Marc Etxeberria Lanz
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Billet de blog 19 oct. 2021

Les sentiers de nos ancêtres dévoilent l’histoire embrouillée de la montagne basque !

Trois histoires révélées au coeur de la montagne basque. Mais ce massif cache de nombreuses chausse-trappes, il était nécessaire de s'adjoindre les services de guides de la trempe de Peio de Zapeta Xilo ou de Jean Mi cet authentique spécialiste des Pyrénées.

Marc Etxeberria Lanz
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après notre virée de jeudi dernier en compagnie du basque Arturo et de son beau-frère, Thierry le navarrais, j’ai décidé de réécrire ces trois balades passées pour les transformer en randonnées de l’avenir : 

  • La véritable bataille de Roncevaux enfin révélée au sommet du Leizar Ateka
  • L’ombre de Messala Corvinuis avait soudain envahi la Tour-Trophée d’Urkulu    
  • Le Txindoki plongé dans la tourmente irréelle de la guerre d’Espagne

La véritable bataille de Roncevaux enfin révélée au sommet du Leizar Ateka (1409 mètres)

Cette sortie en montagne avec le groupe Zapeta Xilo allait me permettre de suivre à la trace la puissante armée franque de Charlemagne dans la traversée des Ports de Cize

C'est à Béhérobie, là où la route s’éteignait pour laisser la place au sentier montagnard que débutait mon étude. D’un pas assuré et régulier, Peio le plus grand pisteur d’Euzkadi (appellation 1936-1937) avait pris la tête de la colonne nationaliste basque, suivi de Jean Mi, mon beau frère, qui ne se doutait pas ce jour-là qu'il allait devenir plus tard le Grand Spécialiste des Pyrénées.   

Après avoir avalé deux redoutables murs, on retrouvait de la dénivelée suave au col d'Organbide. Le champ visuel s’élargissait au fur et à mesure que le paysage s’étirait en d’immenses pâturages à peine défigurés par de vilaines pistes. Les intempéries passées avaient  dilué la crête calcaire pour nous offrir des croupes gazonnées arrondies.

Deux escarpements blancs résistaient à l’usure naturelle, la redoute de Château Pignon et l’enceinte de Zerkupe

Sur ces merveilles géologiques, des hommes s'étaient estourbis pour planter des bannière ridicules au sommet de la dérision. 

Et le sang avait coulé le long de ces paisibles parois rocheuses. J’en ai toujours déduit que, malgré leur réputation, les brebis étaient bien moins sottes que les hommes qui se moquent de leur panurgitude !

C’est lors de cette balade que je suis tombé amoureux du paysage basque. Et par la force des choses, un adepte de ces longues divagations au milieu des troupeaux de laine, surveillés par le vautour fauve. 

Et ce n’est que bien des années plus tard que je me suis mis à la recherche du mystérieux cromlech, du dolmen ou du menhir qui balise la vieille, la très vieille piste de transhumance. La première halte historique se situait au col d’Urdanarre

Depuis que Jean Jacques Taillentou, un de mes professeurs d’histoire préféré m’avait éclairé sur la supercherie du Guide du pèlerin soi-disant écrit par le moine Aymeric Picaud  entre 1140 et 1173, je suis revenu sur ce passage qui voyait les Pilgrims essayer de traverser les Ports de Cize. Ils devaient éviter de croiser ces drôles d'habitants Les basques et les navarrais car :

« La férocité de leurs visages et semblablement celle de leur parler barbare épouvantent le cœur de ceux qui les voient. (...) C’est un peuple barbare, différent de tous les peuples et par ses coutumes et par sa race, plein de méchanceté, noir de couleur, laid de visage, débauché, perfide, déloyal, corrompu, voluptueux, ivrogne, expert en toutes violences, féroce et sauvage, malhonnête et faux, impie et rude, cruel et querelleur, inapte à tout bon sentiment, dressé à tous les vices et iniquités. (...) Pour un sou seulement, le Navarrais ou le Basque tue un Français.»  

Rien que ça ! Oublions la mauvaise réputation de nos ancêtres et reprenons le cours de notre balade au pied de la dernière montée avant le sommet du Leizar Ateka

C'est là ici que j’ai commencé  à chercher avec la Crux Karoli de Charlemagne (je ne ferai aucun commentaire sur ce sinistre personnage à moitié teuton, à moitié franc).

