Claude et Germaine Willard : Souvenirs (personnels) de deux grands historiens

Cette après-midi du vendredi 8 décembre 2017, il fait un temps glacial et humide. Nous sommes nombreux réunis au Cimetière du Père Lachaise, près du Mur des Fédérés. C’est en face qu’a lieu la petite cérémonie en hommage à Claude Willard.

Claude Willard Claude Willard

Cette après-midi du vendredi 8 décembre 2017, il fait un temps glacial et humide. Nous sommes nombreux réunis au Cimetière du Père Lachaise. Sous une pluie intermittente, nous passons devant ces monuments terribles en hommage aux victimes des camps nazis, aux enfants français juifs assassinés, aux morts de Monowitz, Auschwitz, Ravensbruck ; nous nous dirigeons vers le Mur des Fédérés, non loin de ces corps qui se tordent dans l’immobilité sinistre du bronze ou de la pierre. C’est en face, tout près de la tombe de Jean-Baptiste Clément et de quelques communards, qu’a lieu la petite cérémonie en hommage à Claude Willard. 

Il est décédé à 95 ans, quelques jours après Jack Ralite, en même temps que l’économiste Paul Boccara et le sociologue Michel Verret, en cette année centenaire de la Révolution russe. Ce sont de très grands intellectuels humanistes, communistes, qui s’en vont. Les hommages touchants se succèdent dans un froid intense : celui du PCF, émouvant et fraternel, celui si touchant des Ami(e)s de la Commune de Paris (dont il fut la cheville ouvrière pendant tant d’années); celui de Danielle Tartakowsky, la collègue historienne complice et amie; celui de ses proches enfin. La pluie se suspend aux nuages. Mais le vent ne cesse pas de nous fouetter. Les souvenirs, les images de Claude reviennent à travers les mots dits. A commencer par l’évocation de son parcours d’historien, professeur à la Sorbonne dès 1961, puis à la toute nouvelle université de Nanterre où il vécut au plus près les évènements de 68 - et il n’était pas simple d’être communiste à ce moment là - et, dès son ouverture en 1969, son engagement à la fac de Vincennes. Mais aussi ses travaux d’historien novateur, spécialiste de Jules Guesde, sujet de sa thèse (1), et du mouvement ouvrier. Ouverture, c’est bien le mot qui caractérise sa démarche, sans cesse. Travail de fond et pugnacité. Sans Claude, il n’y aurait sans doute pas encore d’amnistie des communards, car, comme l’évoquait avec émotion l’ancien maire du XIè arrondissement de Paris, la résolution adoptée à l’Assemblée Nationale le 29 novembre 2016 doit beaucoup à l’action des Ami(e)s de la Commune et à son Président (2). Son engagement est indissociable de son travail d’historien, militant depuis la résistance, depuis son adhésion au PCF au printemps 1944 - un engagement indéfectible, éclairé et si actif. Pas étonnant donc que nous nous retrouvions dans le carré communiste de ce cimetière historique. Les tombes voisines portent les noms d’Ambroise Croizat, Jacques Duclos, Maurice Thorez, Paul Eluard, Waldeck Rochet et Georges Marchais. Le Colonel Fabien repose là aussi, un peu plus loin, et il y a cette large tombe en hommage aux volontaires français des Brigades Internationales en Espagne. Mais ici, c’est le caveau de Marcel Willard qui est ouvert, le père de Claude, décédé en 1956 à 67 ans (3).  A la fin des hommages, « le Temps des cerises » est entonné par l’assistance. Et au moment où nous chantons que les amoureux ont « du soleil au coeur », le soleil, le vrai, déchire les nuées. Quelques minutes après, au moment précis où le cercueil est descendu dans la tombe, un fort vent glacial nous balaye en rafale, le moment le plus glacé de la cérémonie. Et la pluie s’installe, se transformant en grésil… 

Cette après-midi de septembre 2014, à la fête de l’Humanité, il fait une chaleur écrasante. Je passe devant le stand des Amis de la Commune de Paris. Claude est là, debout, s’affairant à la vente des livres. A 92 ans, fidèle au poste, il est fatigué par cette chaleur. Nous causons puis il me dit qu’il va aller se reposer un peu. C’est la dernière fois que j’ai vu Claude. Il a tant compté pour moi. Lui et sa femme Germaine. Pour moi inséparables. Sans eux, leur bienveillance, leur attention, leur sens aiguisé de l’Histoire et de l’engagement, il est évident que je ne serai pas qui je suis.

Cette après-midi de fin août 1982, Claude me téléphone. Il est alors mon directeur de  thèse après avoir été celui de ma maitrise dont le sujet portait sur « La chanson française dans les années trente ». Il me dit à peu près ceci : « Le Conseil Général de Seine-Saint-Denis a décidé de créer une radio libre. Il m’ont contacté me demandant si je pouvais les orienter vers quelqu’un qui connait la chanson. Tu vas surement avoir un coup de fil. » Et c’est ainsi que pour moi, tout a commencé. C’est Claude qui fut le déclencheur. Dans cette radio, TSF 93, je devais faire une ou deux émissions; j’en ai fait quelques centaines. Et ensuite, ce fut l’aventure de presque trente années à Radio France : Radio Bleue, France Culture, France Musique. Claude y a perdu un thésard, car j’ai préféré l’oral à l’écrit, produisant ainsi des centaines d’heures d’émission où la musique et l’Histoire interfèrent. Je n’ai jamais oublié. Lorsqu’en 1991 j’ai fait une série hebdomadaire sur la Commune de Paris à France Culture, j’ai logiquement fait appel à lui. Et lorsqu’en mai 2007, je préparais une semaine entière d’émission sur France Musique consacrée aux « Musiques de la Commune », je l’en ai bien sûr informé. « Tout ça n’empêche pas, Nicolas, qu’la Commune n’est pas morte » résonnait dans l’indicatif et revenait avec insistance alors que nous étions en pleine sarkomania. « On parle beaucoup de ton émission et pas seulement à la Radio » me dit le Directeur de France Musique d’ alors avec un humour aux sous-entendus limpides… Je pensais fortement à Claude et son action sans relâche afin de faire vivre au présent les idéaux de la Commune. Je pensais à sa dédicace, en 1991, de son livre « Barricades : révoltes et révolutions au XIXè siècle », où il m’écrivait très amicalement : « Tout ça n’empêche pas, Marc, qu’la Commune n’est pas morte. » Alors oui, je connais la chanson et j’ai même, pendant quinze ans, animé une émission hebdomadaire sur Radio Bleue, de 1985 à 2000, sur l’histoire de la chanson française, « Chanson Témoin. »

