La randonnée littéraire s’écrit d’abord avec Javier Cercas

Les livres accompagnent toutes mes randonnées. Après le ravitaillement, je m’accorde toujours une bonne vingtaine de minutes pour lire. Moments de plaisir que je savoure avec le dernier verre de vin que j’ai mis de côté. Comme la dystopie totalitaire a tué mon utopie réaliste, il me reste la marche et la lecture pour m'en sortir.

Après ce constat d’échec,  je suis revenu à ce qui  convient le mieux au non-exercice du pouvoir et au refus de participer à la société du spectacle sans même virer de bord : la randonnée.

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Depuis mon plus jeune âge, je marche dont je suis. En revanche, j’étais le bête ignorant de la chose littéraire car  j’y voyais une complicité évidente avec le merchandising et le marketing des classes  dominantes. Et puis à l’âge adulte,  je suis tombé sur un professeur de littérature bénévole qui n’était autre que mon ami Jean Pierre de la Txapela Taldea

La première leçon de littérature tournait autour de la littérature espagnole. Les suivantes furent italiennes. Et là ce fut une révélation !

Certains rencontrent la foi, moi j’ai rencontré la littérature. Vive la liberté et l’émancipation ! 

C’est encore Jean-Pierre qui m’a éclairé car au tout début des cours, j’étais persuadé que Pessoa jouait au Benfica, Tabucchi au Milan AC et Cercas à l’Espagnol de Barcelone ; sans oublier Erri De Luca à la Sampdoria de Gênes !

Jean-Pierre, ce camarade aux origines sociales pures et parfaites, avait abandonné depuis longtemps tous les combats chimériques dit révolutionnaires pour épouser les contours tortueux de la social-démocratie. Mais renoncement ne voulant pas dire trahison, il avait mis en veille prolongée la praxis marxiste de son cher Antonio Gramsci pour devenir un simple passeur de l’imaginaire à la Walter Benjamin

Et ce n’est pas pour jouer le mec à la mode qui connaît Benjamin, non, c’est  tout simplement parce que c’est encore Jean Pierre  qui m’avait prêté le formidable livre : Dernière frontière de l’italien Bruno Arpaia

L’écrivain racontait en parallèle le destin d'un combattant républicain espagnol et celui tragique de Walter Benjamin sur la route des Pyrénées, à la frontière de l'Espagne de la France.

Le Lider Maximo de la Txapela Taldea et son maître, Alain Corbin Le Lider Maximo de la Txapela Taldea et son maître, Alain Corbin
Les leçons de littérature se sont étalées sur plusieurs années. Mes progrès furent considérables car je fus un élève certes laborieux mais volontaire.

Puis lors de notre séparation professionnelle, les cours se sont faits par correspondance. Le courrier déposé dans une valise partait de Lyon d’où l’appellation Courrier de Lyon (celle-là il fallait la faire). Puis notre porteur de valise attitré qui s’appelait Lou Renard, me remettait les précieux ouvrages à Amiens pour respecter notre Charte établie rue Rigollot. L’heure de la retraite ayant sonné, l'échange de la valise se faisait lors de randonnées harmonistes.

La dernière a eu lieu le long de la Grande Leyre au pays des Deux-églises. On attendra la levée des mesures sanitaires pour finaliser la prochaine.

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Le premier livre que je dus étudier fut celui de Javier Cercas : Les Soldats de Salamine.

(Je viens de me le racheter pour le relire car je l’avais prêté à un autre grand lecteur, Maurice Lorenzi notre grand ami et camarade qui est décédé sans avoir eu le temps de le lire.) 

J’avais dévoré ce bouquin alors que Cercas était encore un presque inconnu en France. Jean Pierre qui l’avait découvert, avait eu l’occasion par la suite de le rencontrer à Bordeaux. Et voici cette anecdote amusante qui avait suivi la digestion intellectuelle des soldats de Salamine.

Un soir, je me suis retrouvé au milieu des brillants intellectuels ou historiens de l’ACER chez Cathy et Nicolas !

J’étais uniquement invité parce que j’étais l’ami de Nico

Une simple luciole discrète qui s'était contentée jusque là de répondre aux critiques classiques de Patrick sur l'arriération politique des anarchistes qui n’avaient pas évolué depuis de la rupture de La Haye de 1872. Ce fameux congrès de l'Internationale vampirisé par Marx pour exclure le seul communisme qui m'agrée de canard, le libertaire. 

