Les basques passeurs de liberté : second épisode

Aujourd’hui en compagnie de Jean-Mi,  nous explorons la voie ou la ligne de Comète que j’ai arbitrairement appelée la « Florentino » en hommage à Florentino Goïkoetxea, le célèbre passeur basque !

Photo Thierry Txapeldun de la plaque posée par les Amis du Réseau Comète avec Andrée De Jongh (« Dédée ») Photo Thierry Txapeldun de la plaque posée par les Amis du Réseau Comète avec Andrée De Jongh (« Dédée »)

Commençons par un rapide tour d’horizon de ces acteurs de l’ombre du courage assumé dans cette période trouble où les nazis et les collabos français travaillaient ensemble pour tuer l’intelligence, comme seuls savent le faire ces tarés de fascistes. Ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui car l’hydre fasciste qui se terre dans les périodes de libération, se parfume à la pureté ethnique à la moindre occasion lorsque le politique tangue ou s’égare dans le nauséabond sécuritaire !

Mon camarade Thierry Txapeldun venait de m'informer que Mediabask  avait sorti un excellent papier sur Kattalin Aguirre. Comme je ne la  connaissais pas, je suis parti immédiatement acheter le journal. Là, je découvrais l'existence d'une sacrée résistante qui avait accompagné le Réseau Comète !

Kattalin Aguirre logeait les pilotes alliés abattus en Europe qui, parvenus au Pays basque grâce au Réseau Comète, s’apprêtaient à traverser la montagne basque afin de fuir en Espagne. Kattalin Aguirre pouvait même les accompagner entre Ciboure à Urrugne, dans cette partie extrêmement périlleuse puisque située en zone occupée !

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C'est au niveau de la ferme Bidegain-Berri à Urrugne, que les passeurs basques Florentino Goïkoetxea ou Manuel Iturrioz  prenaient la suite. Ils accompagnaient les aviateurs dans la difficile traversée de la montagne basque des deux côtés de la frontière. 

Lorsqu’on évoque la guerre d’Espagne ou la guerre d’extermination selon la définition de Preston, il faut sans cesse rappeler les accointances entre le fascisme et la religion en Espagne, ou dit autrement entre le sabre et le goupillon. Je n’en ai pour preuve que ce premier télégramme de félicitations envoyé  le 31 mars 1939 par le pape Pie XII au criminel de guerre Franco : 

(...) Élevant votre âme vers Dieu, Nous Nous réjouissons avec Votre Excellence de la victoire tant désirée de l’Espagne catholique. Nous formons des vœux pour que votre très cher pays, une fois la paix obtenue reprenne avec une vigueur nouvelle ses antiques traditions chrétiennes qui lui ont donné tant de grandeur. C’est animé par ces sentiments que Nous adressons à Votre Excellence et à tout le noble peuple espagnol Notre bénédiction apostolique.

Et pour ceux qui trouvent que parfois j’exagère, citons cette réflexion divine d’un grand philosophe fasciste, le sinistre Carrero Blanco, qui en 1944 déclare : (...) Qui sait si Dieu ne confie pas à l’Espagne une fois de plus la mission de sauver la civilisation chrétienne ?

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Après la logorrhée minable de ces vainqueurs de la négation, venons-en aux personnages essentiels du courage et de l’abnégation, les passeurs basques du Réseau Comète  !  

Commençons par évoquer  le plus célèbre d'entre eux : Florentino Goïkoetxea. Il était réfugié en France depuis l’invasion fasciste de son pays en juillet 1936.

Quant à Manuel Iturrioz, il fut un des premiers passeurs du Réseau Comète. Coïncidence: Manuel Iturrioz  fut aussi Mikelete (policier basque) comme mon grand-père (histoire que j'ai racontée dans le roman « Andoni La fuite »). 

Florentino Goïkoetxea et  Manuel Iturrioz étaient-ils républicains ? 

Pour Florentino, je ne sais pas exactement, en revanche Manuel Iturrioz fut capitaine dans l'armée républicaine, il s'est même  battu sur l'Èbre. 

Après l’avènement de la dictature de Franco en Espagne, tous les deux réfugiés en France devinrent des résistants !

Pour tous les autres acteurs du Réseau Comète, je renvoie aux livres ou aux sites qui racontent leurs exploits, car ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est de visualiser le courage et l’audace des passeurs basques sur le terrain.

Mon compagnon d’un jour, Jean Mi n’est pas n’importe qui, c’est un pyrénéiste de haut vol, un historien amateur éclairé et un politique lucide !

Jean Mi ! Jean Mi !

J’ajoute cette dernière appréciation « politique lucide » à l’attention de ceux dont la pensée est gangrenée par le fascisme ambiant qui règne dans cette France de l’absurde et de son corollaire, l'opportunisme dit républicain à savoir les fameux « conversos » de l’enfumage appelée "En Marche" du président enfant selon la judicieuse appellation toddienne ou gorienne. 