Et de fil en aiguille, et surtout de randonnées en randonnées dans les parages,  j'allais m'intéresser à la véritable histoire de la bataille de Roncevaux qui n’a rien à voir  avec celle que l’on apprenait à l’école, qui n’est qu’une banale chanson de gestes écrite quatre siècles plus tard !

J'avais appris que trois hauts  dignitaires : le Préfet de la Marche de Bretagne, qui n'était autre que Roland ou sous son appellation franque Hruotland, le Prévôt de la table royale et le comte du Palais avaient tous péri lors de la bataille de Roncevaux.

Mais pour comprendre cette histoire, un retour en l’an 777 est indispensable.

Charles venait une fois de plus de mettre à la raison les turbulents saxons. À cette occasion, il avait organisé un Plaid à Paderborn en Westphalie. Un plaid était une sorte d’assemblée où Charles prenait conseil auprès de son premier cercle pour étudier la marche de l’histoire. Car il devait dans les jours prochains rencontrer Sulaiman Ibn Al Arabi qui lui avait promis des conquêts faciles en Hispanie.

Mais un an plus tard en 778, Sulaiman fut débarqué par Husain Ibn Yahya Ibn Al Ansari qui lui avait pris sa place. 

Or Charles, à la tête de sa puissante armée était déjà en route vers Saragosse. Et lorsqu’il parvint aux portes de la ville, Hussain lui refusa l’entrée ! Pas de Sulaiman, pas de conquêtes et de pillages assurés, Charles était furieux mais il n’avait pas les moyens militaires d’assiéger Saragosse et de faire plier Hussain !

Dépité, il poursuivit avec sa puissante armée con chemin en direction de Pampelune. Ne me demandez pas la raison, je ne la connais pas ! 

Tout ce que je peux imaginer c’est que Charles voulait laver l’affront de Saragosse. Et il allait ordonner à ces anciens et à ces nouveaux Francs de détruire l’enceinte fortifiée de la ville ! La suite est un rituel classique : meurtres, viols et pillages !

Seuls des scribes talentueux mais malhonnêtes allaient maquiller la fin de l’épisode afin de préserver la gloire du roi franc. Et un troubadour doué chantera la légende du preux chevalier Roland dans une fameuse chanson de gestes que de gentils instituteurs continueront à nous susurrer à l’oreille.

L’histoire officielle a longtemps ignoré les événements du 15 août 778. 

Alors allons-y : Iruñea (Pampelune) détruite, le grand Charles quitte Oria ou Orreaga. Il se dirige à présent vers le col de Roncevaux. Mais les échos des massacres de Pampelune se sont répercutés dans toute la montagne. Des bandes en armes se ressemblent spontanément et vont attendre le passage de l’armée franque le long de la fameuse voie de tous les envahisseurs.

Les Francs progressent très lentement sur ce sentier étroit qui court sur les flancs de l’Astobizkar. Ils ne s’attendent pas du tout à une attaque des Vascons. 

Ces Vascons qui sont-ils ? :

Des Navarrais des montagnes ?, des Gascons, peut-être ?, des Béarnais ?, des Aragonais ?, des Banū Qāsī ? Cette armée hétéroclite était-elle dirigée par Loup II D’Aquitaine qui ne portait pas Charles dans son cœur ?

Ces questions resteront sans réponse car à partir là tout repose sur des suppositions.

L’armée franque va tomber dans une embuscade dont elle ne se remettra pas. Les premiers cavaliers de l’avant-garde posés sur de lourds destriers vont sortir indemnes du piège mais les autres vont être massacrés car une armée ainsi équipée ne peut pas manœuvrer sur un terrain aussi difficile.

Le 15 août 778 est donc la date officielle de la seule défaite militaire de Charles, roi des Francs.

Mais comme tous les souverains d’hier et d’aujourd’hui, ce dernier a demandé au moine Éginhard de minimiser le choc de cette déroute ! C’est ainsi que l’emplacement exact de la sainte croix, de la bataille, de la rouste même s’est perdue dans la nuit des temps. 

