Guerre d'Espagne : une très longue leçon d’histoire s'achève !

Jusqu'à une époque récente, j'avais borné ce conflit entre le 17 août 1936, jour de l'exécution de Federico Garcia Lorca et le 10 août 1937, date qui signait la fin du Conseil Libre d'Aragon. Trois " précepteurs attitrés " allaient faire exploser ce carcan simplificateur !

La guerre d’Espagne fut déclenchée par des généraux fascistes qui reçurent l’appui de la logistique guerrière des puissances dites de l’Axe.

Cette pseudo croisade nationaliste fut encouragée par l’église catholique, la preuve avec cette déclaration de l'Arzobispo de Toledo, le détestable Gomá  :

 « Toute créature a le droit d’entrer en guerre contre une autre quand celle-ci se met en guerre contre Dieu. La guerre est fille de l’abus fait par l’homme de la liberté, car elle est fille du péché. »

On croit rêver en lisant ce couplet  : la guerre, Dieu, le péché ! L’église avait choisi son camp ! Excepté le basque, Mugica qui fut évincé et pourtant ce n’était pas une lumière républicaine, ce monarchiste convaincu !  

Quant au boss de la transcendance, le pape Pie XI, il annonçait la couleur dès le 14 septembre 1936 :  

« (...) Voilà le fruit de ces absurdes et désastreuses idéologies qui après avoir séduit et fait fermenter les masses, ont pour but de les armer et de les lancer contre toute institution divine et humaine.»

Avant qu’il ne passe l’arme à gauche en février 1939, Pie XI avait toujours eu la larme à droite !    

Ce pronunciamiento fut entériné de fait par la politique de l’autruche de la France qui plia devant le diktat des capitalistes anglais dont le porte-flingue n’était autre qu’Anthony Eden. Et avec Eden feu le paradis, ce fut la République en enfer ! 

Enfin, pour les gens ordinaires, cette guerre ne fut qu’une succession de désastres qui s'acheva en France pour ceux qui échappèrent à la mort. Avec en filigrane la perte définitive de l’Espagne !  

La victoire des généraux fascistes fut salué comme il se doit par le pape Pie XII. Le 31 mars 1939 il envoya le premier télégramme de félicitations à Franco la Muerte comme le chantait si bien Léo Ferré :

 « (...) Elevant votre âme vers Dieu, Nous Nous réjouissons avec Votre Excellence de la victoire tant désirée de l’Espagne catholique. Nous formons des vœux pour que votre très cher pays, une fois la paix obtenue reprenne avec une vigueur nouvelle ses antiques traditions chrétiennes qui lui ont donné tant de grandeur. C’est animé par ces sentiments que Nous adressons à Votre Excellence et à tout le noble peuple espagnol Notre bénédiction apostolique.»

Toujours en place dans les années 70, cette dictature nous interdisait de pénétrer dans cette prison imaginée à ciel ouvert.

Et c’est ainsi que mes racines quijotéennes furent perdues à tout jamais. 

J’ignorais tout de la République espagnole car pour moi, l’Espagne avait toujours été fasciste.

Et lorsque j’évoquais la dictature franquiste avec la famille basque espagnole lorsqu’elle venait saluer mes grands-parents, tout le monde me disait que j’exagérais ! 

Les cousins espagnols vivaient parfaitement dans cette Espagne-là, excepté un grand-oncle qui appartenait à la mouvance nationaliste basque modérée. Je ne l’ai appris qu'après le saut de l’ange explosif de l’Amiral fasciste.

Photo de  la sculpture d'Eduardo Chillida, "Peine del Viento" Photo de la sculpture d'Eduardo Chillida, "Peine del Viento"
Deux remarques à propos du successeur possible de Franco la Muerte :

La première, c’est que nous avions popularisé le fameux  "Hé haut, Hé haut  plus haut que Carrero Blanco ! ", lors des manifs de l’époque ! Et en randonnée bien évidemment ! En forêt de Montmorency, en compagnie du groupe des Pimpims, en lançant bien haut mon béret, j’ai réussi le tour de force de l’accrocher à un arbre !  

Plus grave la jeune Cassandra Vera, fut condamnée en Espagne pour apologie du terrorisme après avoir ironisé sur les réseaux sociaux sur la mort de l’amiral. Elle n'ira pas en prison, mais elle sera privée de ses  droits civiques durant sept années. (Source Franceinfo du 20/04/2017)

À la mort du dictateur, j’avais enfin osé traverser cette putain de frontière en toute discrétion car les yeux et les oreilles de la Guardia Civil étaient en perpétuelle alerte !

