du bois. Qu’un nouveau nom "inconnu des services" apparaisse, comme se livre soudain une planète inconnue au télescope des astronomes, on se précipite pour reconstituer sa trajectoire et calculer l’orbite de sa « radicalisation ». Comme la rotondité de la Terre, la gravitation universelle, l’espace-temps, nous apprenons peu à peu le mécanisme de l’univers du terrorisme djihadiste, ses structures, ses rouages, ses connexions, ses pôles.

Comme pour l’Univers, on élabore sur son origine ; il faut bien qu’il vienne de quelque part. Pour certains, ceux qu’on entend le plus parce qu’on leur tend complaisamment le micro, il vient d’une religion, l’islam. Ses groupes, sous-groupes, factions, individus, ne crient-ils pas tous Allah akbar ? Ne "parlent"-ils pas tous le "musulman" ? Ne gravitent-ils pas tous autour de l’islam ? C’est donc que l’islam est le cœur, le foyer, le pourquoi du terrorisme !

À une époque de zapping compulsif qui pousse à s’endormir confortablement sur un matelas d’idées simples et préconçues, on ne saurait considérer que l’islam est vieux de quatorze siècles et le terrorisme djihadiste de seulement trente ans. Pour les astrophysiciens qui scrutent la moindre parcelle de l’univers djihadiste, cela devrait être une véritable énigme: comment cette religion a-t-elle pu générer du terrorisme 1400 ans après son apparition au 7ème siècle? L’islam serait-il une bombe à retardement qui, comme le big bang de l’univers, explose aujourd’hui par un terrorisme en expansion? Pour l’expliquer, certains spécialistes pensent avoir découvert une matière particulière au sein de l’islam, un condensat hautement explosif : le salafisme. Est-ce lui le dangereux catalyseur du terrorisme? Mais il existe depuis le 9ème siècle, est une affaire intérieure à l’islam, un combat "purificateur" sunnite contre des déviances internes à l’islam que seraient entre autre les chiismes ou même le soufisme. La salafisme en tant que tel, y compris dans sa version saoudienne, ne s’attaque pas à l’Occident. Ceux qui ont commis des attentats en France sont-ils salafistes patentés? La réponse oscille entre pas vraiment et pas du tout. Si des salafistes versent dans le djihadisme anti-occidental, leur salafisme n’en est pas la cause. La promotion du salafisme parmi les Français musulmans peut certes engendrer des dissonances perçues comme de l’incivilité par rapport au tissu social et culturel non musulman dominant, mais il reste une dynamique entre musulmans. Il n’est pas par lui-même promoteur de djihadisme contre son voisinage français non-musulman.  

Beaucoup comprennent le djihadisme comme d’autres comprennent la pluie : à partir de ce qu’ils voient. Qui « fait » la pluie ? que des nuages. Qui « terrorise » ? que des musulmans. Les djihadistes seraient donc mobilisés par l’islam parce qu’ils le brandissent dans leurs discours. Les Français sont-ils mobilisés par la ville de Paris et par la monarchie parce qu’ils en brandissent les couleurs sur leur drapeau ? Quand une cause emprunte un symbole comme étendard, ce symbole n’est pas forcément cette cause. Comme ce qui a engendré le big bang de notre univers, c’est-à-dire son expansion après une période « dense et chaude », des circonstances à partir d'une période donnée de l’Histoire ont de même généré dans le monde arabo-musulman un phénomène en expansion dont le djihadisme est la plus récente et la plus spectaculaire manifestation. Il s'agit d'abord de la colonisation occidentale massive du monde arabe, entamée au 19ème siècle par les Français en Afrique du Nord et par les Britanniques au Moyen-Orient, poursuivie au début du 20ème siècle par les Français, les Italiens et les Britanniques sur davantage d’espaces d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Veut-on oublier que cette colonisation n’a pris fin qu’en 1962 en Afrique du Nord et en … 1971 au Moyen-Orient ? Est-ce par hasard qu’est né à la fin du 19ème siècle le mouvement de l’islam politique, dont les Frères musulmans sont devenus l’archétype à partir de 1928 ? Est-il un produit génétique de l’islam indépendant de tout contexte ? Ou n’est-il pas plutôt une réaction circonstancielle face à la colonisation militaire, politique et souvent culturelle du monde arabo-musulman par l’Occident ? Est-ce d’essence religieuse ou d’essence politique ? Quand une cause emprunte un symbole comme étendard, ce symbole n’est pas forcément cette cause. Il en va ainsi de l’islam politique, où l’on ne veut retenir que le mot islam et s’empresser d’"oublier" le mot politique. Comme l’a expliqué le politiste français François Burgat dans ses différents travaux et écoutes de ses acteurs, il exprime une volonté de réappropriation des espaces politiques et culturels envahis par l’Occident en utilisant un champ identitaire réchappé de la colonisation, l’islam. L’islam n’est ni l’origine ni le but, il est l’outil. Le slogan "l’islam est la solution" signifie pour les Frères musulmans non pas que l’islam est la fin en soi de la démarche, mais que l’islam - son langage – est, pour eux, le moyen de parvenir à ces réappropriations, leur comment, dans leur espace propre.