Aujourd’hui la voie céleste s’appelle le GR 65. Et la chanson de gestes qu'a composée Benito Lertxundi, Orreaga !  

Puis d’un coup d’olifant qui me tira de ma rêverie, Peio sonna la retraite !

Plus bas comme une armée franque, le groupe s’était scindé en deux.

L’avant-garde de l’équipe était persuadée que nous la suivions alors que nous étions devant eux car un torrent qui avait creusé les flancs abrupts de la montagne ne proposait pas de passerelles naturelles qui nous auraient permis de basculer de l’autre côté de la vallée. 

Nous n’étions plus que quatre : une jolie infirmière aux yeux de velours que je n’ai plus jamais revue, Pascal le futur kiné, Jean-Mi et ma pomme.

Jean Mi avait alors pris les choses en main. Un sens inné de l’orientation, un zeste de bon sens, un soupçon de logique, facile le beau-frère ! Pourtant, il n’avait jamais mis les pieds dans cette vallée perdue ni même dans la montagne basque.

Sûr de lui, sans hésiter, il choisissait l’axe qui lui semblait le plus  judicieux. Et il recommençait cette opération à chaque embranchement.

Or il faut savoir que dans la montagne basque, le moindre chemin agréable ou anodin peut vous entraîner vers une borde abandonnée ou au pied d’un ravin ténébreux comme celui d’Arranosin par exemple. 

Les sentiers basques recèlent une multitude de pièges comme si cette montagne mystérieuse prenait un malin plaisir à ne pas se laisser apprivoiser. Une trouée salutaire permit à Jean-Mi de repérer des fermes au fond de la vallée. Nous étions sur le bon chemin.

Plus tard, attablés autour d’une bière, Peio demanda à Jean Mi pourquoi nous étions arrivés une bonne demi-heure avant le reste du groupe. Comme Ganelon ou Roland,  j’aurais été bien incapable de retrouver le bon chemin dans ce dédale incertain, sans carte, sans boussole. C’est pour cette raison que j’ai longtemps préféré la chanson de gestes à l’histoire !  

L’ombre de Messala Corvinuis avait soudain envahi la Tour-Trophée d’Urkulu    

Ce dernier jeudi 14 octobre 2021, nous sommes repartis à la rencontre des fameux romains qui avaient mis à la raison les Aquitains et les Gaulois, un peu plus haut, un peu plus tard !

Avec les deux basques Thierry et Arturo nous avons revisité cette histoire avec la découverte pour les deux amis de la Tour Trophée que Messala Corvinuis fit ériger sur le sommet navarrais d'Urkulu  ! 

Toute cette histoire qui date, je l'avais apprise lorsque Peio nous avait proposé à mon illustre beau-frère, Jean Mi et  à moi-même un itinéraire audacieux qui traversait le lapiaz calcaire des crêtes près de la tour d’Urkulu avant de retrouver l’anticlinal d’Arpea ou la grotte du berger. 

Derrière les sources de la Nive, un bélier ombrageux avait refusé de nous laisser traverser son domaine nous obligeant à enjamber prestement les fils barbelés qui le retenaient prisonnier. Après avoir contourné l'arène champêtre, le sentier aborda le fameux double mur étagé que nous passâmes bien en rythme agrémenté des commentaires toujours pertinents  de Jean-Mi

Les choses se compliquèrent dès notre arrivée à la borne frontière 212 car brusquement et sans crier gare, une gigantesque lame de fond cotonneuse plongea la montagne dans l’obscurité. L’Errozate s’éteignit. À leur tour, les vaches et les chevaux qui nous entouraient furent happés dans les rets serrés du nuage.

Peio surpris par la violence du changement, modifia le parcours et nous dirigea vers les cabanes de Leizehandy. Nous avancions au jugé en évitant de nous fourvoyer dans les gouffres que l’immense lapiaz fissuré dissimule sous une végétation sauvage. 

Nous devions nous échapper de ce labyrinthe vert en espérant qu’une sente contourne cette armée des ombres, composée de hêtres chétifs et torturés et nous permette de grimper enfin sur la crête, là où se cache la tour trophée.