Cette soirée de juillet 1976, c’est la fête chez Germaine et Claude. Nous buvons, nous chantons, nous rions, joyeux. Car c’est logiquement chez elle que je vais partager la joie d’avoir intégré l’Ecole Normale Supérieure. Ce fut également le cas en juillet 1981, après les résultats de l’agrégation d’histoire. Germaine fut ma mère spirituelle. Sa rencontre a changé ma vie. Elle fut ma professeure d’histoire au cours de mes deux années de khâgne. Elle m’a conseillé, aidé, épaulé, avec une générosité et une attention discrète sans pareilles; chaleureusement, amicalement. Affectueusement. Après les cours du mercredi matin, alors que, comme moi, elle habitait Boulogne, Madame Willard me proposait de partager le taxi qu’elle prenait pour rentrer chez eux. Que de discussions passionnantes, formatrices à plus d’un titre. J’avais ce privilège de creuser encore les cours qu’elle venait de nous dispenser avec une passion et une rigueur intellectuelle que je n’ai retrouvé, quelques années plus tard,  à Normale Sup, que chez un autre historien, spécialiste lui d’histoire médiévale, Jean-Louis Biget. C’est particulièrement à la fin de ma première khâgne, lorsque je voulais arrêter, trouvant que je n’étais pas au niveau, que ce n’était pas la place d’un fils d’ouvrier, c’est alors que la voix de Germaine fut décisive. C’est elle qui m’a poussé, convaincu de recommencer; et c’est vraiment cette confiance là qui m’a donné des ailes. Je sais ce que lui dois - à commencer par l’apprentissage de cette rigueur intellectuelle et du sens critique, qui font tant défaut dans notre monde réduit aux fake-news et au prêt à penser. Les soirées passées chez eux, qui accueillaient plein de jeunes, presque tous communistes, me permirent de vivre des moments aussi chaleureux que drôles et de m’éveiller à la politique. Quelle ambiance autour des marmites de pâtes à la tomate ! Que de discussions enflammées autour de l’abandon du concept de « dictature du prolétariat » ! C’était hier, il y a quarante ans. 

C’est bien sûr là que j’ai rencontré Claude. C’est d’abord son allure, sa prestance, son élégance qui m’ont frappé. Son regard bleu, très souvent rieur, complice. Sa voix plus aigüe que celle de Germaine me surprit. Lui ne fumait pas de Gitanes maïs. Je me souviens du premier soir; l’assiette de pâtes terminée, il me demanda de me resservir. Ce que je fis. Il était alors faussement dépité, expliquant qu’il était frustré de ne pas pouvoir faire sa blague habituelle, lorsque le nouvel invité refusait et qu’il lui disait avec son sourire en coin : « Tu n’aimes pas la cuisine de Germaine ? » J’ai rarement rencontré une telle bienveillance souriante et attentionnée. Plus tard, alors que j’étais tombé gravement malade avant le début de ma deuxième khâgne, celle qui avait exigé que je la tutoie et l’appelle désormais Germaine m’envoyait chaque semaine ses cours par la poste durant deux grands mois. Et elle me corrigeait les devoirs que je lui envoyait par courrier. Comment oublier - comment les oublier ?

Ces deux grands historiens, ces deux grands intellectuels ne sont plus. Elle est décédée en mai 2003. Désormais elle et lui reposent donc face au Mur des Fédérés. 

Au même moment, deux autres décès sont sous le feu des projecteurs médiatiques et politiques - omniprésents jusqu’à occulter toute autre information véritable. Un journaliste-romancier-polémiste beau parleur très adroit et à droite, Jean d’Ormesson. Un chanteur à la mode des années 60-70, exilé fiscal très populaire, qui fut en son temps, tour à tour, commis voyageur de VGE, de Chirac et Sarkozy. Johnny Hallyday, élevé au rang de « héros français » par notre actuel Président de la République. 

Lorsque je constate la démesure des hommages qui leur sont rendus et l’hystérie compationnelle suscitée, je me dis que cette société est vraiment malade, inquiétante - si loin des idéaux que portaient et transmettaient Germaine et Claude.

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  1. Idée de lecture : « Jules Guesde, l'apôtre et la loi » (éditions de l’Atelier - 1991)

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/11/30/l-assemblee-rehabilite-les-communards-victimes-de-la-repression_5040565_3224.html

    3. Marcel, le défenseur de Dimitrov en 1933, face au régime hitlérien qui accusait ce communiste bulgare - bientôt à la tête du Komintern - de complicité dans l’incendie du Reichstag. La défense contraignit les nazis à acquitter Dimitrov. Plus tard, au printemps 1940, Marcel Willard défendait les députés communistes français déchus et emprisonnés. Sa plaidoirie est passionnante à lire, avec près de quatre vingts ans de recul. (Editions le Temps des Cerises)

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