La créolisation d’aujourd’hui est l’évidente représentation du Tout-Monde de demain

J’en ai eu la confirmation en feuilletant les pages essentielles de la pensée de l’autrement et de l’ailleurs d’Edouard Glissant et de Frantz Fanon. Une double coïncidence venait de me renvoyer vers leurs écrits. Et cela m’a permis de me remémorer mes premiers pas hésitants sur les tracées oubliées de leur île natale : la Martinique.

Commençons par ce tic de langage qui m’est parfois reproché : pourquoi considérer ses propres petits-enfants comme des petits créolisés ? Tout simplement parce qu’ils sont le pur produit de ce qu’Édouard Glissant a conceptualisé.

Ils portent en eux une double mémoire de vaincus : l’esclavage en ce qui concerne leurs origines antillaises et la guerre d’Espagne pour leurs origines franco-espagnoles !

Les petits créolisés découvrent l'emplacement du camp de concertation de Nexon, 1940-1944 Les petits créolisés découvrent l'emplacement du camp de concertation de Nexon, 1940-1944
 Après ils en feront ce qu’ils voudront mais ils ne pourront jamais se défaire de la matrice originelle pour ne pas dire originale. Avant d’en venir aux hasards qui m’ont donné l’idée d’écrire ce billet, comme ces deux révolutionnaires antillais Glissant Fanon posent encore un certain nombre de problèmes, j’ai consigné les différentes guerres de religion qu’entretiennent leurs disciples ou les religieux assermentés qui ne concèdent à personne le soin d’interpréter la parole divine dans un second billet.

Commençons cette histoire en compagnie du camarade Édouard Glissant. 

Son œuvre m’a toujours passionné, fasciné et tant apporté. Il m'avait expliqué la différence entre le métissage qui est une simple mécanique alors que la créolisation va bien au-delà puisque le phénomène mixe les cultures, les individus et les communautés. Elle produit de l’inattendu. 

Et Glissant, de préciser que le parler-créole en est la parfaite illustration : Le maître sur la plantation baragouinait en « petit-nègre » ou utilisait un charabia pour faire travailler l’esclave. Et de cet échange improbable, va naitre de façon imprévisible les langues créoles.

Les propos alambiqués du poète antillais m'ont révélé des faenas linguistiques décalées avec ses inattendus, ses imprévisibles, ses incompréhensibles parfois. Ses imaginaires aussi car le Chaos-monde a toujours été pour moi un agrégat d’incompréhensions naturelles plongées dans l’absurde qu’accompagne son lot d’atrocités (esclavage, camps de concentration puis d’extermination, bombes atomiques, armées, guerres, camps de travail forcé, religion).

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J’ai alors imaginé une créolisation qui va au-delà de la simple interprétation d’Édouard Glissant pour la démultiplier en grâce à mon fils Kepa et sa femme Iwen ou européenne avec mon neveu Benji qui la prolonge dans une version européenne du côté de Toulouse !Venons-en à la première alerte de mon camarade CGT, acériste, créolisé basco-catalan Jordi, qui me signale un article sur Édouard Glissant qui m'avait échappé ! J’ai donc pris connaissance du texte d’Hans-Ulrich Obrist, le directeur artistique de la Serpentine Gallery à Londres qui avait longuement échangé avec Glissant lorsque ce dernier avait imaginé un musée de la  Martinique

Le même jour, ma petite ou ma grande créolisée de petite-fille me demandait un dessin sur Vaval pour continuer à s’approprier une autre histoire dans une bande dessinée qu’elle a déjà bien avancée.

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Comme j'ai découvert que sur le tard le poète-philosophe-pays, j’ai étudié Le Discours antillais (comme j’avais étudié le Capital de Karl Marx) avant de découvrir la Martinique en 2014 !  

Mieux, Glissant m’a largement influencé pour m’éloigner de mes certitudes puisque j’ai longtemps surfé à l’aide de mon identité-racine sur la Roue de l'infortune !

En effet, je me suis fourvoyé durant 30 ans au moins dans une réflexion structurée rassurante alors que le socle ne reposait que sur du légendaire à cause de la fameuse boucle de la mélancolie due au silence sur la  guerre d’Espagne. Quant à l’illégitimité de mes racines basques, je m’en suis rendu compte lorsque je marchais en Guipúzcoa, pays de mon grand-père ou en Navarre, pays de ma grand-mère puisque j’étais incapable d’échanger avec l’autre ne comprenant ni un mot d’espagnol ni un mot de basque. Et le schéma guévariste restera à jamais gravé dans une illusion ! Je m'en suis débarrassé pour revenir à une identité-relation partagée bien loin à présent du conditionnement normatif marxiste.Merci Édouard pour ce service rendu. J’ai eu la chance de méditer sur la révélation de mon être lors de l’ascension de ma montagne de Sion désignée de la Martinique : la Pelée !