Le spectacle était certes envoûtant mais il me tardait de quitter cet enfer vert. Les masses informes n’étaient que des illusions car le brouillard prenait un malin plaisir à déformer le réel. Comment faire pour retrouver l’imposant vestige ? Soudain le grand manteau blanc se déchira, révélant une piste ! Une fausse piste à l'évidence, nous étions complètement perdus ! 

Un autre croisement de pistes nous proposa un nouveau choix. Sans plus de réussite. Peio décida alors de retrouver les cabanes de bergers que nous avions aperçues lors de notre premier passage. Enfin, là nous nous réfugiâmes à l’intérieur de la bergerie extérieure qui jouxte l’habitat principal car un vent violent et glacial s’était levé mais il ne parvenait toujours pas à déloger ce maudit brouillard. 

Le ravitaillement achevé, Jean Mi ausculta la carte. Soudain, il poussa un cri :

  • « C’est bon Peio, je sais où nous sommes ! dit-il en lui montrant la carte. Nous sommes aux cabanes d’Urkulu, j’ai retrouvé la petite route sur la carte.»  

Le vieux guide sortit ses lunettes, consulta la carte à son tour. Au bout d’un court moment de réflexion, il ajouta :

  • « En effet, tu as raison, nous sommes bien aux cabanes d’Urkulu. » et Jean Mi de conclure : « Il nous suffit de trouver le réservoir et de remonter la dernière pente jusqu’à la tour. »
Peio et Jean Mi chez Messala Corvinuis à Urkulu

Je fus impressionné par la brillante leçon d’orientation dispensée par Jean Mi. Et après l’abandon de notre retraite et même si le plafond était toujours aussi bas, tout s’éclaira. Le réservoir était bien là, les bornes frontières aussi, enfin l’immense bâtisse se dévoilait avec les fantômes bien présents de Messala Corvinuis et de Titus Labiénus.  

Jeudi dernier, en direct, pendant qu’Arturo et Thierry montaient sur la Tour-trophée, j’écrivais la victoire des impérialistes romains sur les peuples Aquitains !

Arturo ou Messala Corvinuis sur la Tour-trophée ?

Et cette leçon d’histoire, je l’avais apprise au retour d’une randonnée. Ce jour-là, Peio et Maurice décidèrent de s’arrêter pour boire un coup à l’hôtel Artzain. (Je profite de l'occasion pour saluer l’immense Maurice Delpech qui est décédé en 2020 !). Accoudé au bar, un professeur d’histoire qui visiblement n’en était pas à son premier Armagnac, ni à son dernier d’ailleurs, venait d’évoquer la figure de Messala Corvinuis !

Il racontait les dernières révoltes de nos ancêtres à une assemblée dissipée qui visiblement s'en fichait. Mais moi ça m'intéressait, Maurice et Peio s’approchèrent à leur tour du génial conférencier ! 

Notre historien datait l’arrivée de Messala Corvinuis aux environs de 28 av. JC. Et là, un ignorant du groupe d’Atsulai voulut faire le malin en lui disant que le grade de lieutenant n’existait pas à cette époque. Victime d’une crise de fou rire, notre historien tança vertement l’impertinent qu’il renvoya à ses chères études :

  •  « Alors toi, comme ça tu n’as jamais entendu parler de Titus Labienus, le plus célèbre lieutenant de César, celui qui lui a sauvé la mise pendant la guerre des Gaules près de Lutèce. Tu en fais un drôle de guide. Tu ne connais rien et tu les emmènes à  Urkulu ! Oublie l’incident et demande au patron qu’il te serve un coup et qu’il le mette sur mon compte ! »

Après cette interruption, l’historien reprit sa démonstration. Messala battit définitivement les Aquitains en 27 av. JC ! La Tour-trophée fut érigée pour commémorer l’événement. Oui, Messala Corvinuis et Titus Labienus, ont bien existé ! Je précise ce point car dès que je parle un peu sérieusement d’histoire, on me demande systématiquement de citer mes sources ! 

Un jour que nous étions chez Antoinette dans son refuge dans les Cévennes, je racontais comment Titus avait sauvé la mise à Jules en mettant à la raison les Bellovaques et surtout leurs alliés, les Parisii lors de la bataille de Lutèce !