J'avais noté que mes oncles maçons, basques et non francs puisque nous sommes aussi des pré-ibères non romanisés, avaient largement bénéficié de la politique économique autarcique de l’usurpateur Franco la Muerte. Ils étaient devenus propriétaires de restaurants stylés en Navarre et en Gipuzkoa. 

Mais même après la fin du franquisme, lorsque je marchais en Gipuzkoa, le pays de mon grand-père ou en Navarre, le pays de ma grand-mère, je n'étais jamais à l'aise ! Et je ne le serai jamais car un sentiment d’angoisse m’accompagne encore aujourd'hui !

Déjà je ne maitrise absolument pas la langue de Cervantès ni le basque ce qui est véritable handicap.

Et j'ai toujours en tête, les images délétères de cette dictature fasciste qui éliminait physiquement la différence avec la bénédiction de ces corbeaux détestables de l'église qui méprisent la  vie, le rire et la poésie !  

Puis vint le temps de la découverte !

Mon premier précepteur fut Nicolas. Ensuite Jean Pierre me révéla l’extraordinaire littérature espagnole. Enfin, Jordi changea le cours de ma réflexion personnelle en m'invitant à marcher sur les pas des parias espagnols ! 

Je ne développe pas car j’ai déjà détaillé tout cet enchaînement hasardeux dans des billets précédents.

Avec en prime la découverte d’autres associations comme l’Ateneo Républicano du Limousin et plus récemment l'Amicale des Anciens Guérilleros Espagnols, l'AAGEF-FFI 40 64.  

Les redoublants ou ceux qui veulent en savoir un peu plus sur l'histoire des camps de concentration en France peuvent lire ce billet que j'ai revu et réécrit : 

https://blogs.mediapart.fr/marc-etxeberria-lanz/blog/130320/guerre-en-espagne-et-camps-de-concentration-en-france

Grâce à ces cours de rattrapage, mon intervalle aoutien restrictif allait définitivement tomber aux oubliettes.

Los Solidarios de l'ACER Los Solidarios de l'ACER
Attention, je n’étais pas complétement ignare tout de même, je connaissais bien sûr Federico Garcia Lorca car c'était une figure légendaire de notre mouvement politique, les Jeunesses communistes

Je chantais souvent et je chante encore en tapant ses lignes, une poésie du Romancero gitano mise en  musique par un de mes poètes préférés, Paco Ibanez.

" La luna vino a la fragua con su polisón de nardos. El niño la mira mira. El niño la está mirando. En el aire conmovido mueve la luna sus brazos y enseña, lúbrica y pura, sus senos de duro estaño. Huye luna, luna, luna. Si vinieran los gitanos, harían con tu corazón collares y anillos blancos ... "

Lorca fut assassiné le 17 août 1936 ! Je l'ai déjà dit et je le répète, et je le redirai : les fascistes détestent les poètes, l'art, la comédie et le rire.

Ils ne se repaissent que de la mort des autres !

Imagine-t-on les nazis, Goebbels Himmler, les fascistes du style Franco où la famille Le Pen écouter du rap ? 

Akhenaton de IAM par exemple ou les petits nouveaux, Gims ou Dadju que mes petits-enfants créolisés m’ont fait connaître !

Puis ces deux livres m'ont aussi aidé à dépasser mes certitudes étriquées :

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Hautes trahisons de Félix de Azuá.

Là je fus effaré en découvrant le Pacte de Santoña ou la fameuse trahison des élites conservatrices basques à la chute de Bilbao en juin 1937. 

Jusque là, rien d'exceptionnel, c'est juste un réflexe naturel de la bourgeoisie qui justifiera toujours l'ordre, quitte à se compromettre avec les pires régimes plutôt que d'accepter une libération populaire qui pourrait remettre en cause ses privilèges mal acquis.

Puis La guerre d'Espagne ne fait que commencer 

Là, j'ai cru que Jean-Pierre Barou l’avait écrit à mon intention car il déroulait le drame espagnol à partir d'une surprenante rationalité poétique qu’il accompagnait de personnages qui me tiennent à cœur, Lorca, Orwell, Camus.

Je découvrais aussi Salvador de Madariaga, même si ce nom ne m’était pas totalement inconnu. Pour m’en assurer, avant d'écrire ce billet j'ai repris le livre Conférences et discours sur l’étagère camusienne de la bibliothèque.

Oui c'était bien dans ce livre que j'avais lu l'hommage qu’ Albert Camus avait  rendu en direct à l'éphémère Ministre de l'instruction publique de la République espagnole en 1934

Voilà pourquoi je connaissais le nom du philosophe qui ne revint en Espagne qu'à la mort du dictateur.