Et si ces petits joueurs se sont mis en marche pour accompagner la médiocrité ou la facilité, en revanche pour tracer l’épopée des  passeurs basques, il faut impérativement se mettre en randonnée !

Comme Jean Mi a déjà effectué la première partie du parcours, nous débutons notre périple au départ de Biriatou pour rejoindre Florentino Goïkoetxea et Manuel Iturrioz au pied du Mont du Calvaire !

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Il a fallu toute la science intuitive de l’orientation de Jean Mi pour s’extirper de l’aléatoire piégeux du chemin cul-de-sac ou du sentier effacé entre Martingoitia et Larretxekoborda !

Le paysage va devenir assez exceptionnel au fur et  à mesure que nous montons sur les flancs du Xoldo Gaina !

Malgré cette évidence, il ne faut jamais oublier que la colonne d’aviateurs, guidée par les passeurs évoluait de nuit par n’importe quel temps avec le risque d’être surpris par la soldatesque nazie ou la gendarmerie « collabo » du fasciste en chef Pétain !

Tel un Florentino ou un Manuel, je visionne ce pays massacré en 1936 par un autre pays, basque aussi, la Navarre, qui, ne l’oublions pas, avait basculé dans le camp des généraux factieux pour de sombres arrangements que le dictateur balaiera d'un revers de main lorsqu'il aura massacré la légitimité républicaine. 

Je reconnais volontiers que je connais bien mieux la montagne basque et le vautour fauve que le pays des basques ! 

Car à l’époque de l’Espagne fasciste, mes origines "basques et politiques (Jeunesses Communistes)" faisaient de moi un suspect naturel pour les soudards du dictateur. Je me souviens de ce 4 décembre 1973 où le premier ministre espagnol Luis Carrero Blanco, successeur désigné de Franco s’est envolé dans les airs, soufflé par une bombe déposée par l’ETA, l’organisation militaire séparatiste basque. 

Bien sûr dans ce billet, je ne m’aventurerais dans la nébuleuse d'une géopolitique complexe, je vais me contenter de reproduire l’appréciation de Jorge Semprun, quitte à passer pour un hérétique ou un social-traître . Et là j’assume …

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Dans : « L’écriture ou la vie » ou « Netchaïev est de retour », Semprun énonce que l’ETA était une dernière réminiscence du franquisme !

Il pouvait s'exprimer sur ce sujet car il avait été résistant en Espagne sous son appellation  clandestine, Federico Sánchez, puis en France avant d'être déporté à Buchenwald, un camp de concentration nazi situé près de Weimar. 

Lorsqu’ un tueur de l’ETA assassine « Yoyes », une historique de l’ETA dans son village natal devant les yeux de son enfant, Semprun précise sa pensée :

« Il l’ont tuée pour montrer qu’il n’y a pas pour eux de fin au massacre, à la terreur. Qu’ils sont là, sur cette terre, pour démontrer par l’exercice de la mort l’impossibilité de la vie. Qu’ils n’ont plus d’autre raison de vivre que de donner la mort. De faire de la mort l’exclusif instrument d’une pédagogie politique se résumant à répéter la ritournelle, le monstrueux rituel de la mort mercenaire. »

C’est une des raisons qui m’a éloigné à tout jamais de la violence politique moi qui suis issu de la filière révolutionnaire léniniste. Car à mon humble avis, la violence politique pouvant aller jusqu'au meurtre n’est que la soupape illégitime des serviteurs des capitalistes.

Ces grands ordonnateurs de tous les massacres générateurs de profit, car ils ont bien compris les tricheurs historiques, que l'on peut  faire du profit en produisant les pires négations économiques et humanitaires, du moment que la courbe de croissance du totalitarisme se redresse !

Absurde pour l’hominidé, bonnes affaires pour le capitaliste qui s’est toujours repu du crime organisé …

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Je rappelle que ces chemins que nous empruntons avec Jean Mi furent aussi ceux de la servitude nazie avant d’être ceux de la liberté !

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Je rappelle aussi que l’on ne marche jamais innocemment dans les ténèbres, et que la lumière même si elle fut intense ce mardi 8 septembre 2020, peut à tout moment s’éteindre si on n’y prend garde !  

Puis vint cette respiration bienvenue avec ce jeune breton qui parcourait le GR 10 via le Mandalé (théâtre d’autres affrontements aussi absurdes que ceux que la période 1936-1945 a générés ! C’est simplement le palmarès en vie humaines qui diffère !)

Je lui détaillais notre balade historique balisée par le Réseau Comète !

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Jean Mi m’a trouvé bien pour les explications : pas trop longues, claires et concises !