Et là Eric se fendit d’une intervention qui est entrée dans la légende de notre groupe de randonneurs harmonistes du Trinquet Saint Brice :

  • « Tu es sûr que tu ne l’as pas inventé ce Titus Labiénus ? ».

Et après avoir traversé le Larzac, lorsque nous sommes revenus chez les Parisii, il a ouvert le micro pour vérifier si Titus Labiénus avait bien été un lieutenant de César !  

En différé, comme le brouillard étant toujours présent, pour aborder la descente, les deux guides me demandèrent de sortir la boussole  pour calculer un angle de marche en direction du col d’Arnoztegi. Hélas l’azimut affolé par ce coton artificiel nous emmena au col de Soraluze où un vénérable dolmen qui surveillait notre trajectoire nous rassura sur notre position. Nul l’assistant guide, de toutes les façons, je n’ai jamais rien compris à l’utilisation d’une boussole donc je ne risque pas de la perdre.

Dolmen de Soraluze

Plus intéressant le puisant mégalithe qui balisait un vieil axe de communication en direction d’Orbaizeta en Navarre et  plus tard l’antique voie romaine qui épousait à l’identique le vieux chemin de transhumance des pasteurs du néolithique. 

Lors d’une autre randonnée, en compagnie d'Eric le nouveau copain de Titus, alors que nous ouvrions la voie des marcheurs basques, nous sommes tombés nez à nez sur une vierge abandonnée à 1200 mètres d’altitude. Une Immaculée Conception de plâtre. Mais comme la vierge immobile avait refusé de nous parler, je lui ai sonné les cloches en tirant comme un forcené sur la chaîne de la véritable cloche qui se trouvait à côté de la madone. 

Puis au cœur de l’Euzkadi crédule, j’ai fait semblant de prier en m’agenouillant devant ce personnage légendaire qui malgré ce signe d’allégeance resta de marbre. Mon petit manège sacrilège a fortement déplu à Peio car déjà les basques ne plaisantent pas avec les figures imposées de la religion et puis le petit dernier du groupe s’est agenouillé devant la statue pour prier. J’avais juste oublié que l’humour même le plus désastreux doit être manié avec précaution.

Enfin le brouillard avait fini par  craquer. Des cromlechs et un bel abreuvoir qui désaltérait le bétail à 1020 mètres d’altitude attestaient de notre arrivée au col d’Azpegi. Au col Organbide, il nous restait à avaler la très longue descente vers Béherobie.

Le Txindoki plongé dans la tourmente irréelle de la guerre d’Espagne  

Derrière la frontière que nous venions de franchir en compagnie de Jean-Mi, nous roulions sur la N1 en direction de Tolosa pour rejoindre la Sierra d’Aralar à la limite de la Navarre pays de ma grand-mère et du Gipuzkoa pays de mon grand-père.  

A l’entrée du petit village Abaltzisketa, une drôle de surprise nous attendait : une immense banderole aux accents basques demandait aux français de foutre le camp ! 

La sommation était détonante dans ce coin retiré d’Euzkadi, mais elle stigmatisait l’incurie de la politique du gouvernement français à l’encontre des prisonniers basques de l'ETA qui consistait à les utiliser comme une vulgaire monnaie d’échange afin de conclure une transaction commerciale de la plus haute importance.

Et si je pouvais imaginer la légitime colère de ces habitants à l’encontre de la violence politique de l’Etat français, je ne comprenais pas cet amalgame douteux lié au « nationalisme français » car nous n’étions pas les représentants de l’Etat français.

Nous n’étions que deux randonneurs qui se fichaient comme d’une guigne de la patrie, du drapeau ou des conflits des élites bourgeoises qui les font assumer par la naïve plèbe. Nous n’avions que de belles idées bien rangées au fond du sac à dos qui, comme disait ma mère à cette époque, n’intéressaient personne. Elles n’ont pas plus de succès aujourd’hui mais est-ce notre faute ? 

Jean Mi stoppa la voiture à hauteur de l’ermitage de Larraitz. Il découvrait la formidable pyramide de pierre surmontée d’un panache blanc qui purifiait son embrasement vers un ciel immensément bleu.

J’avais eu la même impression lorsque j’étais venu la première fois ici-même avec Peio faire le Txindoki  !

