Toujours à propos de Glissant et de Fanon

En étudiant les parcours des deux camarades antillais je ne me rendais pas compte à quel point ces personnages pouvaient être clivants. Je vais donc prendre le temps dans ce second billet de visionner sereinement les controverses post-mortem qu’ils ont involontairement déclenchées !

Car tout d’abord comment peut-on enfermer ces personnages dans un tombeau de glace afin de garder pour soi la légitimité de la transmission intellectuelle ? 

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Au début je voulais juste évoquer ce qui pose problème chez Frantz Fanon, la violence révolutionnaire 

Mais en voyant ce qui s'est passé à Bordeaux je ne pouvais pas laisser passer cet incident. 

Mais commençons par ce postulat terrible en évoquant le pire fléau des temps modernes dont aucune Révolution n’a jamais pu endiguer la pandémie humaine la plus meurtrière que je connaisse.

La violence accompagne le capitalisme depuis la nuit des temps, et ce dès le début de l’accumulation primitive (les serfs au Moyen-âge, bien sûr puis l’esclavage avec la mise à mort du continent africain qui se poursuit en toute impunité de nos jours sous d’autres formes. Rappel pour les faux-culs et les béni-oui-oui).

La violence accompagne aussi notre vente ordinaire de force de travail dont le foyer infectieux est tout simplement l’accumulation secondaire du capital ! 

Ensuite toutes les guerres, je dis bien toutes les guerres ne font qu’entretenir un cycle économique vertueux uniquement pour le capitaliste. Sinon on ne produirait pas autant d’armes, d’avions de combats et de bombes atomiques. Si la France aujourd'hui se comporte comme une puissance coloniale qu’elle a toujours été, c'est certainement pas pour aider les populations locales mais bien pour sauvegarder les intérêts économiques des capitalistes qu'elle soutient.

Après le capitaliste a juste besoin d'entretenir une plume servile à moindre frais pour vanter les mérites de la civilisation exportée et magnifier le courage de nos braves soldats français qui luttent pour la paix. Tous les capitalistes possèdent les moyens médiatiques même les plus absurdes pour rendre les gens à leur essentiel : la conviction innée et inaliénable de leur propre aliénation !

Ou comme disait Marx, au fétichisme de la marchandise. Il convient ensuite au marketing de l’infamie de convertir intellectuellement et électroniquement ce fétichisme afin que les zeks de tous les pays continuent de s’unir derrière une illusion d’un avenir qui un jour ne passera plus. 

Mais revenons à Fanon soi-disant théoricien de la violence. Pour Fanon, oui la violence est légitime lorsque à l'agression capitaliste, fasciste, esclavagiste, elle reste  l’ultime recours pour survivre. Je n'ai jamais contesté cette évidence.

Mais je laisse en l’état le débat que je poursuivrais en live avec Jordi, Hughes et avec d'autres en partant du constat qu’à mon sens la violence révolutionnaire a échoué à remettre en cause le système capitaliste et son armée de soumis qui ont toujours défendu des intérêts qui n’étaient  les leurs.

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Si on étudie ou lit Fanon,  on doit dépasser ou oublier la fameuse phrase de la préface de Jean-Paul Sartre aux Damnés de la terre :

« (…) Le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé … »

Je viens de relire Les damnés de la terre et je n'ai rien d'autre  à ajouter. Profitions de ce arrêt pour évoquer la controverse qui a eu lieu à Bordeaux à propos d’une rue qui devait s'appeler Frantz Fanon.

D'un côté, le Fakir du Plumaçon, le célèbre illusionniste de l'hiver 95, allait se dégonfler, comme il y en a toujours eu l'habitude, face à la violente attaque des fascistes bordelais. Il faut dire que l'histoire de Bordeaux a un lien très fort avec ce mouvement de demeurés ou de pantins déguisés en hommes surtout au moment de l’occupation nazie de la ville. Passons ... 

Et comme ce montois, ce Fakir du Plumaçon aujourd’hui parti avec ses bottes pour rester bien droit au conseil constitutionnel, n'aime pas jouer les ballons à hauteur, il a botté en touche en disant : «  La dénomination des voies de notre commune doit être l'occasion de rendre hommage à des personnalité qui incarne des valeurs partagées. »

Rappelons au passage que ce garçon qui avait pris sa retraite d’inspecteur des  Finances à 57 et demi voulait en 1995 nous faire travailler jusqu’à épuisement de notre force de travail valide.

Ces types sortis avec une langue bien pendue à déblatérer du vent qui n’en n’ont jamais foutu une ramée dans leur vie s’acharnent à faire bosser ceux qui sont les seuls à les enrichir. Et le faux petit prince qui cherchait sa rose de Hollande est bien dans la droite ligne pétainiste de ces voleurs de vie pour les autres, ne l’oublions pas. Quand je dis pétainiste, c’est pour labéliser toutes les réformes qui vont à l’encontre du fameux programme édicté et pensé par ces résistants qui sont morts pour que nous vivions dans un monde libéré,  pas pour enrichir les capitalistes ! 

