La Révolution sociale avortée de l’hiver 95 !

Où l’histoire d’une ballade sociale imposée par le Fakir du Plumaçon, que nous avons convertie en de longues balades hivernales pour mieux le renvoyer à ses chères études politiques du côté de Burdigala !

Pour mieux appréhender les spasmes sociaux actuels, j’ai voulu revêtir l’habit du sociologue amateur ! J’ai donc commencé à feuilleter mon propre album « souvenirs » puisque j’ai eu le bonheur d’être un acteur social de cette année-là !
Et comme j’ai pour ambition de valider mes certificats d’historien social d’une des branches historiques de la CGT ! (Une vieille branche d’ailleurs, la syndicaliste révolutionnaire !), je me suis appuyé sur l’épisode de l’hiver 1995 pour étayer ma thèse !

Commençons notre introduction par un sourire jaune que j’adresse à tous les bonimenteurs qui écrivaient ce genre de couplets en 1995 :   

Nous avons  mis la France à genoux ! Pourtant aujourd’hui, les capitalistes n’ont jamais été aussi riches ! J’ai bien fait de jeter les mouchoirs en papier de 1995 car je ne les jamais utilisés pour ne pas avoir versé une seule larme après avoir lu et relu cette sentence sans appel ! ! ! 

Si j’ai commencé par la fin de la pièce que nous venions de jouer, c’est pour souligner les sentiments contradictoires qui accompagnaient la représentation que nous avions donnée cet hiver-là.

Instants magiques où les spectateurs heureux applaudissent à tout rompre les nombreux artistes qui leur ont donné tant de bonheur.

 

La boucle vertueuse de la grève générale La boucle vertueuse de la grève générale

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après ce succès d’estime, nous retirions nos costumes chamarrés pour les poser dans un coin des coulisses froides et impersonnelles de ce théâtre de rue improvisé. A mes côtés, Stéphane que j’avais baptisé Malatesta enlevait son habit de pierrot et Nico, mon cher Buenaventura, retirait la lune blafarde du décor. Malgré un éclairage incertain, l’astre noctambule avait réussi à illuminer cette longue nuit hivernale balayée par tant de  flocons de neige.

Toute la petite troupe solidaire accomplissait les mêmes gestes lentement, pour garder longtemps en mémoire ces moments de liesse. Malgré cette lumière faiblarde, je distinguai le quatuor de filles avec à sa tête Louise Michel qui précédait le noyau dur de la troupe, Valéry, Nicole, Betty. Puis vinrent tous les Philippe, ces musiciens de l’orchestre rouge constitué de trotskistes légitimes ou de trotskistes dissidents, de marxistes « partisans », de communistes orthodoxes, des premières escouades sudistes encore peuplées de vétérans du maoïsme et de certains libertaires confusionnels. Je ne parle pas des camarades cégétistes, nous étions les plus nombreux en ces temps-là.

Unique spectateur de ce théâtre de rue cher à la compagnie « Jolie Môme » que j’avais rencontrée grâce à mon cinéaste sudiste préféré, Daniel, ce drôle sire était tout simplement le Fakir du Plumaçon ! Ce grand homme d’état qui bénéficie encore aujourd’hui d’une solide constitution malgré son grand âge et un parcours politique chaotique digne d’un ministre de la Troisième République, avait réussi  le tour de force en 1995 de réconcilier les gauchistes autoritaires avec les gauchistes libertaires ! Le temps d’un hiver et quel hiver !

Au moment du démontage du grand chapiteau, les jeunes femmes qui avaient humé pour la première fois le parfum de la Révolte avaient du mal à plier leurs costumes chamarrées de pétroleuses communardes d’un nouvel âge ! Roland leur annonça : « Je crains les filles qu’après le foie gras vous ne soyez obligées de manger dès à présent des rillettes de porc et il va falloir vous y faire ! »

Il aurait pu être leur père à toutes les quatre. Elles le vénéraient. Il les appréciait. A peine sorties du berceau syndical, elles étaient devenues de véritables syndicalistes révolutionnaires. Elles méprisaient les complices du Fakir toutes catégories de serviteurs confondus et les syndicalistes professionnels larmoyants. En découvrant leur ardeur militante, le vieux bougon rajeunissait. Cette grande connivence se transforma en une solide amitié à mesure que le conflit évoluait. Roland était un sorcier bien plus efficace que le fade Fakir ! Dès qu’il intervenait, sa voix présumée de communiste autoritaire se changeait en une mélodie persuasive, à sonorité libertaire. Il était droit, honnête. En privilégiant les actes aux paroles, il montrait l’exemple. C’est un grand philosophe qui avait autre chose à penser que les formatés de la réflexion impie, ces suceurs de roue vaniteux à la lèche cathodique ! Mais c’est surtout un grand poète mais ça, chut, il ne faut pas le dire ni l’écrire ! Tant pis, le mal est fait !

