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Le Club de Mediapart jeu. 29 sept. 2016 29/9/2016 Dernière édition

Dictateurs, tyrans et oligarques : convertissez-vous vite à la démocratie!

(Titre alternatif : Manuel des parfaits petits tyrans démocratiques (1) ) Chers tyrans et dictateurs amateurs et associés qui êtes nombreux, je le sais, abonnés à mon blog, Certains d'entre vous m'ont envoyé leurs lettres angoissées pour réclamer mes conseils.

(Titre alternatif : Manuel des parfaits petits tyrans démocratiques (1) )

 

Chers tyrans et dictateurs amateurs et associés qui êtes nombreux, je le sais, abonnés à mon blog,

 

Certains d'entre vous m'ont envoyé leurs lettres angoissées pour réclamer mes conseils.

"Comment, demandez-vous avec espoir, comment pouvons-nous faire pour gagner le pouvoir, pour bien en profiter, imposer durablement notre idéologie et nos amis, y rester nous-mêmes le plus longtemps possible, et ne pas risquer d'être fusillés, décapités ou subir quelqu'autre traitement désagréable sur lequel se conclut trop souvent la carrière ingrate et incomprise que nous avons choisie?"

 

Je dois vous dire que j'ai hésité à vous répondre : il me semblait que la chose était entendue et qu'il n'était pas de bon goût d'oser demander une chose pareille. Malgré tout, comme il ne faudrait pas tuer des vocations dans l'oeuf, devenues trop rares, je m'exécute.

 

Vous voulez la recette d'un pouvoir stable et sûr? La voici.

Rassemblez d'abord les ingrédients les plus communs : un peu de sophistique, une influence sur les institutions de votre pays, une grande capacité à vous foutre du monde avec le plus grand sérieux, et apprendre à être photogénique.

Ensuite, gardez à l'esprit que vos meilleurs alliés seront l'imbécilité, la superficialité, le grégarisme et la jalousie des autres entre eux.

Enfin, apprenez à prononcer le mot magique sans trop rigoler : "démocratie". Voilà : vous allez élaborer une "politique démocratique".

 

Non, non, ne vous étranglez pas tout de suite. Comprenez-moi bien, c'est à la démocratie à la mode actuelle que je vous invite. Pas la bête vieille démocratie républicaine heureusement oubliée. Non, ce qu'il faut c'est sauver l'apparence de la démocratie tout en faisant, évidemment, des choses plus sérieuses que de suivre la volonté du peuple.

 

"Comment faire? Mais comment faire?" insistez-vous, l'oeil vif et la bave aux lèvres. Soit ! Je ne résiste pas : développons.

 

Pour la partie sophistique, il va falloir faire croire que "démocratie = vote du peuple". Rien de très compliqué : je vous rassure, c'est très facile.

Ensuite, il va falloir faire croire que "deux parties de gouvernement seulement = démocratie". Cela aussi n'est pas bien difficile : tout le monde en est déjà presque convaincu.

Vous, évidemment, votre travail sera de faire en sorte qu'en réalité ces deux partis différents ne soient pas plus que deux courants différents de votre idéologie : le bon truc pour cela est de créer ou d'infiltrer les institutions de formation aux "sciences politiques". C'est là le lieu où on pourra le mieux enseigner "la politique" c'est-à-dire en réalité expliquer qu'il y a de grands principes à respecter - qui seront les vôtres mais sans le dire - et des divergences possibles sur le détail - auquel il faudra donner de l'importance pour que les divisions entre partis puissent s'exprimer. Il est important de souligner qu'il faut être "pragmatique", "réaliste" et juste" et que tous ceux qui s'opposeraient aux grands principes seraient évidemment des "fous", des "extrémistes", et qu'ils appartiennent à des partis qui ne sont pas des "partis de gouvernement" car "ils ne sauraient pas quoi faire du pouvoir et c'est heureux".

