Contagiosité des enfants: un dossier explosif pour le gouvernement

En n’ayant pas imposé le masque pour 4,5 millions d’écoliers de 6 -11 ans, les pouvoirs publics ont acté des études partielles affirmant que les enfants n’étaient quasiment pas contagieux. L’explosion des contaminations familiales et le risque de double pandémie Covid 19 et grippe les amènent à un début de rétropédalage. Avec le souci d’éviter une crise majeure de confiance.

Si l’on doutait encore que les autorités  misent -sans le dire franchement- sur une stratégie de l’immunité collective face au Covid 19 dans l’attente d’un vaccin ou d’un traitement, la décision de ne pas masquer 4.7 millions d’enfants de 6-11 ans à l’école, encouragés à s’entasser  sans   masque dans des classes closes, souvent non aérées et surchargées[1], face à des enseignants pour le moins anxieux, a le mérite de lever l’ambiguïté.

Cette absence de protection faciale pour les enfants de l'école élémentaire parait incohérente par rapport au renforcement actuel des mesures anti-Covid. En réalité, elle répond à la logique complexe et brutale de l’immunité de groupe. Celle-ci suppose de préserver l’activité économique et de laisser l’épidémie se répandre, au prix de victimes collatérales[2] (ici les enseignants ou certaines familles) en maîtrisant sa circulation. Dans cette perspective, la politique consiste à protéger les plus fragiles et à laisser s’exposer au virus ceux qui sont les plus à même d’y résister. Or les enfants jusqu’à l’âge de 12 ans - les études internationales sont unanimes- sont globalement préservés des effets de la maladie : ils semblent réagir remarquablement bien à l’agression du Covid.   

S’ils sont peu malades, serait-ce parce qu’ils seraient préservés de l’exposition au virus ? La réponse est non. Ils y  sont confrontés de manière active[3]. En revanche, ils sont moins nombreux[4] que les adultes à être infectés par le virus. Et les effets de l’agression elle-même sont considérablement réduits chez eux pour des raisons qui sont encore imparfaitement connues mais qui relèveraient de barrières naturelles[5] et de la qualité de leur défense immunitaire: une bonne moitié d’entre eux sont asymptomatiques, les autres se plaignent  de quelques épisodes de diarrhées ou de rhumes  vite oubliés, une infime minorité connaît des effets graves et de manière exceptionnel mortels. On comprend dès lors que la contamination au sein de cette population soit elle-même atténuée. Comme les résistances de chaque enfant sont solides, le virus entre eux ne flambe pas. Les enfants pourraient donc constituer cette population qui « enfourche le tigre » selon le mot d’Emmanuel Macron citant Evola, c’est-à-dire qui maitrise la fulgurance collective du virus  et le domine individuellement. 

Il faut porter au crédit de la Société Française de Pédiatrie d’avoir provoqué sur ces sujets   un retournement spectaculaire de l’opinion française qui, à l’issue du confinement, était tétanisée par la crainte de voir les enfants se contaminer.  Face aux parents en état d’anxiété généralisée, refusant de renvoyer leur progéniture à l’école   malgré les désastres psychosociaux et sanitaires   provoqués par la fermeture des établissements, le professeur Robert Cohen, vice-président de cette Société savante, a scandé, à travers des formules-choc: un, que les enfants étaient  exposés mais peu touchés par la maladie en raison de leurs bonnes défenses naturelles ; deux, qu’ils n’étaient presque jamais gravement malades; trois  qu’ils étaient très peu propagateurs du virus entre eux et  envers les adultes (« Lorsqu’un enfant est PCR positif, le risque de contamination entre enfants ou d’enfants à adulte reste extrêmement limité» explique-t-il sur Europe 1). Profitant d’une couverture médiatique hors du commun, ce triple  message a provoqué le retour salutaire des gamins à l’école, celui des parents au travail et instillé une nouvelle  doxa dans la population selon laquelle les enfants n’étaient quasiment pas contagieux[6]

 Le plus singulier dans cette affaire, est que l’étude (celle « que tout le monde attendait » titre le Parisien, celle qui permet à la connaissance « de faire un pas de géant » selon un membre du Haut Conseil de la Santé publique, citée par Le point) sur laquelle s’est fondée la parole de la société française de pédiatrie et qui a servi aussi de support pour une décision publique touchant plus de 12,5 millions d’enfants, n’a jamais été publiée dans une revue scientifique. De sorte qu’aucun collège de pairs n’a pu donner d’avis sur la méthodologie ou les enseignements tirés. Les chiffres ont été communiqués directement au grand public par le vice-président de la Société française de pédiatrie qui en faisait le commentaire dans la presse sous forme d’interviews sans contradicteurs, les  médias jouant un simple rôle de  caisse de résonnance[7].   D’où la nécessité d’aller se pencher d’un peu plus près sur ladite recherche dont  un résumé est accessible, en anglais, sur le site MedRxiv.