Après ce bref débat, je repris la parole pour approuver le choix de Patrick (enfin lucide) lorsqu'il conseilla à Jean Paul de lire le livre de Cercas les Soldats de Salamine qu’il venait de se procurer. Et comme je venais de le terminer, je me suis redressé pour remercier mentalement Jean Pierre qui m'avait permis non seulement de rattraper une partie de mon retard mais pour une fois d'être en avance sur ces redoutables lecteurs, grands et imminents spécialistes de la guerre d'Espagne

En revanche, je ne me souviens plus si l'illustre Jordi que je rencontrais pour la première fois était intervenu ce jour-là ? (à vérifier lors d'une prochain marche mémorielle)   

Puis vinrent par la suite, toujours en compagnie de Cercas la lecture des livres suivants :  Anatomie d’un instant, L’Imposteur et Le Monarque des ombres pour le plus récent.

La rencontre avec Enric Marco ce personnage bien vivant fut un séisme car l’imposteur n’était autre alors que le Président de l’Association espagnole de déportés du camp de concentration nazi de Mauthausen. Or, il n’avait jamais été déporté. Enric Marco avait fini par croire à la fable de sa propre vie qu’il s’était inventée. Il mentait en toute honnêteté. 

Mais il est vrai que notre vie passée est déjà un roman puisque nous sommes incapables de la restituer. Tout le monde s’arrange avec sa vérité. Et Cercas pense que nous sommes tous des imposteurs, lui le premier.

Pour faire le lien avec le prochain billet qui évoquera la rencontre assez étonnante avec Édouard Glissant, je dois insister sur  ces passerelles littéraires assez géniales, les Boîtes à Lire qui ont fleuri dans certaines villes.

Jean Pierre fouille sa boîte à lire préférée dans le Parc  Rivière Jean Pierre fouille sa boîte à lire préférée dans le Parc Rivière
La première que je l’avais découverte grâce à Raf, mon Géant Vert de neveu, éminent spécialiste d’Orwell s'il en est, se trouvait Square Toussaint Louverture à Bordeaux.

Quelques années plus tard, alors que je discutais de ce point avec les bibliothécaires de Villepinte et la nouvelle directrice fraichement nommée, cette dernière me précisa que c’était elle qui les avait mises en place à Bordeaux.  

Et depuis ce jour-là, lorsque je marche en ville dès que je vois une Boîte à Livres, je vais la consulter ! J’ai trouvé de pures merveilles comme L'Éthique de Spinoza ou Spartacus de Koestler à Cambo-Les- Bains.

Bizarre de trouver ça chez les basques ! Des curistes certainement ...   

Dédicace extraordinaire de Manuel Rivas Dédicace extraordinaire de Manuel Rivas
Pour terminer en fanfare ce premier billet de la délivrance philosophique, voici ce clin d’œil que m’a adressé Manuel Rivas sous forme de dessin lors d’une dédicace.

Et je dois cette gentille attention  aux cousins de Lyon, Fanchon et Yves qui avaient rencontré cet auteur.

Encore une fois c’est Jean Pierre qui m’avait conseillé la lecture de ce livre El lápiz del carpintero !

Non je vous rassure, je ne l’ai  pas lu en espagnol, j’en serai bien incapable, j’ai dévoré sa traduction en français Le crayon du charpentier mais je trouve que le titre en espagnol chante merveilleusement bien !

Et en galicien cela donne O lapis do carpinteiro !

Mais grâce à ces leçons tardives de littérature prolongées sur les  chemins de randonnée, je me suis ouvert des immensités que j’avais bêtement figées autour de l’Histoire et de la politique ! Culture marxiste quand tu nous tiens, tu ne nous lâches plus. 

Derrière ce premier parcours littéraire, le suivant va me créoliser les méninges car Jean-Pierre venait de dénicher Malemort de Glissant dans sa boîte à lire préférée de Bordeaux.

Et comme j'ai respecté les consignes de mon beau-frère qui trouvait ces billets trop longs alors celui-ci je l'ai volontairement coupé en deux.    

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