 

Parallèlement, il est utile de créer aussi, ou d'infiltrer de la même manière, des institutions de formation des journalistes - et surtout des journalistes politiques. Il serait d'ailleurs bon de militer pour une sorte d'échange entre les instituts des sciences politiques et ceux des "sciences journalistiques", ainsi les journalistes pourront apprendre déjà à connaitre la politique et les "politiques" à connaitre les journalistes et les médias. En réalité, bien sûr, il s'agit de faire en sorte qu'ils pensent de même et qu'ils s'accordent sur les grands principes qui sont les vôtres.

 

 

Arrangez-vous pour avoir des relations privilégiées avec de grands financiers (car il faut de l'argent) et de grands patrons des médias : car ce sont les médias qui servent à alimenter la pensée du peuple. Et il convient de lui donner le bon aliment.

 

 

Ces aliments sont de quatre sortes : "émissions ou publications scientifico-culturelles", art, divertissement, analyse politique.

 

Il sera toujours bien vu du peuple que vous énonciez votre amour de l'art. Dites haut et fort que vous êtes contre la censure : appliquez là seulement si vous voyez que l'oeuvre suscite trop de réactions négatives. Sinon accueillez avec joie toutes les transgressions des artistes et n'hésitez pas à énoncer combien cela prouve que votre société est ouverte à la culture et à la liberté créatrice.

Attention cependant : n'oubliez pas, vous, que l'art influence les esprits. Ne le prenez donc pas au sérieux lorsque vous vous extasiez en public. Souvenez-vous que ce n'est qu'un moyen de divertir le peuple tout en lui faisant croire qu'il est intelligent.

En réalité, il va s'agir de l'abêtir : pour cela, la recette est très simple. Multiplier les occasions de plaisir et faire même du plaisir un nouveau droit pour tous. Et l'art est un vecteur de cette transformation. Libérez les moeurs et faites en des assoiffés. Bientôt, ces sujets occuperont une très grande place de la "production culturelle".

A côté de la "cul-ture", il faut encore occuper leur esprit : évidemment, ils travaillent et ça leur prend du temps, mais s'il n'y a que cela, ils seront surement très malheureux. Or il ne faut surtout pas! Le malheur ne suffit certes pas pour faire une révolte, mais ca y contribue : il ne manquerait plus qu'il pense pouvoir changer les choses! Non, il faut prendre soin de les occuper encore en les divertissant : d'autres plaisirs, dans la vacuité intellectuelle, bien sûr, mais aussi des émissions d'analyse très sérieuses sur des sujets en réalité superficiels. Vous verrez, ce n'est pas si difficile à mettre en place.

 

 

Pour couronner les tout, il faut leur donner l'impression qu'ils sont très au courant des affaires politiques : le peuple doit être politisé et consulté.

On ne peut pas se plaindre de manquer de ce qu'on croit avoir.

Ne vous en faites pas : là aussi, tout est histoire de doigté.

 

Tout d'abord, il ne faut plus qu'aucune analyse politique importante ne se fasse sans sondages. Cela n'est pas bien difficile étant donné la mentalité actuelle. Ensuite, n'oubliez pas que les journalistes seront globalement formés sur les mêmes idées que les politiques eux-mêmes. Enfin, grâce à un influence bien sentie, il vous est toujours possible de déplacer tel journaliste ici et tel autre là. Du moment que c'est fait discrètement, on ne peut pas en être déçu. L'idéal serait même que les responsables des médias prennent les devants dans l'espoir de vous plaire ; cela arrive parfois mais un tel niveau de vassalité n'est pas constant. Il vaut donc mieux être prudent.

 

Les sondages seront l'un de vos moyens de pouvoir privilégiés. Car à quoi sert un sondage? "A savoir ce que pensent les gens" me répondez-vous, innocents que vous êtes! Mais non! A-t-on idée? S'intéresser vraiment à ce que pensent les gens? Qui pourrait dépenser de l'argent à cela? Non, un sondage sert à faire sentir au lecteur qu'il doit penser ceci ou cela pour faire partie de la majorité.