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J’ajoute cette citation de Fanon qui me parait toujours d’actualité (lue dans Peau noire masques blancs) :

 « (…) : l'aliénation intellectuelle est une création de la société bourgeoise. Et j'appelle société bourgeoise toute société qui se sclérose dans des formes déterminées, interdisant toute évolution, toute marche, tout progrès, toute découverte. J'appelle société bourgeoise une société close où il ne fait pas bon vivre, où l'air est pourri, les idées et les gens en putréfaction. Et je crois qu'un homme qui prend position contre cette mort est en un sens un révolutionnaire. »

Enfin je finirai avec cette phrase de Fanon qui illustre bien ma vieille passion pour ce psychiatre révolutionnaire :

«  La conscience de soi n'est pas fermeture à la communication. La réflexion philosophique nous enseigne au contraire qu'elle en est la garantie. La conscience nationale, qui n'est pas le nationalisme, est la seule à nous donner une dimension internationale. »

Notons que la fille de Frantz Fanon, Mireille Fanon Mendes France, ne voulait pas que le nom de son père soit associé au passé négrier de Bordeaux car disait-elle dans sa lettre qu’elle avait adressé au maire de Bordeaux de l’époque : 

«  La mémoire ne peut être partagée par des effets d’oubli et de réécriture ou par un pseudo changement de la toponymie qui viendrait redorer le blason d’une ville coloniale par excellence. Elle ne peut exister que parce qu’elle regarde en face et assume les crimes commis, fussent-ils les plus horribles et eussent-ils changé définitivement le sens de l’humain. »

 L’héritage d’Édouard Glissant : une étonnante controverse

Un samedi ordinaire dans le Neuf-Trois, la médiathèque de Villepinte avait invité François Noudelmann lors de la sortie de son livre : Le Toucher des philosophes.

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Je le connaissais de réputation puisqu’en ce temps-là, François Noudelmann animait les émissions de philosophe sur ma radio préférée, France Culture. 

Ce jour-là, j’avais fait fuir ma voisine, une sartrienne intégriste que mes propos avaient scandalisée.   

Je n’avais pas compris les raisons de la débandade de cette Castor Senior frustrée suivi de son Ragondin de fils, tout ça parce que je lui avais dit :

« Ecoutez madame, arrêtez de citer tous ces noms qui relèvent de l’histoire totalitaire chère à Sartre ! C’est le peuple qui fait la Révolution, ce sont les intellectuels bourgeois qui la mettent au pas et qui ouvrent la voie au dictateur qui s’empresse de la dévoyer … »

Et elle avait refusé de débattre car  à ses yeux, j’avais insulté Sartre. Puis après cet esclandre,  j’avais longuement échangé avec François Noudelmann sur d’autres sujets. Mais  j’ignorais qu’il connaissait aussi bien le barde créolisant à tout jamais.

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir quelques mois plus tard une biographie : Édouard Glissant, L'identité généreuse, signée François  Noudelmann ! 

Deux jours après sa sortie en libraire comme le précisait le journal, je m’étais empressé d’aller l’acheter à la formidable librairie, Folies d’encre située à la fin de la rue de Strasbourg à Aulnay-sous- Bois. Par chance, la libraire en avait un exemplaire de disponible et j’en commandais un supplémentaire pour l’envoyer au Phalanstère de Saint Pierre. L’ayant lue d’une traite, je l’avais donnée par la suite à mon ami Jordi afin qu'il surligne les passages importants avec son fameux stabylo rouge. Hélas, une violente polémique allait suivre la parution du livre dans des termes pas toujours très sympas, dignes de censeurs inquisitoires. En lisant ce flot de critiques, j’ai compris que l’icône Glissant était devenue « chasse gardée ».

Étonnant car il me semble qu’Édouard Glissant n’a pas toujours été prophète en son pays. Alors quitte à passer pour un hérétique qui n’a rien compris à la pensée archipélique de l’ailleurs, j’ai poursuivi mes études glissantiennes toutes personnelles sans me fier aux interprétations des uns et des autres. 

J’avais été soufflé par la violence des propos tenus à l’encontre de François Noudelmann  par un boss de l’Institut du Tout Monde (que j’appréciais par ailleurs) soutenu par le boss de Mediapart ! Voici un extrait de la conclusion du grand prêtre de l’ITM  à propos du livre : Édouard Glissant, L'identité généreuse : 

«  Peut-être d’autres voix s’élèveront-elles. La mienne est celle d’un lecteur, puis d’un commentateur de l’œuvre, qui ne prétend nullement détenir la vérité de Glissant, que personne ne peut prétendre posséder. À moins de lire et de relire son œuvre, où tout est dit d’une vie et d’une vision. Vu comme un « admirateur » par Noudelmann, j’essaye d’être frontalier de la Relation que nous suggérait et nous annonçait le poète. Et à moins d’une complaisance inenvisageable, je ne peux pas accepter de le voir aujourd’hui rabaissé, rétréci et sali. Je ne parviens pas à voir une autre intention dans ce livre, que celle de se servir d’une proximité usurpée, plutôt que de servir l’œuvre et la mémoire de l’homme qui en fut l’auteur. » Loïc Céry, février 2018.