Pour une fois, il ne l’a pas dit mais il l’a pensé si fort que je l’ai imaginé le murmurer …

On a poursuivi l'aventure le long des bornes frontières de l’absurdité entre la France et l’Espagne !

Citoyen du monde, je me moque de ces artifices n’en déplaise  à Régis Debray !

Je me moque de tous les oriflammes qu’il soit noir ou rouge !

Je n’ai plus envie de me rallier à un panache coloré tout ça pour trouver un hypothétique chemin de la victoire et de l'honneur ! Ces mots me donnent la nausée …

Et puis la traversée de la ligne de crêtes fut exceptionnelle !

Au loin, j’apercevais ma montagne préférée le Mendaur en Navarre qui barrait la ligne d'horizon ! Le Mendaur qui domine le plus beau village d’Europe : Ituren.  C’est celui de ma grand-mère Juana Etxeberria Lanz (ou ma grand mère de papier : Ana Atxeari Larunari !).

Un peu plus loin, entre le Mandalé et l'Azko

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pé, près des rochers d'Arrano, nous avons étudié les différents itinéraires que Florentino empruntait en fonction des éléments qui pouvaient venir perturber la voie directe.

Il pouvait traverser la Bidasoa vers Endarlatsa pour remonter ensuite vers le Torreón de Pika. 

Ou plus au sud, traverser la Bidasoa au niveau de l’ermitage de San Miguel !

La merveilleuse ligne de crêtes dégustée, nous avions retrouvé  le célèbre Azkopé. Il est difficile d'imaginer une voie du Réseau Comète sans évoquer ce mamelon.

Là, Jean Mi décidait d’aller au plus court pour trouver la stèle qui honore la mémoire d’Antoine d’Ursel (Responsable lui-aussi du réseau Comète en Belgique) et celle du sous-lieutenant James F Burch (copilote d'un B17). En traversant la Bidasoa,  ils furent surpris par le fleuve déchaîné et ils périrent dans la nuit du 23 au 24 décembre 1943.  

Nous avons cherché à identifier l’endroit où les deux hommes se sont noyés mais cela reste un mystère à ce jour.

Nous avons échoué lors d’une précédente reconnaissance avec mon beau-père Peio Iturrioz. Et Jean Mi est passé  à côté lorsqu'il a longé  la Bidasoa en compagnie de son ami Christian et de son fils Manu qui n’est autre que mon illustre neveu. Or, je sais qu’il existe une plaque qui rappelle l’accident de cette terrible nuit glaciale car je l’ai déjà vue en photo.

Où ?

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Mystère à éclaircir pour compléter le dossier historique. 

Mais comme il n'était pas envisageable de débuter les recherches mardi dernier vu la longueur du parcours, nous nous sommes arrêtés  au niveau du ruisseau Lizarian pour assurer un ravitaillement  à la fin de la descente infernale de l’Azkopé. 

Pause bienvenue avant de poursuivre notre enquête le long du sentier du Réseau Comète qui est aujourd'hui bien balisé à cet endroit(GR T2 des deux côtés de la frontière. Voir la carte Côte basque N°33 de Miguel Angulo - SUA Ediziok Kartografa)  

Là nous nous trouvons devant le nouvelle stèle inaugurée le samedi 16 avril 2016 !

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Il ne nous restait plus qu’à longer la Bidasoa jusqu’à Biriatou ! Nous avons commis une  grossière erreur que vient de me signaler mon ami Nicolas de l’ACER car nous avons oublié d’aller voir une autre stèle qui honore cet autre grand résistant, Federico Sánchez plus connu sous le nom de Jorge Semprún.   

En conclusion :

Ce parcours remarquable montre à quel point les passeurs basques et les  aviateurs se lançaient dans une sacrée aventure !

Celle de la liberté mais  à quel prix ? Car la suite de l’aventure était corsée.

Après avoir traversé le fleuve, il fallait remonter de véritables murs jusqu’au fort de Pagogaina et d'Erlaitz  avec le risque de se faire arrêter par les spadassins du dictateur sanguinaire de cette Espagne qui sombrait dans une nuit fasciste de près de quarante ans ! 

Montage d'après une photo trouvée dans le blog de l'Association Rèpublicaine Irunaise avec l’incrustation de la photo de Florentino Goïkoetxea Montage d'après une photo trouvée dans le blog de l'Association Rèpublicaine Irunaise avec l’incrustation de la photo de Florentino Goïkoetxea

Comme nous avons déjà parcouru cette partie, toujours en compagnie de Jean Michel, il ne nous restera plus qu’à terminer le périple vers Oiartzun pour abandonner Florentino et Manuel à l’histoire …

En espérant que Thierry Txapeldun soit de la partie pour achever cette trilogie sur les pas des passeurs basques du Réseau Comète ! 

 

 

 

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