La triste fin d'un roman d’Édouard Glissant : Malemort !

Pourtant l’œuvre d’Edouard Glissant accompagnait régulièrement ma longue traversée pédestre de l’Île de France en solitaire. Et comme le poète-philosophe-pays-Martinique m’avait tellement appris, il était normal que je lui rende un hommage, à ma façon malgré mon évidente trahison.

Afin d’éviter toute polémique puisque la pensée de Glissant est bien encadré (voir les deux billets précédents sur Glissant et Fanon), je considère que Glissant n'appartient à personne.

J'ai mon Édouard Glissant, l’ITM a son Édouard Glissant mais on ne mélange pas !

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J’allais raconter mon étonnante rencontre avec le poète dans mon prochain livre mais je l’ai rapatrié dans ce billet car je reste persuadé que Jean Pierre qui est aussi un de mes deux plumes-cachées-correcteurs aurait supprimé ce passage.

Précisons que Fafou, ma sœur et Jean Pierre qui étaient autrefois mes deux nègres-correcteurs, sont devenus aujourd’hui mes plumes-cachées-correcteurs car le mot nègre n’est plus accepté suite à l’avis du Délégué général à la langue française du 13 novembre 2017 en réponse à une réclamation du CRAN.

Bref ! C’est par un beau matin d’hiver glacial que j’allais entendre parler pour la première fois de la pensée archipélique. Je roulais en direction de la Fac de Bobigny pour récupérer Patxi qui revenait d’un séjour au ski. 

France Inter, rediffusait une émission consacrée à un certain Édouard Glissant dont je n’avais jamais entendu parler.

La  voix d’une douceur surprenante de cet inconnu était ensorcelante.

D’où sortait cet écrivain, ce philosophe qui enseignait à l’Université de Louisiane à Baton Rouge ?

Ses propos étaient inhabituels, insolites et même captivants. J’essayais de décrypter ce qu’il racontait, des mots, des expressions venus d’ailleurs. Le Tout-monde, l’Identité-relation, la créolisation et j’en passe.

Et comme j’arrivais bien trop tôt à l'entrée de la fac, je coupais le moteur et j’enfilais ma parka pour continuer d'écouter le barde martiniquais dérouler un autre discours antillais.

Streat Art au Prêcheur Streat Art au Prêcheur
Et lorsque le bus arriva, le conducteur me fit signe de bouger la voiture car je gênais. Hélas lorsque je voulus mettre en marche, plus de son, plus d’images ! La tête de Patxi lorsqu’il se rendit compte de la situation. Oui, ce jour-là, il m'a maudit et c’est ainsi et je n’ai jamais pu lui transmettre ma passion pour Édouard Glissant. 

En revanche, la médiathèque de Villepinte possédait une sacrée collection d’ouvrages d'Édouard Glissant. Mais je dois avouer que la lecture des livres du poète de l’autre dimension archipélique m’a toujours posé problème. Pourtant  à force de relectures, j'avais fini par assimiler le Discours Antillais et Poétique de la Relation.

Je décidais de m'attaquer à ses romans. Et comme Jean-Pierre venait de récupérer Malemort dans une Boîte à Lire de Bordeaux, il me l'avait envoyé par la valise diplomatique.

Or depuis ma mise hors course du circuit économique, j’avais entamé le tour de l’Île de France en solitaire de gare en gare.

Lors de la 31ème étape au fin fond de l’Essonne entre les vallées de la Renarde et de la Juine, j’avais emmené Malemort avec moi. Déjà dans le RER, j’avais eu du mal à accrocher mais j’étais décidé d’aller jusqu’au bout pour essayer de lire ce second roman après l’échec de la lecture du premier.  

Arrivé à Torfou après avoir avalé 16 ou 17 kilomètres, une belle table juste située juste derrière l’église était idéalement placée pour cette pause classique à cette heure de la journéeÀ la fin du repas, après avoir dégusté un dernier verre, j’ouvrais Malemort.

Je venais de relire une troisième fois le même passage générant un terrible sentiment de frustration.

Édouard Glissant venait d’être condamné, je ne lirai plus une seule ligne de ce livre !

Je décidais de l’abandonner dans la première Boîte à Lire venue. Je repris le cours de la  balade et au premier virage je tombais nez à nez avec la bibliothèque des Champs installée dans une ancienne cabine téléphonique de France Télécoms. Là, je glissais le livre avant de consulter les éventuels ouvrages  à emprunter. Je pris comme un signe du destin Le Meilleur des Mondes d’Huxley que j’avais lu dans ma jeunesse turbulente.

Les Boîtes à Lire à la rescousse Les Boîtes à Lire à la rescousse
Deux années plus tard, c’est lisant en lisant Écrire en pays dominé de Patrick Chamoiseau  que j’avais acheté à la  Librairie Antillaise Galleria au Lamentin que j’ai compris que j’avais été mauvais, très mauvais sur le coup avec Malemort.

J’avais trahi la camarade Glissant sans m’en rendre compte car aucune barrière de corail ne s’était ouverte ! Ou je n’avais pas fait l’effort de l’ouvrir. Car la même mésaventure était arrivé au camarade Chamoiseau lorsqu'il avait gardé ses lunettes-négritude, avant de se ressaisir :

« Malemort, c’est l’irruption d’une conscience autre dans la langue. C’est la langue française précipitée dans l’archipélique Caraïbe, drivée par un imaginaire qui la descelle de ses mémoires dominatrices. »

Pas simple les poètes caraïbéens ! Pourtant je ne remercierai jamais Édouard Glissant pour m'avoir débouté de tant de certitudes. Fini les territoires, place aux lieux ! Patxi n'a pas eu besoin de lire Glissant pour partir à la découverte du Tout- Monde.

Il faut laisser  à chacun le temps de la découverte.

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Mais si je commençais à m'émanciper, le roman à la sauce glissantienne ne passait pas toujours pas jusqu’à la lecture d’Omerod  (et encore je le dois à la présence de Flore Gaillard que l'on retrouvera plus tard). 

En revanche, je venais de comprendre que si l'autorité républicaine française avait figé mon identité-racine en Echeverria, je savais que j'étais né et que je serai un Etxeberria-Lanz à jamais puisque la guerre d'Espagne m'avait estampillé ainsi. 

Je me suis souvenu alors que que ma grand-mère paternelle, la navarraise  Juana Lanz, ne cessait de dire que les Etxeberria n’étaient que des descendants de bohémiens. De simples cagots de l'histoire. Des descendants de Chrestiaas, d’Agotes ou autres appellations !

Alors que le Lanz était célébré en Navarre  à cause de son carnaval, ma grand-mère originaire d'Iturren pouvait se référer ou s'identifier aux fameux joaldunak de son village natal. Ou à ses Sorginak qui l'avaient accompagnée en France depuis sa fuite car la navarraise était oune boune répoublicaine.  

C'est l'histoire des bohémiens et la lecture de Glissant qui ont fait voler en éclat la légende de la noblesse antérieure de mes ancêtres Euskaldunak ou mon identité-racine protectrice dans un territoire fantasmé l’Euskadi.

Grâce à Édouard, j'ai fini par comprendre que j'étais déjà moi-même un créolisé-relation. Et c’est  à partir de ce constat que je dégueule jour à après jour le sclérosé faisandé et étriqué des identitaires-territoires, des identitaires-souchiens et des identitaires-souverainistes !

Qu'ils aillent se faire (en ce que vous voulez) et comme en Chalosse : ainsi soit Tilh !   

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