Je rappelle pour les mystiques que le légendaire Moise (l'agent divin du Mossad diligenté par un irraisonné appelé dieu) a eu son mont Sinaï à lui ! Pour moi, homme réel s’il en est, ce fut la Pelée ! A chacun son parcours du combattant.

Passons  à présent au second personnage mythique, Frantz Fanon

De retour de la Martinique en ce mois de décembre2020, Fred de la banche créolisée antillaise m’apportait ce livre de Frédéric Ciriez et Robert Lamy : Frantz Fanon dédicacée par la camarade Solitude-Douce du Phalanstère de Saint Pierre !

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Ce livre sur Frantz Fanon est un trésor inestimable. Un joyau. Le texte et le graphisme ! 

Et puis il m’a permis de réviser mes aprioris défavorables à l’encontre de Sartre, de Simone de Beauvoir et de Claude Lanzman, l’homme qui avait osé attaquer les thèses d’Hannah Arendt !

Sacrilège Claude Lanzman. Il avait osé dire ce sicambre hérétique :

«  Cette notion de banalité du mal est profondément stupide. C'est la banalité des propres conclusions de Mme Arendt. Elle n'y a rien compris. »

Depuis je l’ai pardonné car comme me l’a soufflé Sartre  «  On ne meurt pas de vieillesse, on vieillit de mourir. »

Et ces propos impies se sont envolés en lisant la BD. Et il fut un homme courageux Lanzman en pleine guerre d’Algérie ! 

Quant au livre sur Fanon, c’est du très grand art avec un graphisme fascinant et un texte de haute volée où on découvre sans jamais se lasser un fantastique Frantz Fanon. 

J'ai toujours admiré le courage de Fanon ! Pour moi c’était un authentique révolutionnaire dressé contre la bêtise colonialiste. Or, très peu de gens sont courageux dans la vie, c'est même la lâcheté qui est le propre de l'homme. Ce qui contredit les absurdités du philosophe écossais Hobbes qui disait que l'homme est un loup pour l'homme. 

Non l'homme est un chien servile pour l'homme, alors que le loup est un animal trop fier et trop courageux pour se voir attaché avec un collier. Pour revenir à Fanon, alors qu'il aurait pu se comporter comme un psychiatre reconnu malgré la couleur de sa peau qui lui avait joué quelques tours par le passé dans cette France éternellement réactionnaire, il s'est comporté comme quelqu'un de solide dans sa tête fort de la pertinence de ses idées.

Mais comme l’avait si bien défini son mentor François Tosquelles, existe-t-il d’autres façons de pratiquer la psychiatrie que politique ? 

Car l’exercice de la psychiatrie a toujours été l’exact reflet des conceptions politiques, économiques, philosophiques et religieuses des sociétés humaines. Et Frantz Fanon a tout laissé tomber pour devenir un psychiatre révolutionnaire pour s’éloigner de cette gangue intellectuelle de supériorité que des psys bien comme il faut, qui débitaient de grosses âneries à propos des colonisés. Car ils considéraient le Nord-africain comme menteur, voleur, violeur, hâbleur et fainéant.

Et bien sûr inférieur intellectuellement au colon qui lui comme tout le monde le sait était civilisé. Il y a même des sommités intellectuelles qui ont théorisé de façon scientifique ces inepties raciales. Mais je n’irai pas plus loin que ces évidences n’ayant pas la maitrise de cette discipline comme mon ami Jean Pierre de la Txapela Taldea.

Je vais revenir à des choses plus accessibles. Pour comprendre ce phénomène de guerre raciale et conquérante, commençons par évoquer la figure de Bugeaud. Une sorte de grand malade, il s’était spécialisé dans les enfumages lors la première guerre d’Algérie : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, fumez-les à outrance comme des renards. »

Bugeaud pour la reconnaissance de ces criminelles opérations, c’est du lourd : Grand-croix de la Légion d’honneur, maréchal de France.

Pour moi un banal criminel ou un pré nazi pour les enfumages. Première guerre d’Algérie que l’on appelle conquête de l’Algérie de 1832 à 1871.

Et lorsque tu es petit on t’apprend qu’Abdelkader a été battu par les civilisateurs français comme Jimmy Connors a été battu par Arthur Ashe à Wimbledon en 1975 !

Le psychiatre Fanon avait réfuté ces pseudo thèses scientifiques de ses collègues qui n’étaient que des eugénistes de la pensée. Car ils traitaient les indigènes comme de simples bicots, des bounioules, des ratons mais certainement pas comme des malades ! 