L’étude « Coville » -c’est son nom- menée en Ile de France, région la plus touchée par le Covid, présente toutes les apparences du sérieux : elle  a porté  sur plusieurs centaines d’enfants ( 605 enfants au total[8]) suivis par 27 pédiatres entre le 14 avril et le 12 mai. Elle a   combiné des données chiffrées mais aussi des analyses quali après enquête au sein  des familles   touchées par le virus.

Sur la base de ces premiers éléments et en comparant les données à celles d’autres études internationales,  des restrictions apparaissent: par exemple, le spectre des âges 0-15 ans semble très  large par rapport à la population étudiée de seulement 605 individus[9] ce qui ne permet pas de faire des discriminations fines. Or les enquêtes montrent que les mécanismes  du Covid 19 et  sa contagiosité sont très différents selon que l’on est un nouveau-né ou un adolescent, un gamin de trois ans ou un écolier de douze.   

Un autre fait est plus frappant : les données -qui visent à établir des enseignements en termes de contagiosité, notamment en milieu scolaire- ont été recueillies pendant le confinement. C’est-à-dire pendant une période totalement anormale où il n’y avait justement plus de vie scolaire. La contagiosité adultes-enfants est en outre étudiée à un moment où les deux populations -celle des enfants (peu touchée) et celle des parents ( infectée)- cohabitent au domicile pendant toute la journée dans des conditions tout à fait atypiques. Les chercheurs ont eu beau  étudier les mécanismes de contagion au sein des familles  et des fratries pour tenter d’extrapoler ce que serait la propagation dans les écoles ou en situation de vie normale, on peut noter qu’en raison du contexte, on est loin d’une observation scientifique tirée d’une situation réelle. 

 Deux tests donc ont été conduits sur les 605 enfants: un  prélèvement nasopharyngé RT-PCR pour détecter le virus, et sérologique pour identifier ceux qui avaient développé des anticorps. Au final,  10.7% (65 individus) se sont révélés positifs au test sérologique (ce qui montre qu’ils ont été confrontés au virus et ont développé des anticorps) et 11 individus (1.8%) seulement étaient positifs au test nasopharyngé. L’étude montre donc que les enfants ont rencontré le  virus dans des proportions moindres que celles de  leurs aînés mais importantes tout de même, et qu’ils sont beaucoup moins infectés que les adultes (de l’ordre de 5 à 7 fois moins[10]). 

 La  société française de pédiatrie a poussé ses investigations plus loin. Sur les 11 enfants positifs au PCR, 8 étaient aussi positifs au test sérologique prouvant qu’ils avaient commencé à développer des anticorps. Ceux-là ont alors été considérés par les chercheurs comme non contagieux.  Et  les trois derniers positifs au PCR sans anticorps (c’est-à-dire au final les seuls à être considérés par les auteurs de l’étude comme contagieux) ont été rapportés non pas à la population d’enfants contaminée (11) mais à la population globale de départ (605), soit 0.6%. Une présentation  qui a conduit la presse à faire des raccourcis dans le sens d’un déni quasi-total de la contagiosité de l’enfant[11].  Or, même s’ils sont peu nombreux au départ (moins de 2%), l’étude démontre que ce sont bien 27% des enfants positifs au PCR qui sont potentiellement contagieux.  

L’approche française d’exclusion des doubles positifs dans les individus contagieux n’est pas celle de certaines autres études d’ampleur. Ainsi, celle du Children National Hospital aux Etats Unis, portant sur la réponse des enfants au virus [12], menée par la chercheuse Burak Bahar et parue le 3 septembre dernier dans la revue de référence « The Journal Of Pediatrics », a montré que sur 33 enfants   présentant la positivité au  test sérologique, 9 étaient des double positifs. Pour ceux-là, la vision de la chercheuse est différente de celle de ses homologues français : «D’habitude, quand on commence à détecter les anticorps, on ne peut plus détecter le virus. Mais avec le Covid 19, on constate des doubles positifs. Cela veut dire que les enfants ont encore la potentialité de transmettre le virus même quand les anticorps sont détectés »[13] explique-t-elle dans Eurekalert. Dans cette approche, la totalité des double positifs sont dès lors considérés comme susceptibles de contaminer des proches. 