Le sommet du Txindoki depuis le col Elgural

Mais là, l’omniprésence du manteau neigeux m’inquiétait car je me demandais dans quel état se trouverait le passage vertigineux qui précède le sommet si la neige l’obstruait.

Si Peio avait été là, nous aurions fait demi-tour ! Mais comme la veille nous avions déjà fait Alba-Aitz au départ d’Elizondo, le temps incertain lui avait accordé une journée de repos.   

A cette altitude, le lourd manteau neigeux avait fondu et il regonflait en permanence les petits ruisseaux qui dévalaient joyeusement ces rudes pentes. Les premières gentianes bleu roi tapissaient une herbe encore brûlée. Au milieu de cette prairie qui se régénérait, le sentier épousait la pente tranquillement, sans se presser, en prenant soin de serpenter le long du lacet le plus doux. Et c’était ma foi bien agréable.

Un peu plus haut, le sentier se dédoublait : une branche se dirigeait sur la droite vers la pointe de l’Autza Gastelu, l’autre s’engouffrait vers Iturri Oria sous l’à-pic du Txindoki. Un peu plus haut, au pied de la fontaine, on chargea les gourdes d’eau fraîche qui avait réussi à tarauder la roche. Je m’en servis une rasade et je replaçai la gourde sous le filet d’eau. Quel délice !

Plus on montait et plus le paysage s’élargissait.

Au loin, on devinait la puissante barrière de l’Aizkori qui barrait l’horizon. Plus près de nous, d’immenses pelouses enneigées dévalaient du dôme arrondi de l’Irumugarieta.

Le col Elgurral était complètement enseveli sous la neige, or c’est le passage stratégique et obligé de la Sierra d’Aralar. Lorsque le sentier disparut, Jean Mi fit la trace dans la poudreuse. Je lui emboîtai le pas en posant ma chaussure dans la belle empreinte qu’il venait de dessiner.

Puis vint le redoutable mur qui précédait le sommet. La situation était encore pire que je ne l’avais imaginé. Pourtant elle n’avait pas l’air de tracasser outre mesure Jean Mi, il prit la tête de la cordée qui n’avait pas de corde mais qui en avait plusieurs à son arc.

Il s’arrêta une première fois pour calculer l’angle d’attaque car il savait qu’une fois engagés dans le mur glacé il nous serait difficile de rebrousser chemin. Et il voulait aller au sommet !

Et comme nous n’étions pas équipés pour franchir ce type d’obstacle, aucune faute technique n’était envisageable. En quelques enjambées, il se trouvait déjà au plus fort de la pente. Mariant son physique de montagnard à une souplesse naturelle, il grimpait facilement. Il ne marquait que des temps d’arrêt pour mieux suivre ma progression. Là, il m’abreuvait de conseils techniques :

« Ouais, c’est ça, encore un peu plus à droite, contourne le rocher, ouais sur la gauche. Oui, c’est bien, continue après c’est plus facile. Fais gaffe quand même, ça glisse un « max » ! »

Et j’assurais car le moindre dérapage signifiait un schuss violent jusqu’au col. Quant à mon félin de beau-frère, il  prolongeait son effort dans la neige qui est son élément naturel. Je le voyais jouer les funambules au plus fort de la pente. Soudain, Jean Mi m’appela :

« Redresse-toi que je puisse prendre la photo. Ouais, c’est ça ! Souris maintenant ! »

Dans la montée du Txindoki !

Au moment où je m’exécutais, mon pied d’appui ripait et je m’étalai de tout mon long la tête la première dans la poudreuse. J’entendis l’appareil crépiter et Jean Mi se marrer. Aujourd’hui il a immortalisé la scène et j’ai utilisé cette photo pour illustrer la couverture du livre consacré à mon héros de papier, Andoni.

La suite était beaucoup plus aisée. Derrières les chaos rocheux, se cachait le véritable sommet du Txindoki. Les sacs à dos à terre, Jean Mi plongea la bouteille de Clareté dans la neige.

Et en attendant que le vin se fasse, nous contemplions les points de vue qui explosaient dans tous les sens. Ganboa, Pardarri, Irumugarieta, Aizkori et mille deux cents mètres plus bas en à-pic, Amezketa !  