 

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Le rideau tombé, la tempête sociale de l’hiver 95 a-t-elle été l’occasion manquée de réaliser une nouvelle révolution sociale ?

Cette hypothèse paraît bien séduisante en première analyse.

Mais après réflexion, il semblerait que l’on ne lave pas aussi rapidement des consciences révolutionnaires entartrées en profitant d’une opportune chute de neige. A l’évidence, nous aurions eu un mal fou à établir de nouveaux conseils libres car on se méfie toujours de la spontanéité des masses laborieuses (j’ai toujours adoré ce terme « masses laborieuses » !).

En 1995, le Fakir pensait que son brelan d’as lui permettrait de pérorer sur les bancs de l’assemblée sans se soucier de l’avis du peuple que ces gens-là sont censés représenter. La suite allait montrer qu’il s’était diablement trompé en provoquant une colère dont il n’imaginait pas la portée. Car les élites de la nation, ses courtisans et ses partisans, lui avaient, sondage à l’appui, certifié que ses  lois d’organiste passeraient sans coup férir puisqu’il était le brillantissime Fakir du Plumaçon ! Or dès le 14 novembre 1995, un jour avant qu’il ne sorte « à hombros » de l’assemblée  après sa faena du siècle, tapis au fond d’un bar, nous préparions la riposte en compagnie de Francis, Roland, Dany la Rouge sa douce colombe et d’autres milliers d’anonymes, en sirotant une bière près d’une place historique spécialisée dans la dispersion du manifestant.

A l’évidence, si les RG de l’époque avaient fait correctement leur boulot en signalant notre présence, le Fakir aurait modéré son comportement après la séance de liesse que ses condisciples lui avaient adressée pour saluer sa performance.    

Le déroulé de la riposte au fait du prince ! 

Le 27 novembre 1995, sous l’impulsion de Paul, la grève générale sans préavis et sans vote débutait ! Eric, notre cher trotskiste, trouva ce procédé très peu démocratique et lui fit savoir. Bien plus tard, Paul m’expliqua que comme l’Assemblée générale n’avait pas voté la grève, il avait utilisé ce procédé pour forcer le destin. La  Grève Générale allait durer vingt-cinq jours !

Ce mouvement fut populaire, témoin cette visite inattendue des représentants de l’ordre au piquet de grève à l’entrée du centre où Paul était en faction. Ils vinrent lui signifier leur soutien en expliquant qu’ils n’avaient pas le droit de faire grève ! Vous imaginez la scène aujourd’hui lorsqu’on voit les troupes de choc militarisées agresser des personnes âgées lors d’une manif ou mieux gazer les camarades de la CGT comme lors du 1 mai 2019  !  

Mais si le mouvement de l’hiver 95 fut particulier (nous avions procuration pour faire grève pour ceux qui n’avaient pas cette possibilité ou pour ceux qui redoutaient les conséquences de leurs actes !), la révolution sociale ne fut pas pour cet hiver-là ! Car comment faire bouger les pièces de l’échiquier (et c’est encore plus vrai aujourd’hui) lorsque les médias vous jettent en pâture à la vindicte populaire en vous présentant comme des nantis, des privilégiés, des archaïques, pourquoi pas des canailles ?

Plus grave, ils travaillent sciemment ou inconsciemment pour la plus grande supercherie de ce siècle à savoir le fascisme larvé mâtiné aujourd’hui de respectabilité alors que cette idéologie meurtrière a déjà réalisé les pires crimes humanitaires lors du siècle précédent ! Tous ces misérables laudateurs d’hier et d’aujourd’hui recommencent à anéantir les consciences ou à travailler dans l’ombre pour l’hydre pestilentielle brune, les vielles recettes communicantes n’étant jamais éculées ! 

À l’époque, nous étions des inciviques, des irresponsables ! Pour le démontrer, hier comme aujourd’hui, toute cette coterie sollicitait les plus grands philosophes, sociologues, politologues, sondeurs, plongeurs, détecteurs de mine ou autres experts en nullité intellectuelle ! J’ai toujours pensé que ces esclaves de la non pensée arendtienne avaient juste des livres à vendre pour raconter autant d’inepties ! En 1955, ces spécialistes de la caresse de chien devaient être très, très, très mauvais car plus ils bavaient à notre encontre et plus la boule de neige s’éclairait de jolis sourires de cette population qui ne cessait de nous faire des clins d’œil !

Pire la contagion gagnait… Nous étions irrationnels ! Inconscients ! Conservateurs ! Nous avions peur de l’avenir. Des passéistes !