Les auteurs de l’étude Coville  pourront argumenter que,  selon leurs observations, les enfants de toute façon ne contaminent que très rarement les adultes. Pour preuve, « dans 90% des cas, indique le professeur Cohen, l’enfant positif au PCR avait été en contact avec un parent contaminé et non l’inverse». Face à cette bizarrerie d’un virus à sens unique, les pédiatres français avancent plusieurs explications. L’une serait que la charge virale est diminuée chez les enfants. L’autre tiendrait aux barrières naturelles –nez qui coule- et aux immunités croisées ou encore « entraînées » par de petites agressions ou les vaccinations. Une dernière -plus inattendue- est qu’en raison de leur petite taille, les gamins ne disperseraient pas leurs postillons à hauteur de celle de l’adulte[14] : les enfants, selon Robert Cohen, «  émettent moins de particules et les émettent moins haut. " Aucune indication n’est par contre donnée sur un possible biais lié au confinement et à la co-existence des deux populations,  l’une préservée et l’autre « 7 à 10 fois plus contaminée » pouvant induire une contamination proportionnelle[15]. Ce qui n’aurait alors rien à voir avec la manière dont fonctionne  le virus entre les deux groupes mais relèverait d’un simple mécanisme mathématique.

Il est vrai qu’une autre étude de l’Institut Pasteur sur  1340 personnes reliées à des écoles primaires de Crépy-en-Valois,  conclut  aussi  que les enfants de 6 à 11 ans transmettent peu le Covid-19 à l’école et à leurs parents. Mais il  faut là encore se pencher en profondeur sur ces travaux rétrospectifs conduits par le professeur Fontanet, membre du Conseil scientifique. En raison des vacances scolaires de février, puis du confinement dès le 1er mars dans l’Oise, la fenêtre d’étude a été très courte (à peine 15 jours) et l’étude n’a pu porter que sur 3 cas d’introduction potentielle de virus dans les écoles. Sur cette base ténue et au vu de différentes études, le professeur Fontanet conclut néanmoins qu’« on peut être rassurés quand il s’agit d’enfants entre 6 et 11 ans ». Au sein du  Conseil scientifique, son Président Jean-François Delfraissy abonde dans le même sens:   « La transmission qu’on observe à l’école n’est pas des enfants vers les enseignants ou les parents, mais plutôt des enseignants ou des parents vers les enfants » reprend-il. Et d’ajouter, « Les enfants sont porteurs du virus, mais […] en petite quantité ».

                   

DES OBSERVATIONS CONTRAIRES DANS PLUSIEURS ETUDES INTERNATIONALES

 Le problème est que sur ce point-là comme sur d’autres des études internationales majeures disent plutôt l’inverse. 

 Ainsi en Europe [16]  le Centre Européen de Prévention et de Contrôle des maladies(ECDC)[17], dans son étude sur la transmission du SARS-CoV-2 en milieu scolaire, note  que « lorsqu'ils présentent des symptômes, les enfants excrètent la même quantité de virus que les adultes et sont donc contaminants comme le sont les adultes".[18] 

Une autre étude d’origine américaine tout juste publiée dans la revue médicale JAMA Pediatrics, va encore plus loin  pour la tranche des tout-petits de  0-5 ans.  « Le taux de matériel génétique du coronavirus détecté dans le nez d'enfants de moins de cinq ans est 10 à 100 fois plus élevé que celui trouvé chez des enfants plus âgés et des adultes » constate-t-elle. Or  il est prouvé que plus il y a de matériel génétique du virus chez un individu, plus ce dernier peut devenir contagieux.

La durée de contagiosité des enfants pose elle-aussi problème. Dans l’étude de Children Hospital, Burak Bahar fait un constat surprenant : les jeunes enfants demeurent positifs beaucoup plus longtemps que prévu. Le virus reste ainsi présent en moyenne 32 jours chez les enfants âgés de 6 à 15 ans et ce, même lorsque les symptômes ont complètement disparu. Si cette présence n’induit en aucune façon une transmissibilité, d’autres études devraient être lancées pour évaluer cette possibilité.

En Allemagne, le 6 août, Christian Drosten, le « docteur Covid » aux côtés d’Angela Merkel, adulé en Allemagne et considéré comme le responsable de la faible mortalité outre-Rhin, a contresigné une position très ferme de la société allemande de virologie  : «Nous mettons en garde contre l’idée que les enfants ne soient pas impliqués dans la pandémie et la transmission. De telles idées ne sont pas conformes aux connaissances scientifiques. Un manque de mesures de prévention et de contrôle pourrait rapidement conduire à des flambées qui obligeraient alors les écoles à fermer à nouveau…»[19] 

De son côté un collectif de professionnels de santé, dans une Tribune parue dans le Parisien le 31 août, souligne que « les enfants de moins de 11 ans sont aussi contaminants que les adolescents ou les adultes » et appelle le gouvernement à imposer des masques dès l’école élémentaire » (donc dès 6 ans). .    

