Pouvoir d’achat et transition écologique : un Grand débat national pour trancher ?

Révolution verte et révoltes citoyennes peuvent faire bon ménage, à condition de ne pas toucher au portefeuille des Français.

Des mouvements de foules citoyennes, des cahiers de doléances ouverts aux Français, un grand débat national aux allures d'états généraux... L'Hexagone ne s'est jamais aussi bien rappelé ce qu'était la Révolution française. Il y a pourtant très peu de chance que le scénario de 1789 se répète à l'identique en 2019 ; il faudrait, pour cela, que les citoyens sortent la tête haute, le 15 mars prochain, lorsque prendront fin les conférences citoyennes. Et non pas la mine déconfite, ce qui est bien plus probable. Le débat national n'a-t-il pas démarré sur une fausse note, il y a quelques semaines, avec la démission de Chantal Jouanno, pressentie pour piloter le projet, mais dont les émoluments trébuchants ne coïncidaient pas vraiment avec l'esprit de ce grand rassemblement ?

Lâcheté environnementale

Partants, les Français craignent une fois de plus que le pouvoir, se joue d'eux. Et tente, avec ce débat, de ripoliner leurs méthodes politiques agressives – vis-à-vis des plus démunis surtout –, en faisant mine de se soumettre à la démocratie. Le Premier ministre, Edouard Philippe, a certes tenté de les rassurer, lundi 14 au soir, en précisant que les modalités d'organisation offriront « des conditions d'indépendance, des conditions d'impartialité, qui permettent à chacun de savoir que sa parole ne sera pas biaisée ». Avant de placer à la tête de la Mission du grand débat national, créée le lendemain matin, Emmanuelle Wargon et Sébastien Lecornu, deux membres du gouvernement Philippe. On repassera donc pour les promesses d'indépendance et d'impartialité.

C'est dire si les Français ont un droit au scepticisme, concernant le grand débat national. Qui, pour rappel, doit aborder 4 thèmes généraux : transition écologique, fiscalité et dépenses publiques, démocratie et citoyenneté, Etat et services publics. Et il y a fort à parier que les projecteurs seront surtout braqués sur le premier, dont la notice gouvernementale indique : « Mieux accompagner les Français pour se loger, se déplacer, se chauffer ». Soit, ni plus ni moins, les inquiétudes citoyennes à l'origine du mouvement des « gilets jaunes », fin 2018, dont le détonateur a été la décision gouvernementale de taxer encore un peu plus l'essence et le gazole – qui ont vu, ces trois dernières années, leur fiscalité augmenter de 9,5 % et 24,2 %. Soit la fameuse « fiscalité écologique ».

La colère ambiante, par conséquent, est saine. Car il y a quelque chose d'hypocrite à vouloir faire porter la responsabilité financière des dérives (ou lâchetés) politiques des dernières décennies, en matière d'environnement, aux Français. Quelque chose d'hypocrite, voire même d'absurde et de dangereux. Les centaines de milliers de personnes qui ont occupé les ronds-points de l'Hexagone, ces dernières semaines, tenaient simplement à le rappeler aux politiques. Ces derniers auront-ils compris d'où vient cette colère citoyenne et se poseront-ils dès lors les bonnes questions ? Car les solutions, pour inverser la courbe du réchauffement climatique sans ponctionner le portefeuille des Français, existent bel et bien. Et sont connues de tous. Encore faut-il du courage en politique...

Part du nucléaire

L'une d'entre elles intéresse la manière dont on produit de l'énergie en France. C'était d'ailleurs la question centrale d'un précédent débat public, l'an dernier, qui a débouché sur la feuille de route de la nouvelle Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE). Au sein de laquelle le nucléaire a vu sa part dans le mix électrique français dégringoler – les centrales doivent passer de 75 % à 50 % de la production électrique d'ici 2035. Le gouvernement, qui mise avant tout sur les énergies renouvelables – et c'est heureux –, sort très peu de sa zone de confort pour venir défendre l'atome. Pourtant, celui-ci permet aux Français de bénéficier d'une électricité très peu chère, par rapport aux standards européens, et en quasi totalité décarbonée – presque aucune émission de gaz à effet de serre.

D'ici 2030, la France doit réduire ses émissions polluantes de 40 % et compte donc sur les énergies vertes pour ce faire – celles-ci, en vertu de la loi sur la transition énergétique adoptée en 2015, devront atteindre 32 % du mix énergétique. Problème, les technologies renouvelables ne sont pas encore au point – concernant notamment le stockage de l'énergie solaire –, tandis que certaines, comme l'hydroélectricité, ne sont pas loin d'avoir atteint leurs capacités maximales. Et contrairement aux renouvelables, l'atome n'est pas soumis aux aléas climatiques. Pourquoi, dès lors, ne pas s'en remettre à la flexibilité du nucléaire, qui permet de moduler la production électrique des centrales afin de l'adapter aux besoins spontanés, en cas de forte demande en électricité par exemple ?

Reconsidérer la diminution à marche forcée du nucléaire est d'autant plus légitime que celle-ci pourrait avoir un coût. En Belgique, fin 2018, l'arrêt de 6 réacteurs (sur 7) a effectivement entraîné des hausses du prix de l'électricité, répercutées, bien évidemment, sur le portefeuille des citoyens. De ce côté-ci des Ardennes, il n'est pas interdit de penser qu'un passage irraisonné aux énergies renouvelables – c'est-à-dire sans concertation sérieuse avec la filière nucléaire – puisse grever sérieusement le pouvoir d'achat des Français. Et remettre ainsi au goût du jour un ersatz de fiscalité écologique. Signe que le gouvernement n'aurait pas compris la substance profonde des révoltes citoyennes. Qui, en cas d'échec du grand débat, pourraient vouloir raviver à nouveau l'esprit de 1789.

 

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