La logorrhée faisandée habituelle est aujourd’hui la principale démonstration du discours mielleux à souhait du Grand Maître de l’Ordre de la Dichotomie Structurelle Libérale !

Sentant la vague colérique et colorée monter, le Fakir sollicita l’aide de sa coterie qui allait de la droite à une certaine gauche qui approuvait ces spoliations qu’ils appellent réformes, afin de retarder l’arrivée du Père Noël, faire pleurer le bon peuple (celui qui ferme sa gueule) dans les chaumières mais rien n’y fit.

La manifestation, le charivari ou autre mascarade est un héritage de nos ancêtres les gueux alors qu’en contrepartie le pouvoir n’a reçu que la matraque !

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J’aimais cette ambiance de rue, les sifflets, les fumigènes, « la tamborada », « C’est un joli nom Camarade … », « La Commune » de Ferrat hurlés par les sonos, mais je sentais poindre l’incertitude du moment : d’un côté la boule de neige grossissait jusqu’à prendre des proportions incontrôlables et d’autres voyaient les fêtes approcher à grands pas,  enfin le Fakir avait encore des alliés dans la place.

Certes on se gelait à poireauter deux heures sur le bitume glacé place de la République  avant que l’interminable manif ne se mette (n’utilisons pas de gros mots) en route, mais la  conclusion heureuse de ces journées inoubliables passait par une longue randonnée dans la nuit avant de retrouver notre site occupé. 12 kilomètres à l’aller, 12 au retour et la manif en prime, que des belles randonnées !

Malgré nos badges CGT collés sur nos vêtements, mon casque de mineur que j’avais décoré d’une faucille et d’un marteau russes, malgré la chapka de tankiste russe de Nico, le béret sans étoile de Roland et le bonnet phrygien bleu de Fidel, l’aubergiste parisien ne crachait pas sur la révolte. Mielleux et courbé à souhait, il nous ouvrait la porte en grand car il savait parfaitement que le prolétaire à la différence de l’échevin ou de l’intellectuel à la mèche en arrière, a le gosier en pente. Même Eric, ne crachait pas sur le produit d’un horrible brasseur capitaliste. Ah si Léon Davidovitch avait vu cet entrisme forcené de la taverne parisienne pratiquée par un de ses disciples, il s’en serait mordu les doigts !

Tard dans la nuit, nous retrouvions Miguel le libertaire et Ernest le communiste, papotant  autour du brasero du piquet de grève. Ils interdisaient l’accès du site tout en attendant l’arrivée de la relève. Paul toussait depuis un bon moment déjà ! Il était à présent interdit de manifestation à rallonge. Le lendemain, il cessa le combat, malade. La jeune doctoresse qui le soigna lui fit cette confidence : «Vous avez les bronches dans le même état que celles de mon père lors des grèves de 1956. Attention, si vous restez trop longtemps à côté du brasero, vous inhalez les produits qu’ils mettent sur les palettes lorsqu’elles brûlent … »

Ironie de l’histoire sociale passée et à venir …  

Les lendemains, lors des assemblées générales, la parole longtemps bridée par cette société de la  soumission prônée par tous ces parvenus héritiers du vol historique politique, se libérait ! Les grévistes évoquaient la démocratie, la vraie, la liberté et pleins d’autres trucs qui les intéressaient. A l’évidence, ils avaient besoin de se raconter. Depuis leur plus tendre enfance, on leur avait confisqué la parole, alors dans ces moments-là ils en profitaient. Ces échanges étaient plaisants, animés.

Pour ma part, je préférai le dialogue politique au chaud à l’intérieur du local que la tchatche glacée dans le blizzard au piquet de grève que le brasero ne parvenait pas à dissiper. Un jour à l’intérieur du local syndical CGT, le camarade Francis profita de ma dissidence à l’encontre de toute structure, pour se lâcher au tout début de la grève. Alors que notre organisation syndicale était en plein congrès national, un représentant régional appela au local pour s’enquérir du moral des troupes. Francis lui fit un bref compte rendu de la situation. Puis, sans prévenir, il changea de ton car quelque chose le chiffonnait : « J’ai Marc à côté de moi, il voudrait savoir si les congressistes sont en grève ou s’ils sont même au courant qu’un conflit majeur secoue le pays puisqu’ils n’ont pas voté la grève générale. Pourquoi n’ont-ils pas cessé immédiatement leurs travaux pour rejoindre les travailleurs en lutte ? »

En effet, Francis était assez étonné par l’ambivalence de cette situation. La réponse fut longue à venir mais elle fut positive ! Rendons hommage à Francis car cet hiver-là, dès qu’il coiffait son bonnet bleu, il reprenait une couleur politique appréciable que je qualifiais d’anarcho-syndicaliste ! Ce qui le faisait bien sourire … 