 UNE CIRCULATION INTENSE ET INVISIBLE EN MILIEU SCOLAIRE 

Comme le démontre l’étude Coville, peu d’enfants sont positifs en sortie du confinement. Mais plusieurs éléments et indicateurs laissent penser que  la dynamique de circulation du virus en milieu pré-scolaire et scolaire pourrait être très forte à partir de cette toute petite population de départ contaminée. Or, en raison du confinement, l’étude française n’a pas pu bâtir de modèle sur cette dynamique. Pourtant elle change radicalement l’évaluation de la contagiosité non pas de l’enfant, sorti de son contexte social mais des enfants en tant que groupe -où le virus circule à forte intensité en raison de la multiplicité des interactions- et groupe qui contamine d’autres générations plus fragiles, et notamment celle des seniors.

Les chercheurs américains ont d’ailleurs commencé à tirer le signal d’alarme:   "Les comportements habituels des jeunes enfants et les endroits clos dans les écoles et les garderies posent la question d'une propagation du SARS-CoV-2 dans cette population à mesure que les mesures sanitaires s'assouplissent", estiment-ils. Remarque contestée par les auteurs des deux études françaises de référence, Robert Cohen et Arnaud Fontanet qui estiment que les propos des chercheurs américains sont « exagérés ».

Pourtant, la même question se pose  avec autant de force pour les 6-11 ans en France puisqu’ils évoluent en lieux clos sans masques. Et la propagation serait d’autant plus rapide qu’elle est invisible, et donc incontrôlable : les enfants n’étant pas malades, ils ne sont pas testés. Leur taux de prévalence officiel, calculé par Santé Publique France, est donc en valeur absolue totalement sous-estimé et toujours en deçà des autres catégories de la populations qui sont elles testées à grande échelle. Mais cela ne reflète aucunement la réalité des contaminations dans le groupe enfants. 

 Toutes les conditions paraissent ainsi réunies pour qu’il existe en réalité une contamination mécanique et silencieuse, toujours plus rapide à mesure que le virus circule dans la société[20]. Plusieurs indicateurs en témoignent. Plus de 2100 classes ont été fermées depuis la rentrée scolaire. Au 1er octobre,  la plus forte concentration de clusters se trouvait dans le milieu scolaire et universitaire (139 sur 498 au total) mais Santé Publique France ne donne pas d’indication sur la répartition entre élèves d’une part et étudiants de l’autre. Toutefois, indique France-Info, « sur l'ensemble de l'Ile-de-France, on sait que la majorité des clusters, en septembre, ne se trouvaient pas dans les universités mais bien dans ce que l'on appelle le "milieu scolaire", c'est à dire tous les établissements d'enseignement avant le bac » indique la station le 5 octobre[21]

Dans un article documenté[22], linterna@aute souligne certains éléments de référence aux Etats Unis : ainsi l’Académie américaine de pédiatrie a communiqué début septembre dans un rapport -relayé par le New York Times-des données  montrant une forte hausse du nombre de cas, des hospitalisations mais aussi des décès liés au Covid-19 chez les enfants et les adolescents pendant l'été.   Fin mai, environ 5% des cas étaient recensés chez des mineurs. Le 20 août, ce chiffre était passé à plus de 9%[23]. « Alors que dans certains Etats, les écoles ont effectué leur rentrée scolaire au milieu de l'été, le nombre total d'enfants infectés a doublé.» rapporte lintern@aute.

Le vice-président de la société française de pédiatrie reconnait d'ailleurs cette augmentation en France, au vu de quelques cas graves -mais toujours rares- affectant les mineurs (8 enfants en réanimation au 24 septembre). « Les formes graves sont exceptionnelles chez l'enfant, mais voilà, plus le virus se répand, plus le nombre de cas augmente, plus les situations 'exceptionnelles' se multiplient. C'est mathématique", commente alors Robert Cohen au journal le Parisien ». Or cette « mathématique » est celle-là même qui pose  question quant à la contagiosité croissante des enfants à travers les interactions scolaires dans les établissements, et les interactions familiales intergénérationnelles dans la sphère privée.

Les enfants constituent à l’évidence un groupe qui pourrait atteindre assez rapidement une immunité collective, de manière silencieuse, sans létalité et avec seulement quelques cas graves limités. Un schéma idéal s’ils vivaient en vase clos. Mais une telle analyse fait une impasse majeure sur la contagiosité entre groupes générationnels, et notamment vers les adultes. Les premiers concernés sont les professionnels de la petite enfance et les enseignants en maternelle. Suite à la décision téméraire de ne pas imposer le masque aux 6-11ans[24], ce sont aussi les enseignants du primaire qui voient leurs risques s’accroître à mesure que le Covid intensifie sa circulation silencieuse dans les classes. On peut remarquer toutefois que l’ensemble de ces professionnels portent des masques (en revendiquant, à juste titre, de recevoir des dotations de masques FFP2).