Puis Jean Mi ouvrit la bouteille et me servit un premier verre. Nous étions seuls au monde. La poudre blanche enivrait déjà notre tête d’un chapelet de clichés plus beaux les uns que les autres.

Les premiers nuages qui envahirent la Sierra, nous obligèrent à quitter ce havre enneigé. Dans un premier temps, nous descendîmes prudemment avant de retrouver nos vieux réflexes de skieurs sans skis. Sans trop se poser de questions, nous foncions en utilisant une nouvelle technique alpine parfaite pour la poudreuse. On descendait vite, très vite, en souplesse et en cadence pour éviter une rupture dans le mouvement qui nous aurait fait basculer tête par-dessus cul. Grisante cette descente infernale !

Nous avions dévalé la pente vertigineuse avant de dériver vers la prairie gorgée d’eau.

Puis la marche reprit ses droits en nous envoyant dans les passages secrets du Muitze. Les cascatelles l’avaient transformé en torrent et à son tour, il avait sculpté un enchevêtrement de gorges ciselées. C’était féerique !

Le sentier bifurqua à 180 degrés au niveau de la cascade du Muitze. Devant nos yeux fascinés, la chute d’eau prenait son élan avant de rebondir une première fois sur une roche saoulée de coups avant de calmer sa fureur dans un large bassin de rétention naturel. La composition générale était éclatante.  Nous remplîmes nos gourdes respectives de cette eau pétillante.

Au-dessus de nos têtes, le Txindoki descendait en rappel ses voies secrètes d’escalade. Une stèle témoignait de l’accident mortel d’un jeune alpiniste basque. Il reposait en paix à l’endroit où il avait dévissé.

Plus bas la sente bien marquée épousait le rythme plus doux des mamelons herbeux qui entouraient la base du Txindoki. Au loin, l’ermitage. Quelques barrières fraîchement installées au-dessus des clôtures nous permettaient de traverser les immenses pâturages désertés provisoirement par ses occupants habituels. Le bétail attendait à l’étable le retour de l’été pour s’égarer dans ce sanctuaire protégé.

Le terrain était idéal pour reprendre notre éternel débat d’idées le long de la large piste qui nous ramenait jusqu’au parking. En arrivant à la voiture, nous constatâmes une agression nationaliste. On venait de nous casser la serrure du coffre sans rien nous prendre. Bizarre, était-ce notre immatriculation française qui nous avait valu  cette agression ? Quelle bande de couillons !

Le Txindoki et la guerre d’Espagne  

La Sierra d'Aralar se trouve à la frontière de la patrie de ma grand-mère, la Navarre et  de celle de mon grand-père, le  Gudari, l'Euzkadi (l'authentique, celui de 1936-1937) ! 

Lorsque, j'ai raconté la Guerre d'Espagne dans le roman Andoni, pour décrire la bataille de l’Autza Bizkargia, j’ai utilisé un décor que je connaissais bien, les pentes du Txindoki !

Ne cherchez pas l’Autza Bizkargia sur une carte, ce sommet n’existe pas ! Mieux, pour le roman j’ai transformé le nom de mon grand-père Timoteo Etxeberria en Iñigo Larunari ! Et toujours pour la petite histoire, Larunari est aussi le second nom du Txindoki !

Il faut savoir qu’il était très difficile - et c’est encore le cas aujourd’hui - de situer les batailles où se sont affrontés les fascistes et les miliciens de la République espagnole !

Il est évident que le Txindoki devait être aux mains des Requetés vu la proximité de la Navarre ! Et je me suis vengé en le faisant reprendre par les miliciens de mon Mikeleté de grand-père devenu gudari par obligation.

Dans la vraie vie, son seul fait d’armes fut d’avoir sauvé un gradé de l’armée républicaine ! Où ? Aucune idée ! C’est ma mère qui avait recueilli ces informations ! En revanche, je sais qu’il s'est battu dans le camp républicain ! 

Et il lui arrivait d'accompagner ma mère lorsqu’elle chantait les airs célèbres des chansons connues nées lors de la guerre d’Espagne ! 

J’ai toujours dit que pour ma famille, la guerre fut le silence des miens pour plagier le titre du documentaire " Le Silence des Autres ". 