Toute colonisation du monde arabo-musulman étant finie depuis au moins 50 ans, l’islam politique n’aurait-il plus de raison d’être ? Las ! Les circonstances ont perduré et sont toujours présentes. Les modèles imprimés par les Occidentaux sont largement restés actifs du Maghreb au Machrek, entretenus par nombre de régimes postcoloniaux, y compris par ceux qui se sont retournés contre leur ancien colonisateur. Tout au long de la guerre froide, des « protectorats » qui n’en portent pas le nom ont en outre été établis, Américains et Soviétiques s’efforçant chacun de façonner les régimes locaux et leurs politiques selon leurs intérêts et pour contrer l’avancée de l’autre camp. Puis, à partir de 1990 et dans un registre plus violent, les interventions militaires occidentales n’ont jamais cessé au Moyen-Orient. À cette violence a répondu celle d’une frange de l’islam politique, sous la forme du terrorisme djihadiste. Et les coups d’État contrerévolutionnaires en Algérie début 1992 et en Égypte à l’été 2013, tacitement soutenus par un Occident inquiet de l’accession au pouvoir de l’islam politique dans ces pays phares, même fut-il par la voie démocratique des urnes, n’ont fait que nourrir un peu plus ce désir de djihadisme.

A ce "big bang" politique en Orient s’est superposée la déficience politique de l’Occident, notamment en France, dans l’intégration sociale de l’immigration musulmane. Cette déficience a été renforcée ces toutes dernières années par des surenchères électoralistes liées au développement des partis xénophobes d’extrême droite. L’engrenage du processus de l’affirmation identitaire répondant à la stigmatisation identitaire, s’est emballé. Aujourd’hui deux ressentiments se font écho dans une spirale mortifère. Dès que le terrorisme djihadiste est arrivé en Occident, et en particulier en France, il a pu ainsi trouver des recrues, même pas religieusement radicales, au sein d’une partie des Français musulmans las d'être de plus en plus stigmatisés, d'être considérés comme des Français à part, d'être vus à travers leur islamité suspecte avant toute autre dimension de leur personne humaine.

Alors que l’islam est l’outil, le comment de l’affirmation réactive, parfois jusque dans la violence, d’une partie des Français musulmans – qui suivent de facto la logique de l’islam politique sans toujours le savoir - il est devenu le pourquoi de la stigmatisation par les non musulmans de cette affirmation identitaire et de la condamnation de ses violences. En Occident en général, en France en particulier, se pose la question de la conscience ou de l’inconscience de la majorité non musulmane, dominante, de sa mésinterprétation des racines, politiques et non religieuses, de ces comportements au sein des catégories musulmanes. La réponse pourrait être que la conscience de certains veut entretenir l’inconscience des autres déjà animés d’une prévention atavique à l’égard de l’altérité musulmane. Elle pourrait être aussi et surtout dans le refus occidental en général, français en particulier, de porter la moindre parcelle de responsabilité dans la construction de la machine à fabriquer du terrorisme. Pourtant, comme le dit très pertinemment François Burgat[1], la seule façon qui vaille de contrer les idéologies radicales n’est pas de simplement décréter leur « interdiction » comme sont tentés de le faire tant de politiciens occidentaux, mais bien d'identifier les raisons qui les rendent circonstanciellement attractives et de... cesser de les entretenir

Tant qu’il refusera de se remettre en question au plan politique, l’Occident ne fera que pérenniser ce qu’il a très largement contribué à provoquer, l’expansion du djihadisme, avec pour seul horizon une guerre autogénérée contre le terrorisme.  

Changer ce futur est encore possible.

 

 

[1] Entretien avec l’auteur

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