Toute autre est la situation des adultes dans la sphère privée, et notamment de celle des grand-parents.   

UN RISQUE MAJORE DE CONTAMINATION POUR LES PLUS DE 60 ANS

Pour ceux-là se pose une question lancinante : la communication sur la non-contagiosité des enfants qui a été affirmée avec tant de force dans les médias et actée par le gouvernement au plus haut niveau– elle conduit une grande partie des parents et grand-parents à tomber les masques quand ils sont en contact avec leurs petits-enfants- explique-t-elle une partie de la croissance alarmante des contaminations   familiales, et notamment de celle des plus de 60 ans?

Car les médecins sont face à un mystère : de nombreux seniors sont atteints par la maladie (triplement en six semaines indique Santé Publique France dans son rapport du 15 octobre) tout en ayant respecté à la lettre les conseils des autorités de santé (port du masque, hygiène des mains, distanciation, réduction de la vie sociale, contacts réduits avec les adultes de la famille et notamment avec les   étudiants ou jeunes actifs). Leur principale prise de risque concerne souvent les  relations avec  leurs petits enfants dont ils savent « qu’ils ne sont pas contagieux comme le disent les études, le gouvernement et les médias » (sic)[25].

Peut-on leur en vouloir ? Voici au hasard quelques titres en Une depuis la fin de l’été. Dans Paris-Match (« Les enfants accusés…puis innocentés »), le JDD (« Finalement les enfants sont très peu contagieux »), Le Parisien (« Selon une étude, les enfants sont de tous petits contaminateurs »), Ouest France (« Les enfants transmettraient peu le virus »), MagigMaman (« Une étude prouve que les enfants sont peu contagieux »), La voix du Nord (« Les enfants ne seraient finalement pas très contagieux »), LCI (« Les enfants propagent très peu la maladie », site de l’Institut Pasteur (« Covid 19 ans les écoles primaires : pas de transmission importante entre enfants ou entre enfants et enseignants ») sur France Inter« Non, les enfants de moins de 5 ans ne sont pas extrêmement contagieux » (France Inter). Sans oublier le définitif « Selon une étude de l’Institut Pasteur, les enfants ne transmettent pas le Covid »  en Une de France TV “Allo docteurs” le 23 juin dernier.

 Il serait irréaliste d’imaginer que ce battage médiatique considérable n’ait pas conduit une partie des familles, et en particulier les grand-parents, à considérer que le port du masque avec leurs petits-enfants était superflu. Dans ses conseils aux grand-parents, sur Europe , le docteur Jimmy Mohamed  recommande de ne pas se restreindre face à des enfants sans symptômes   "Faites leur des bisous, ne mettez pas de masque et vivez normalement", résume le médecin. 

La combinaison de cette communication intense associée à la décision gouvernementale  de ne pas imposer le masque aux écoliers de 6 à 11 ans, pourrait donc avoir au final eu un résultat particulièrement funeste : celui de créer, par enfants interposés, une porosité entre une société qui se contamine à rythme rapide et la population fragile à plus forte morbidité, celle des grand-parents. Le phénomène serait d’autant plus préoccupant que le taux de contamination des seniors, population à plus forte morbidité liée au Covid,  impacte directement l’occupation des lits en réanimation dont l’évolution défavorable provoque des interventions majeures sur la société toute entière– au rang desquelles le   couvre-feu récent, la fermeture de commerces, la réduction de la vie sociale, le confinement de mars- qui plongent peu à peu l’économie dans le marasme. 

Parce que le taux d’incidence est très sous-estimé, faute de tests, il est  difficile de quantifier le risque de contagiosité des enfants de moins 11 ans. Mais quelques éléments peuvent faire sens pour l’analyser. Au départ, c’est-à-dire avant la contamination propre aux interactions scolaires et juste après le confinement, une toute petite frange peut être considérée comme potentiellement contagieuse, soit entre 0.6% (selon l’étude Coville) et 1.8% (si on choisit l’approche de Children Hospital pour les doubles positifs PCR/sérologie). Rapportée au nombre d’enfants scolarisés de moins de 11 ans (4.7 millions) ou en accueil collectif (0.8 million en crèches, assistantes maternelles, autres..), cette petite frange représente une fourchette de 33.000 à 100.000 enfants potentiellement contagieux et évoluant sans masque aussi bien à l’école ou en famille, et notamment avec leurs grand-parents, souvent non protégés. Il suffit alors de rapprocher ces chiffres du nombre de lits en réanimation (6000 éventuellement extensible à 12000 en allant prélever dans les autres services) pour voir qu’il existe un risque d’autant plus conséquent que ces évaluations se sont faites dans des zones très touchées avant le confinement, mais sans prendre en compte la dynamique de contamination scolaire. En clair, il est probable que l’on soit à des niveaux de contamination sur 5,5 millions d’enfants beaucoup plus élevés que la fourchette 33.000/100.000.      