Il a donc pour vous deux grands avantages:

1) dans tous les cas, il sert à banaliser une opinion en affirmant qu'un nombre croissant de personnes s'y rallient.

2) dans beaucoup de cas, il sert à faire en sorte que celui qui le lit se rallie à l'avis majoritaire ou abandonne les avis les plus minoritaires. Les deux éventualités vous serviront toujours.

De la sorte, très souvent, le sondage finira par se réaliser. Mais attention à ne pas y aller trop fort : il doit y avoir des sondages différents. L'important est qu'ils s'accordent sur "de grandes tendances", et que les montées soient progressives : 45%, 51%, 56%. Sans doute ne vaut-il mieux pas dépasser les 63% : il y a alors un risque que non seulement ceux qui sont d'accord se démobilisent mais encore qu'il y ait comme une réaction contre celui qui est donné si clairement gagnant. Cela dépend aussi du tempérament du peuple en question, que vous devez tout de même connaitre!

Si jamais le vote ne donne pas le résultat prévu par le sondage : ne vous en faites pas, la manipulation ne sera jamais éventée. Il suffit de dire que le sondage était une photographie de l'opinion au moment précis où les questions furent posées mais que cette opinion a évolué ensuite.

 

"Tout cela est bel et bon, mais peut-on ainsi falsifier sans cesse les sondages?"

Evidemment non. Mais il est temps de vous mettre à la page. Ne savez-vous donc pas qu'il n'est pas besoin de falsifier un sondage pour obtenir à peu près le résultat que l'on veut? Il suffit d'avoir différents "échantillons représentatifs de la population", différentes formulations de questions bien pensées, assez floues et ambigues pour amener à la réponse voulue, des règles de "pondérations" si les résultats sont encore trop insatisfaisants, et enfin et surtout des règles d'interprétation favorables.

L'art de poser des questions de telle sorte que la réponse va de soi et l'art d'interpréter les réponses de la bonne manière : voilà l'art de la consultation et de l'analyse auquel il faut amener peu à peu les "spécialistes politiques".

 

Je vous conseille de soupoudrer tout cela de quelques couvertures de journaux en vogue, avec des top-modèles et autres célébrités. Suscitez même l'idée que vous avez des histoires cachées; ou présentez votre famille, etc.. Ca occupera toujours une partie des médias et donnera l'impression à certains d'être dans le secret du pouvoir.

 

Une fois tout ceci bien établi, vous pouvez sans trop de problèmes consulter le peuple.

Il vaudra mieux qu'il vote en un seul jour et dans des isoloirs. Si vous utilisez des machines, ce sera plus facile à falsifier, mais cela fera aussi plus facilement naître le soupçon : je ne vous le conseille donc pas. Comme pour les sondages, pour que vos idées l'emportent, il n'est pas besoin de falsifier les résultats. Il suffit de falsifier les esprits. C'est plus sûr. Or, tout ce qui précède assure déjà que vos idées l'emporteront, que peu de monde sera capable de réellement y réfléchir et que la plupart se croira pourtant tout à fait au courant des coulisses de la politique.

 

Ce qui compte, ne l'oubliez jamais, est de paraître : paraître compétent, paraître énergique, paraître touché par les malheurs des gens, paraître amical et sérieux. Pour faire sentir tout cela, il vous faut vous adresser aux émotions, aux sentiments des gens. Laissez tomber les discours sentencieux et rationnels si jamais vous en aviez encore en réserve : touchez-les par la puissance de votre conviction, par la sincérité de vos sentiments et aussi par la belle tournure de vos plaisanteries. Le peuple habitué au ressenti résiste peu à qui paraît allier la maîtrise et la légèreté.