Enfin pour compléter cette formation accélérée, j’avais adhéré à l'ACER le 13 septembre 2002 lors de la fête de l'Humanité. La date est facile à retenir, il suffit de lire la dédicace que Lise London avait inscrite sur les deux livres que ma mère avait achetés ce jour-là.

Soit à Fabienne soit à Nico, mais là, je ne m'en souviens plus car j’écoutais religieusement Michel me raconter l'épopée de son père, puisque philosophiquement nous avions quelques similitudes.

Toutes ces rencontres avec ces personnes qui font un travail historique remarquable, m’ont enfin permis de tisser le fil de cette histoire méconnue et oubliée.

Et je possède à présent le chainon manquant qui me permet de relier la Guerre d’Espagne avec la Résistance.

Ce qui m’a frappé, ce sont les connaissances que possèdent les historiens de toutes les associations que j'ai côtoyées ! Impressionnant ! 

Mon histoire de la guerre d’Espagne s’était arrêtée en 1937, lorsque le ministre de la Défense, Indalecio Prieto, envoya la 11e division de l'armée républicaine régler le sort du Conseil régional d'Aragon.

Et à compter du 11 août 1937, j’avais tiré  définitivement le rideau sur la guerre d'Espagne. 

Comme quoi lorsque l’idéologie te fixe des œillères, tu tombes dans le camp opposé que tu es censé combattre. 

Toutes les personnes qui m'ont instruit, m'ont aussi permis de traiter le trauma familial à travers d’authentiques traversées dans un passé  enfin révélé.

Aujourd’hui de Gurs à Oradour en passant par Sepfonds, j’ai en ma possession une palette incroyable de préceptes politiques de type arendtien grâce à la connaissance de l’histoire !

Et je ne dis pas ça pour faire joli, non,  je ne comprends toujours pas pourquoi les leçons de ces histoires catastrophiques n’ont jamais été tirées ! 

Mais là où je reste sec c'est que je n'arrive toujours pas à comprendre comment des hommes politiques dans une démocratie  peuvent donner des ordres à des militaires qui vont bombarder des villages innocents d’anciennes colonies, et bien sûr tuer des enfants.

Mais ce n'est pas encore la fin de l'histoire

Sacs à dos sur les épaules, nous avions pris la direction la Navarre avec Thierry à la recherche de nos racines perdues en 1936-1939.

Thierry en haut de l'Irubelakaskoa photographie la Navarre, son autre pays ! Thierry en haut de l'Irubelakaskoa photographie la Navarre, son autre pays !
Son grand-père Jésus Villabrigua Migueliz, a été assassiné (fusillé) par les fascistes le 4 octobre 1936 à Sangüesa. (Zangoza aujourd'hui depuis que la Navarre est redevenue basque)

Il avait 32 ans l

Il était ouvrier et aussi adhérent à la CNT !

Et je ne savais pas qu’il y avait des anarcho-syndicalistes à cette époque en Navarre mis à part le plus célèbre d’entre eux, à savoir  Lucio Uturbia !

Et comme dit Nico qui n’en manque jamais une : « Toi, tu écris de vrais billets alors que Lucio fabriquait de vrais faux-billets ! »  

Dans ma vision déformée de la guerre d’Espagne, tous les navarrais étaient fascistes car ils étaient majoritairement requetés !

Quel idiot, non!, les camarades qui avaient résisté à la vague fasciste, avaient été fusillés. Tout simplement !

Là-aussi, Thierry m’a permis de revoir ma position en me confiant l’histoire de sa famille qui est inscrite dans ce remarquable site :

Fondo Documental de la Memoria Histórica en Navarra !

Je signale à tous mes amis historiens de toutes les associations citées que parmi les conseillers historiques de la Universidad Pública de Navarra, il y a du lourd avec la présence de  Josu Chueca que connaissent bien Juan et Pantxika. 

Josu Chueca est Professeur d'Histoire Contemporaine à l'Université Publique du Pays Basque et il parle merveilleusement bien le français, ce qui est bien pratique pour l’écouter en conférence !

Et

Paul Preston, Professeur d'histoire espagnole contemporaine et directeur du Cañada Blanch Centre for Spanish Studies à la London School of Economics, est aussi dans la boucle !

J’espère que dans les jours à venir, on aura l’occasion avec Thierry de compléter l’histoire dramatique de la Navarre car comme lui, j’ai des attaches avec ce pays.