Le danger est-il désormais pris en compte par les autorités sanitaires? En tout cas, la communication  s’infléchit. On encourage les seniors à se protéger toujours plus et même à porter le masque dans le milieu familial. Dans ses conseils aux Français le 14 octobre, Emmanuel Macron institue la « règle des six » qui est aussi une manière de raccourcir les liaisons intergénérationnelles, c’est-à-dire de limiter les opportunités de rencontres entre grand-parents et petits enfants. Et il ajoute : « Si vous allez en famille, avec des grands-parents, avec des membres de votre famille qui sont fragiles, il est impératif de respecter les règles, c’est-à-dire même dans le cadre familial, de mettre des masques si vous ne venez pas d’être testé ».Un spot télé est rediffusé de manière intensive qui montre un ado grattant sa guitare à bonne distance de sa grand-mère. Mais ce mouvement reste encore timide. Le journal de TF1, le 13 octobre,  médiatise le propos d’un ministre (anonyme) évoquant l’école comme un « lieu maîtrisé » de contagion[26].

C’est que renverser une nouvelle fois la communication sur cette question est à très haut risque politique. Le sujet  est d’autant plus explosif que  messages, et contre-messages n’ont pas cessé: dans un premier temps, les enfants ont été considérés comme à très haut risque d’être propagateurs du virus sur le modèle des autres virus respiratoires; puis est venu l’affirmation que le Covid 19, maladie d’adulte, ne concernait pas ou très peu les enfants. D’où contrairement à l’Italie par exemple qui distribue onze millions de masques par jour aux élèves, la décision par le gouvernement[27] de ne pas imposer ou distribuer des masques pour les 6-11 ans, validée par la société française de pédiatrie. Le Premier ministre s’est même risqué à affirmer le 26 août que « pour les enfants, jusqu’à 11 ans, c’est même contre-productif de porter un masque »[28].

Un revirement serait susceptible de provoquer un phénomène d’anxiété et des confusions incitant les parents à retirer leur progéniture de l’école avec un impact désastreux sur la santé des enfants[29] et l’emploi. Plus encore, une décrédibilisation de la parole scientifique, gouvernementale et aussi médiatique pourrait aboutir à une crise grave  de confiance. Compte tenu de l’exaspération sourde actuelle, une nouvelle polémique  sur la contagiosité des enfants, sujet émotionnel et éruptif par excellence, pourrait mettre le feu aux poudres. 

Pour éviter un tel écueil, le gouvernement doit donc tenter d’infléchir l’opinion, de manière particulièrement volontaire mais avec une grande prudence. Il peut dès lors tenter de profiter d’un risque majeur -et clairement non anticipé- qui se surajoute à la crise sanitaire actuelle: celui  d’une combinaison pandémique associant Covid 19 et grippe, et aboutissant à une embolie des urgences. Or il a été démontré à travers une foultitude d’enquêtes et études scientifiques que les enfants -ceux-là mêmes que les autorités ont décidé de ne pas masquer- sont  les super-propagateurs de la grippe.

Les autorités peuvent dès lors tenter d’argumenter sur ce point pour engager, en urgence, une mutation des messages et une nouvelle politique de prévention axée sur :

                * Une campagne de communication s’adressant exclusivement aux seniors dans leurs rapports et interactions avec leurs petits enfants. Elle les invitera à porter le masque -dès la sortie de l’école des enfants et a fortiori au domicile- afin de se prémunir de la  double pandémie grippe-Covid 19.

               *Un très fort encouragement -via les directeurs d’établissement- pour que les enfants de 6-11 ans portent le masque[30] ceci afin d’atténuer la vitesse de propagation des deux virus Covid et grippe en leur sein, et protéger ainsi leurs familles et grand-parents, tout comme les professionnels de l’éducation, d’une double pandémie.

                *Une campagne de distribution de  masques FFP2 pour les professionnels de la petite enfance, au moins pendant la crise grippale. Il demeure en effet exclu de masquer les enfants de moins de 6 ans, comme le préconise l’OMS[31] 

               *La mise en place de plusieurs établissements scolaires  de référence disséminés dans différentes régions de France, avec des tests réguliers PCR et sérologique mensuels sur un panel test d’écoliers, permettant de sortir de l’inconnu et d’avoir un indicateur permettant d’évaluer la prévalence réelle du Covid en milieu scolaire. Il est essentiel que les pouvoirs publics aient une visibilité sur la contamination dans ce groupe d’âges ce qui n’est pas le cas actuellement.