De même, face à vos adversaires, n'oubliez pas qu'en politique, le ridicule tue au moins momentanément. Et rien ne fait plus paraître ridicule que d'avoir l'air de dresser un public contre soi. Si donc vous savez vous mettre le public d'un plateau télé en poche, si même vous réussissez à faire en sorte qu'il vous applaudisse mais qu'il hue votre adversaire (attention cependant : pas tout de suite, et pas trop. Aux bons moments. Tout cela doit paraître naturel) : alors vous l'emporterez facilement.

 

La politique moderne n'est pas autre chose que l'art de se faire aimer du peuple et de faire détester ses adversaires.

 

 

Malheureusement, le peuple étant fort versatile, il est toujours possible qu'il réserve une surprise. Est-ce à dire que l'on pourrait, comme sur un coup de dés et comme dans les dictatures d'antant, tout perdre? Que nenni, rassurez-vous.

 

D'abord, si jamais le peuple se prononçait lors d'un référendum et ne votait pas pour la position que vous défendiez, rien n'est perdu : vous avez encore deux solutions.

 

La première consiste à faire voter les représentants du peuple. Puisque vous êtes arrivés au pouvoir et que tout ce qui précède a été mis en place, il est tout de même peu probable que ceux-ci vous refusent leur voix. Mais ne choisissez cette option que si vous en êtes certains.

 

La seconde solution, plus simple mais moins rapide, consiste tout simplement à attendre un peu puis à soumettre à nouveau au vote le même texte (ou mieux : un texte un peu aménagé qui conservera l'essentiel). Et vous recommencez jusqu'à ce que le peuple l'accepte.

Si on vous demande pourquoi : expliquez simplement que c'est pour voir si le peuple n'a pas changé d'avis. Si on insiste et qu'on vous demande pourquoi vous ne le faites que lorsque le peuple dit "non", expliquez avec autant de sincérité que c'est parce que le "oui" est une réponse simple à analyser : on sait alors ce que veut le peuple, et on passe à autre chose, tandis que le "non", on ne sait pas bien ce qu'il veut dire.

Cela pourra vous étonner, mais il semble que ce sophisme fonctionne.

Il vous suffira donc de poser des questions où votre position sera le "oui" (ce qui n'est pas bien difficile).

 

Dans les deux cas, évidemment, la démocratie sera sauve : le peuple ou ses représentants auront votés.

 

 

 

Hélas, il reste possible que ce soit lors d'une élection que le peuple ne vote pas pour vous. Ce serait évidemment le cas le plus difficile, et il faut vous le dire : vous n'aurez pas bien suivi nos conseils pour en arriver là!

Malgré tout, tranquillisez-vous : dans le système démocratique, outre le président, quelques autres participent au pouvoir. On ne le perd jamais totalement. C'est l'avantage : on change seulement de place.

 

Ainsi, si vous vous êtes abstenus de falsifications ou d'illégalités trop visibles, ou si vous avez fait en sorte que d'autres, parmi les vainqueurs, falsifient également, il y a peu de chances que l'on vous ennuie.

En outre, comme celui qui vous succédera pensera en gros comme vous, au bout du compte, le peuple ne verra pas beaucoup la différence et, la déception aidant, il pourrait même vous regretter.

 

Rien n'est donc jamais perdu définitivement. La démocratie est de ce point de vue un emploi du pouvoir bien plus sûr que les dictatures de grand papa! D'autant plus que vous pourrez encore en tirer quelque profit en pratiquant une opposition féroce : je le répète, même éloigné du pouvoir, vous en aurez encore.

 

Alors, vraiment, n'est-ce pas, et de loin, le régime idéal?

N'hésitez pas : passez à la démocratie moderne!

 

 


 

 

 

 

 

 

 

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Tous les commentaires

Alors que je m'apprêtais à écrire un papier sur: OBAMA, l'ANGE de la PAIX des cimetières.... suis tombé sur le vôtre, par je ne sais quel hasard!

J'apprécie 

De ce pas je vais me lancer, d'autant plus que nos démocraties sont en train de nous en faire voir de toutes les couleurs

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L'auteur

Lefrere Marc

Professeur de Philosophie
PERIGUEUX

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