En effet j’ai toujours considéré qu'Ituren, le village natal de ma grand-mère, Juana Lanz ou dans sa traduction romanesque, Ana Atxeari, était le plus beau village d’Europe ! Et que le cirque où trône le Mendaur à plus de mille mètres de dénivelée au dessus  d'Ituren, le plus subtil de la montagne basque !  

Pour clore le dossier navarrais, ce pays fut longtemps carliste puis fasciste.

Il s’ouvre aujourd’hui à la différence.

Je l’avais constaté à Gurs lorsque toutes les communautés avaient été réunies.

C'est aussi à Gurs que j’ai découvert une autre histoire qui concernait les enfants de réfugiés espagnols !

Depuis que Jordi m'avait raconté ses voyages en Norvège, c'est en écoutant l’intervention de Raymond Villalba de l’Association Terre de Mémoires et de Luttes qui avait organisé les fameuses rencontres internationales de mars 2019, que j'ai pu commencer à relier l'histoire des petits réfugiés espagnols avec la Norvège. 

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Mais Raymond Villalba évoque ce point dans une vidéo. Pour la trouver sur la toile, il suffit de taper son nom et d'y associer MER 47. Il raconte comment à 9 ans, il a découvert la Norvège en colonie de vacances à Narvik.

Il précise dans le petit film qui il faut absolument visionner  qu’un musée de la ville laisse une place aux Républicains espagnols qui se sont battus en Norvège à Narvik. 

Et c’est ainsi que naturellement, j’ai repris les pièces que Jordi m’avait envoyées à propos de ses séjours en Norvège à Trondheim. 

Par mail, il m’annonçait :

«  Salut l'ami, faisant suite à notre conversation de ce jour, voici la copie d'un message qui est resté sans réponse. Dans les documents joints, tu as les références de l'organisme norvégien d'aide aux républicains espagnols. 

(...) Tu trouveras une photo de moi avec la tante Ragna chez qui j'allais. Un article paru dans un journal norvégien lors de mon retour en Norvège en 1970.

A noter que sur l'article du journal il est noté Hell. Hell c'est la ville où j'étais en Norvège, et en anglais Hell veut dire enfer. Tous les touristes anglophones qui passent par cette ville se font délivrer un certificat comme quoi ils sont allés à la gare de l'enfer.

Amitiés Jordi »

Jordi médite sur sa jeunesse norvégienne ! Jordi médite sur sa jeunesse norvégienne !
Il a ensuite envoyé cette lettre à l'ambassade d'Espagne à Oslo qui est restée aujourd'hui sans réponse.

Jordi recherche des archives sur ces étonnants voyages d'enfants de réfugiés républicains espagnols en Norvège. 

«  En 1956, 1957 et 1958, j'ai eu le bonheur de participer à ces vacances dans des familles norvégiennes. Ma sœur a elle aussi été de 1951 a 1954 en Norvège.  Pouvez-vous me dire si d'autres enfants comme moi sont restés en relations avec ces familles ?

J'aimerai faire paraître une annonce dans la presse norvégienne.  Vous est-il possible de me communiquer leurs coordonnées ?

D'après les documents que j'ai lus, il y a eu plus d'une centaine de norvégiens qui se sont engagés dans les Brigades internationales pour aider la république légale espagnole dans sa lutte contre le Fascisme. Dans l'attente et vous remerciant de votre aide recevez mes plus sincères salutations. »

Tous ces points historiques à étudier signent provisoirement la fin de ma Guerre d’Espagne ! Certes je vais poursuivre mes parcours mémoriels interrompus entre Erlaitz, Pikoketa et Oyarzun.

En espérant accompagner Thierry à Sangüesa – Zangoza.

Refaire le Donostia républicain.

Pour finir par découvrir l'histoire familiale cachée du côté d'Irún. 

Avant de conclure ce dossier, j'adresse un grand merci à mes trois Solidarios de l'ACER avec dans l’ordre d’apparition Nico, Jean Pierre et Jordi !

Et aussi à tous les historiens de toutes les associations rencontrées. 

On ne se rend pas toujours compte de la qualité intellectuelle de ce pays alors qu'on ouvre les micros à tous les gens-foutres qui ont besoin de la saloper ou de la dénigrer ? Un grand mystère ! D’essence fasciste ? Certainement.

 Je vous laisse cette dernière tirade en jachère :

«  Le fascisme est une perversion du socialisme. Malgré l’élitisme de son idéologie, c’était un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire. Il n’y a que deux sortes de gens qui comprennent vraiment le fascisme, ceux qui en ont souffert, et ceux qui possèdent en eux-mêmes une fibre fasciste. »

Je ne cite pas mes sources. Qui a dit ça ? J’attends vos réponses en randonnées harmonistes ou ailleurs … 

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