 

Cet article, qui se veut constructif, vise à évaluer la problématique de la contagiosité des enfants sous l’angle de la prévention. Le problème a été abordé selon les étapes que prendrait une expertise en milieu professionnel : analyse des risques ; évaluation des études existantes et contradictoires ; discussion; préconisations.

Supervision: docteur Jean-Louis Peytavin

    

 

[1] A cela s’ajoute l’absence totale d’aménagement d’ampleur pour minimiser les risques et contacts comme au Danemark (12 élèves maximum par classe) ou en Italie (renouvellement  de tout le matériel scolaire et pupitres pour individualiser les espaces de travail).

[2] Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique, s’exprimant le 24 août au micro de France Info, le reconnaissait : "Il y aura des contaminations à l'école, des enfants vont se contaminer, probablement quelques enseignants aussi, mais on va le gérer ». 

[3] «Les enfants sont exposés à un risque d'infection similaire à celui de la population générale ", note   une étude parue dans le Lancet.

[4] Une étude a été menée entre le 2 mars et le 26 avril 2020 par plusieurs médecins et pédiatres, membres de l'Association Clinique et Thérapeutique Infantile du Val-de-Marne (ACTIV) et du Groupe de Pathologie Infectieuse Pédiatrique de Paris (GPIP). Sur plus de 52 500 tests RT-PCR, la proportion d'enfants contaminés s'est avérée 3 à 4 fois moins élevée que celle des adultes. 

[5] Sont cités les récepteurs de virus qui sont plus rares chez l’enfant, des obstacles naturels comme le nez qui coule, un « entraînement » des réflexes immunitaires dues à la multiplicité des petites agressions et des immunités croisées acquises lors d’autres maladies respiratoires sans gravité.

[6] Juste avant la rentrée, peut-être conscient d’avoir été un peu trop convaincant le professeur Robert Cohen a fait une déclaration inattendue : « Il faut absolument éviter de dire qu’ils ne sont pas contaminateurs », a-t-il  prévenu.

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[7]  Ce qui en dit long sur  l’ appréhension dans laquelle se trouvent les journalistes pour commenter l’actualité médicale : crainte de se tromper, d’en dire trop, de prendre des risques, de se confronter aux instances médicales, sanitaires, gouvernementales, etc…Sans oublier les phénomènes d’auto-censure : l’expérience chinoise des passagers d’un bus, prouvant la contamination par les gouttelettes en suspension dans l’air reconnue depuis par l’OMS, que j’ai décrite  dans mon article sur Mediapart à la mi-mars (voir , a été reprise et a fait la Une des médias en…septembre, soit 5 mois plus tard.  

[8] La  moitié étaient sans symptômes, l’autre moitié était faiblement symptomatique.

[9] L’étude du Children National Hospital cité en regard dans cet article porte   sur un échantillon de départ de 6,369 enfants

[10] Le taux de positivité dans la population globale a varié aux alentours de 14% sur la période

[11] Dans la presse, plusieurs journalistes ont fait un raccourci malheureux en indiquant que 0.6% des enfants positifs au PCR étaient contagieux. 

[12] “Kinetics of Viral Clearance and Antibody Production Across Age Groups in Children with severe acute respiratory Syndrome Coronavirus 2 Infection”

[13] "With most viruses, when you start to detect antibodies, you won't detect the virus anymore. But with COVID-19, we're seeing both," says Burak Bahar, M.D., lead author of the study and director of Laboratory Informatics at Children's National. "This means children still have the potential to transmit the virus even if antibodies are detected." (Eurekalert! American Association For the Advancement of Science AAAA)

[14] Ce qui surprendra tout parent ou grand-parent, mais aussi les enseignants, qui savent à quel point l’interaction avec l’enfant suppose au contraire de sans cesse s’accroupir pour se mettre à son niveau, le prendre dans les bras, lui parler les yeux dans les yeux, lui prendre la main, le porter, le soulever, etc…Cette vision de l’adulte, toisant l’enfant du haut de sa grande taille, évoque les orphelinats roumains qui dans les années 70 ont fait le bonheur des théories de l’attachement développées par Bowlby. Elle fait l’impasse sur la réalité des interactions scolaires ou familiales fondées sur des rapports physiques incessants, étroits et quotidiens.

       

[15] En clair, s’il y a neuf fois plus d’adultes malades que d’enfants, il pourrait y avoir neuf fois plus de contaminations des premiers vers les seconds, 24/24h dans des lieux clos.