En 1977, donc deux ans après la mort de Franco, il y a eu un silence absolu avec la loi d’amnistie générale qui interdisait de revenir sur les crimes franquistes. En ce temps-là, j’étudiais à Bayonne, c’était encore silence radio total pourtant j’avais rencontré des étudiants qui passaient la frontière pour suivre des études commerciales ! J’ai donc rattaché le Txindoki au roman pour libérer le silence qui a entouré mon adolescence !

Je le sais, je ne suis pas le seul dans ce cas ! Et j’aurai l’occasion d’en reparler. 

Pour conclure, je vais juste ajouter que j’ai bien failli avoir deux accidents graves en montagne dont un à la descente du Txindoki. 

Un autre point qui m'a toujours inquiété : l'écobuage car j'en ai vu un très près lors de la périlleuse descente de l’Arête de Castille de l’Irubelakaskoa. Or il faut savoir qu'à la suite du drame  de l’écobuage du 10 février 2000 et de la disparition de Jeanne, j’ai eu un véritable désamour pour cette montagne que j’avais eu la chance de parcourir dans tous ses merveilleux recoins grâce aux maîtres ès montagne et randonnée, Maurice, Peio, Jean-Mi sans oublier le facétieux Laurent !  

J’y retourne de temps à autre mais j'ai en tête d'autres énigmes à résoudre et le temps file vite ! 

Alors pour saluer tous ces montagnards, Aupa mendigoizale pour Jean Mi et Peio et Aupa mendizalea pour tous les autres !  

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Journal — Éducation
« On veut comprendre pourquoi le collège n’a rien fait »
Près d’un mois après le suicide de Dinah, 14 ans, ses parents ont déposé plainte pour « harcèlement » et accusent le collège de non-assistance à personne en danger. Plusieurs témoins dénoncent la passivité de l’établissement. La direction dément tout dysfonctionnement.
par David Perrotin
Journal
Étudiants précaires : une petite prime et des bugs
Plutôt que de réformer le système des bourses, le gouvernement a décidé d’accorder une prime inflation de 100 euros aux étudiants boursiers. Les serveurs du Crous n’ont pas tenu le choc, les bugs se sont multipliés et nombre d’étudiants n’ont pas pu faire leur demande dans les délais.
par Khedidja Zerouali
Journal
Professeurs non remplacés : la Cour des comptes dénonce une « défaillance institutionnelle »
Dans un rapport publié jeudi, les magistrats financiers se penchent sur les absences des enseignants qui font perdre aux élèves 10 % d’heures de cours dans les lycées. Les deux tiers sont liés à une mauvaise organisation de l’Éducation nationale.
par Faïza Zerouala

La sélection du Club

Billet de blog
Précarité = Adelphité
Nous exclure, nous isoler, nous trier a toujours été admis; nous sacrifier n’a jamais été que le pas suivant déjà franchi par l’histoire, l’actualité nous a prouvé que le franchir à nouveau n’était pas une difficulté.
par Lili K.
Billet de blog
Ne vous en déplaise, Madame Blanc
Plusieurs médias se sont fait l’écho des propos validistes tenus par Françoise Blanc, conseillère du 6ème arrondissement de Lyon du groupe « Droite, Centre et Indépendants » lors du Conseil municipal du 18 novembre dernier. Au-delà des positions individuelles, cet épisode lamentable permet de cliver deux approches.
par Elena Chamorro
Billet de blog
Exaspération
Rien n’est simple dans la vie. Ce serait trop facile. À commencer par la dépendance physique à perpétuité à des tiers, professionnels ou non. Peut-être la situation évoluera-t-elle un tant soit peu lorsque les écoles de formation aux métiers du médico-social et du médical introduiront la Communication NonViolente (CNV) et le travail en pleine conscience dans leurs modules ?
par Marcel Nuss
Billet de blog
SOS des élus en situation de handicap
Voilà maintenant 4 ans que le défenseur des droits a reconnu que le handicap était le 1er motif de discrimination en France, pourtant les situations de handicap reconnues représentent 12% de la population. Un texte cosigné par l’APHPP et l’association des élus sourds de France.
par Matthieu Annereau