J’ai entendu toute cette logorrhée méprisante que ne saurait renier la famille fasciste à la mode dans ma France, pas de celle de Jean Ferrat, non celle détestable des Gobineau, Drumont, Soury,  Maurras et compagnie ! 

Pour m’aider  à surnager dans ce domaine complexe, faisons donc appel à Raphaël Confiant. Indispensable de lire L’Insurrection de l’âme. Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex, livre que m’avait offert le camarade philosophe-politique-pays du Phalanstère de Saint-Pierre, Hugues. Raphael Confiant commentant la  préface de Sartre des Damnés de la Terre   :

« (…) elle a fait du même coup de Fanon l’anti-Gandhi ou l’anti-Martin Luther King, c’est‑à-dire un apôtre de la violence, alors que ce dont il parlait, c’était de la contre-violence du colonisé. Indispensable dans une Algérie soumise à un million de colons et à une armée française qui utilisait le napalm et la gégène. »

Puis il ajoute à propos du texte de Fanon :

« Il s’agit d’un ouvrage fondamental et qui est toujours d’actualité. Chaque fois que je vois les images terribles des centaines de migrants qui se noient en Méditerranée, je pense à lui. Chaque fois que je vois Gaza dévasté sous les bombes et des enfants palestiniens tués, je pense à lui. Mais cet ouvrage me donne aussi à réfléchir quant aux régimes dictatoriaux ou semi-dictatoriaux qui, après l’indépendance, se sont malheureusement installés dans la plupart des pays arabes et africains. Fanon avait eu la prémonition de tout cela dans Les Damés de la terre. »

Le monde n’a pas beaucoup changé depuis 1961. Sauf que les criminels étaient français  à cette époque. Je renvoie à la lecture du livre de Pierre Vidal-Naquet : Les crimes de l'armée française en Algérie 1954-1962. L'armée française était une banale bande de fascistes dignes des nazis qu'ils avaient combattu pour certains. Car ils considéraient que les algériens étaient des sous-hommes.

Allons des bicots pensez donc ! Et la supériorité colonialiste vous en faîtes quoi mon bon monsieur de la pensée subtile héritière des ténèbres de Drumont et de Gobineau. J’exagère ?, non j’ai lu Vidal-Naquet et Fanon. Les autres ont fermé les yeux.

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Fanon en septembre 1957 :

« En réalité, l’attitude des troupes françaises en Algérie se situe dans une structure de domination policière, de racisme systématique, de déshumanisation poursuivie de façon rationnelle. La torture est inhérente à l’ensemble colonialiste.

La torture en Algérie n’est pas un accident, ou une erreur, ou une faute. Le colonialisme ne se comprend pas sans la possibilité de torturer, de violer ou de massacrer.

 La torture est une modalité des relations occupant-occupé. »

Toujours avec cette chance qui accompagne mes lectures ou mes écoutes de l’inattendu, j’avais découvert sur France Culture dans l’émission « A voix nue »,  Alice Cherki qui fut l’assistante de Frantz Fanon à Tunis.L’histoire de la psychanalyse en France l’estampille comme une sympathique juive algérienne. C’est dire tout le mépris officiel de ces gens dit de savoir qui te classent, s’ils considèrent que tu n’as pas choisi le bon chemin. Formidable Alice Cherki qui nous dit  : 

 « Ceux qui reprochent à Fanon d’avoir voulu transposer une donnée existentielle dans le champ du politique oublient que la violence dont il parle est une violence des sociétés faite aux individus, à l’empêchement d’être, d’advenir comme être dans un possible de soi-même. »

Fanon était un internationaliste authentique qui disait : 

« Je ne suis pas identifié à l’origine, je ne la renie pas, mais mon destin de sujet me pousse ailleurs. »

Pour finir citons ces deux phrases de Glissant et de Fanon. Glissant :

« On ne prend pas au sérieux un nègre qui pense ! »

Comme lui avait dit son professeur, Fanon a toujours eu en tête :

« Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l'oreille, on parle de vous ! »

Merci aussi à la chance de m’avoir fait rencontrer Solitude Douce, Raphael Confiant, Alice Cherki, Hugues, Frédéric Ciriez, Romain Lamy. J’ai même suivi la tracée de Fanon du Morne Rouge au Prêcheur lorsqu’il est parti rejoindre les Forces Libres Françaises. J’ai été salué Glissant au Diamant en compagnie de Fred et de Solitude-Douce dans ce site si cruel où il aimait tant aller : Le mémorial de l’Anse Caffard qui retrace le naufrage d’un bateau négrier.

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Laurent Valère y a sculpté quinze statues à jamais  figée dans l’horreur. Et mon camarade Alain a même joué de la conque de lambi avec un groupe de sacrés musiciens !

 

à suivre ... 

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