 

[16] « COVID-19 in children and the role of school settings in COVID-19 transmission »

[17] Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, en anglais : European Centre for Disease Prevention and Control, est une agence de l'Union européenne établie en 2005, dont la mission est le renforcement des défenses de l'Europe contre les maladies infectieuses. Le centre est basé à Stockholm, en Suède.

[18] Quant à  la contagiosité des individus asymptomatiques, elle demeure inconnue, indique Santé publique France. Mi-août, dans son rapport,   l’organisme indique: «Les écoles ne semblent pas constituer des "environnements de propagation du virus plus favorables que les environnements professionnels ou de loisirs". Qui sont avec celui des familles les milieux où précisément se concentrent   les clusters. L’affirmation est donc loin d’être rassurante.

[19]« Des publications scientifiques plus récentes et des observations concrètes dans certains pays indiquent que le rôle minime des enfants, comme supposé initialement, doit être remis en question, poursuit-il. La majorité des premières études ont été menées dans les conditions (exceptionnelles) de réduction des contacts («lockdown») avec des fermetures d’écoles ou pendant une période de faible incidence…Dans certaines circonstances, il se peut que les enfants représentent une part non négligeable des infections par le SRAS-CoV-2. Le pourcentage d’enfants dans le nombre total de nouvelles infections en Allemagne se situe désormais dans une fourchette qui correspond au pourcentage d’enfants dans la population totale ».

https://www.anti-k.org/2020/08/15/allemagne-rentree-scolaire-prise-de-position-de-la-societe-de-virologie/

[20]

[21] France-Info le vrai du faux émission du 5 octobre 2020

[22]  Covid chez l’enfant : Des hospitalisations qui inquiètent

[23] Au 27 août, les Etats-Unis comptaient 476 439 cas de coronavirus chez les enfants, 4163 enfants hospitalisés et un cumul de 101 décès parmi les plus jeunes 

[24] Le risque est revanche plus maîtrisé au-delà de 11 ans en raison du port obligatoire du masque. 

[25] Parents ou grand-parents  reprennent  l’argument de l’absence de masques pour les 6-11 ans et leur non-contagiosité décrétée, afin de justifier leur propre  absence de protection.

[26] Ce qui est factuellement vrai mais ne prend pas en compte le fait que ce lieu maîtrisé de contagion est aussi un propagateur du virus vers la population à plus forte morbidité.

 

[27] Déjà investissant des sommes considérables dans les campagnes de tests, la France a donc choisi d’économiser sur la distribution gratuite de masques qu’aurait provoqué l’obligation de porter le masque pour les 6-11 ans. Dans son allocution du 14 octobre, le président Macron évoque le lien entre les deux sujets: «Rappelez-vous la polémique qu'on a eue à la rentrée sur les masques, est-ce qu'il fallait que ce soit gratuit ou pas à l'école ? On l'a rendu gratuit pour tous les enfants de familles modestes ou les plus précaires. Des millions. Parce que ce n'était pas gratuit pour tout le monde, on a eu des polémiques. Vous pensez que la solution, c'était de rendre payant le test ? »  

[28] Reprenant ainsi une affirmation de Robert Cohen : « Le port du masque par les élèves, dans les écoles maternelles et élémentaires, nous parait inutile et probablement contre-productif pour des enfants sans pathologie grave sous-jacente ».

[29] Comme l’a souligné à juste la société française de pédiatrie, le risque pour les enfants d’une déscolarisation, et à fortiori d’un confinement,  est très supérieur à celui lié au Coronavirus.

[30] Ce que font déjà certains directeurs d’établissement qui adressent des mails aux parents pour encourager ce port.

 

[31]L’OMS et l’UNICEF recommandent les masques pour les enfants de 6 à 11 ans quand il y a transmission intense dans la zone où réside l’enfant (cas actuel de la France). Il existe des conditions, difficiles à atteindre dans des pays en voie de développement notamment :  capacité de l'enfant à utiliser un masque correctement et en toute sécurité, accès aux masques, possibilité de les laver ou de les remplacer à l’école, supervision adéquate par un adulte et  instructions données à l'enfant sur le port et le retrait des masques en toute sécurité, prise en compte des incidences potentielles du port du masque sur l'apprentissage et le développement psychosocial …). En cas contraire, l’OMS et l’UNICEF recommandent le port du masque aux enfants âgés de 12 ans et plus. En Chine, en Corée du Sud, le masque est obligatoire dès la maternelle. En Espagne, en Italie et dans certains Länder allemands, il est obligatoire dès 6 ans L’académie américaine de pédiatrie le conseille dès 2 ans.  

 

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