Je laisse à chacun le soin de lire toute les tenants et les aboutissants de cette affaire qui m’a surpris, étonné puis scandalisé vu la qualité intellectuelle des accusateurs ! Puis en creusant au plus près de l’histoire, il me semble que comme aurait pu le dire Gracchus Babeuf tout ce tsoin-tsoin glissantien s’apparente plus à une conspiration des "EGO" qu’à autre chose !  

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Et puis ça m’a fait du bien de lire la controverse ! Mais moi j’ai choisi mon camp : c’est François Noudelmann. Un mec qui dédicace un livre : « Pour Marc en fraternité libertaire amicalement François », avouez que ça ne peut être qu’un mec bien puisqu’au terme d’un entretien à bâtons rouges rompus on avait accroché sur la vision d’autre monde. 

Puis pour réaliser un cadrage débordement parfait à l’encontre des fameux et fort célèbres gardiens du temple, j’ai dégusté, dévoré et me suis délecté des entretiens entre Edouard Glissant et François Noudelmann, que le camarade Tancrède celui qui avait péché, a consignés dans le livre L’entretien du monde !   

Il faut que je me concentre à présent sur Sartre en écoutant les adagios de Mozart ou le jazz que mon professeur me conseillera pour appréhender son dernier livre  Un tout autre Sartre que le Lider Maximo de la Txapela Taldea a acheté à la formidable librairie La Machine à Lire à Bordeaux  !

Toutes ces histoires m’ont renvoyé  à mes jeunes années marxistes où il était interdit de critiquer dieu le Père, Karl Marx, et la Sainte Trinité si vous ne vouliez pas être excommunié comme le font tous les religieux de toutes les chapelles du monde. Ou simplement être jeté à l’eau si vous osiez comme Boris porter un jugement d’Evian. Dernier sourire avant de clore ce billet en compagnie de Dany la Rouge, Roland l’illustre syndicaliste révolutionnaire et mon camarade de l’ACER, Nico ! Un bon moment partagé à la sortie d'une exposition. Nous échangions sur les sujets classiques que je viens d’évoquer.  

Et plus j'avançais de solides arguments sur un sujet classique : le communisme en général, et plus Dany la Rouge me coupait la parole.

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Avec tendresse, y ajoutant une pointe de délicatesse avant de me balancer : 

«  En fait, tu n'as qu'une culture livresque, et tu te contentes de la répéter comme un bon perroquet ! Elle aurait pu ajouter à son habitude lorsqu’elle est à court d’arguments (elle l’a certainement fait) : Que le cul te pèle ! »

Objection votre honneur. Lorsque j'aime un auteur, un philosophe, un artiste, je vais balayer toute son œuvre non pas pour étaler mais tout simplement parce que je suis un passionné. Ensuite le fait d’engranger un maximum de connaissances théoriques et d’histoires passées m’aide à imaginer une autre société, un autre monde qui dépassera l'horreur de ce système capitaliste mortuaire. Est-ce possible ? 

Même si l’époque nous situe dans un cycle Kondratieff inversé du communisme, il ne faut jamais désespérer. Le fascisme n’est qu’une facette de la violence capitaliste puisqu’entre le Prince, le Dictateur, le guide suprême, vous l’appelez comme bon vous semble, sa cour et la plèbe, se stratifie une armée de zombies qui est là pour tirer sur la plèbe afin de protéger cette caste propriétaire qui a accaparé le vol historique ! 

Ce jour-là, je ne cherchais même pas à conceptualiser mes théories déviantes dites d’extrême gauche,  je voulais juste échanger pour m’aider à réfléchir. Mais Dany la Rouge insistait : « Que le cul te pèle ! »

Quant à Roland plus posé que sa douce et tendre camarade d’épouse, il avait ajouté à mon  intention : « Avant de se définir d’extrême gauche, il faut déjà être de gauche ! »  

Et je ne voulais pas en rajouter juste échanger avant que le cul me pèle. 

On me le l'a souvent dit : 

« Mais qui es-tu, toi, pour évoquer Frantz Fanon ou Édouard Glissant. Karl Marx, Vladimir Ilitch Oulianov et consorts ? Depuis je réponds (je viens d’avoir Dany au téléphone) : « Que le cul vous pèle. »

La Boétie avait un ami Montaigne, moi j'ai une amie, ma teigne ! Non, non, ce n'est pas Dany la Rouge !  Une amie et une maîtresse : la Liberté

Pour le reste, les débats, les explications, je laisse tomber et que le c.. …. ….  (Vous connaissez la sentence  à présent. Merci Dany !)

Alors que ce soit pour Frantz Fanon ou Édouard Glissant, je lirai et j'écrirai ce que je voudrais. Car lorsque je discute avec mes deux petites créolisés profitant des commentaires avisés du petit dernier qui a un avis sur tout et aussi des analyses historiques déjà pertinentes de la grande (elle a bientôt dix ans), je me dis que la créolisation de type glissantienne surfera toujours avec subtilité pour ceux qui s’écartent du religieux, de toutes les religions les laïques comme les autres. Et encore merci à ces deux penseurs de l'ailleurs de m’avoir instruit !

 

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