Et un jour que nous prenions le café en compagnie de Louis Viannet alors secrétaire général de la CGT, de Nico Buenaventura, Francis intervint : « Louis, tiens si tu te présentes à l’élection présidentielle, Etxé (c’était mon appellation contrôlée en 1995) votera pour toi car tu es le chef de son parti, la CGT ! »

Je ne vous dis pas la tête de Louis Viannet qui ne savait pas qu’il existait encore des syndicalistes révolutionnaires à la CGT ! Il avait failli renverser son café avant de partir d’un grand éclat de rire car nous étions occupés à fêter la prochaine retirada du Fakir dont la rumeur disait à l’époque qu’il partait comme machiniste sur des rames de tramway en construction à Bordeaux (chose qu’il a réalisée depuis !)  

J’ai voulu saluer le camarade Francis, car il est aujourd’hui décédé. Il porta tout au long du conflit le bonnet bleu révolutionnaire de communard sans culottes hébertiste ! Bien sûr, il ne faut pas que j’oublie Roland et Paul ou Paul et Roland qui complétaient ce trio magique dans la mise en scène parisienne élargie de ces événements.

Clap de fin ?

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Cet hiver-là, la révolte avait joué la grande vadrouille !

 Vive la rue, le froid, la merguez chaude et le rouge acide !

La palette brûlait et le bois chantait sous le flocon !

Ce sont sûrement des images d’Epinal mais il ne tenait qu’à tout un chacun de s’en colorier plein la tête pour se souvenir de cette révolte des gueux.

 

Le samedi 16 décembre signait la fin de la grève générale. L’enthousiasme s’effritait. Les ressources financières des grévistes fondaient comme neige au soleil. La gauche propre sur elle, intellectuelle, de gauche quoi, s’étonnait qu’un conflit pouvait agiter le pays durant plus d’un mois. En participant à cette dernière manifestation, elle décidait de se rendre au chevet du malade, non pas pour tenter une dernière intervention mais pour bien s’assurer qu’il crèverait sur place.  Cet acte courageux lui vaudra de recevoir en héritage politique la mort sociale de cette révolte hivernale. J’ai dit un jour à Stéphane Malatesta qu’il ne fallait pas, ne retenir que la trahison certaine et avérée des socialistes revenus au pouvoir après la dissolution de l’Assemblée Nationale !

Non il fallait penser que ces personnes formatées à la sauce romancée Huxley ou Orwell ne connaîtraient jamais l’ivresse de la Liberté fut-elle concentrée sur une période de trois semaines ! Quant à moi, entre un robot à l’intelligence artificielle et un sioux Oglala luttant contre l’armée surpuissante des Tuniques bleues aux ordres des capitalistes, je préférai toujours l’Être humain !

Pendant que le sociologue affûtait déjà la mine de son crayon, que l’historien enregistrait les divers reportages des propagandistes de la pensée étriquée, plutôt que d’aller m’acoquiner avec cette fine fleur de la compromission, en compagnie de mon petit garçon âgé de 5 ans  à l'époque, je décidai d’aller cacher mon sac chargé de la colère de l’hiver 95 au milieu de la forêt de Carnelle dans un endroit tenu secret.

En conclusion, on va encore me dire mais quel intérêt trouves-tu à écrire cette vieille histoire qui date de 1995 à une époque où le court terme est sanctifié pour mieux s’affranchir des dégâts qu’il provoque et des laissés pour compte ?

Je trouve normal que les acteurs de l’histoire sociale aient encore le droit de parler de leur propre histoire ! 

Ensuite il y a le temps qui passe, et le temps de l’amitié se restreint ! Mes camarades étaient de sacrés bonhommes qui méritent bien plus que l’oubli dans lequel les ont plongés tous ces farceurs ou faussaires qui encombrent le roman, la légende, vous l’appelez comme vous le voulez, cette mémoire nationale orientée à des fins de soumission à venir …

Et il ne faut pas croire que ce n’est pas parce que tu vas en visite mémorielle à Oradour sur Glane que tu vas te laver de cette assignation à non résistance que tu ne cesses de propager !   

Ah j’allais oublier : j’avais jamais autant marché de ma vie que cet hiver-là !

Et pour montrer que ce n’était pas qu’un simple billet d’ancien combattant, s’il faut remarcher contre les mesures délétères du chef des parvenus, je suis prêt à remettre le bonnet bleu de 95, le casque jaune de 95 et mon pull élimé de 95 que j’ai gardé en souvenir !

 

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Marc Etxeberria Lanz

 

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