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Billet de blog 5 déc. 2020

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Rodolphe Solbiac : « La destruction des statues de Victor Schœlcher en Martinique »

"S’appuyant sur les travaux de Simon Henochsberg dans Public Debt and Slavery : The Case of Haiti (1760-1815), Thomas Picketty (Capital et idéologie) a démontré que Haïti a dû payer à la France chaque année l’équivalent de 15% de sa production pour acquitter sa dette au nom de la lutte contre l’esclavage."

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Rodolphe Sobiac. La Destruction des statues de Victor Schœlcher en Martinique. L’exigence de réparations et d’une nouvelle politique des savoirs. Paris, L’Harmattan. Coll. « Questions contemporaines », 2020. 262 pages.

 https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=67307

L’écriture de l’histoire est un travail de mise en lumière du passé. Elle permet d’imprimer certains évènements marquants dans la mémoire collective, laquelle obéit à une double postulation : l’exploration du passé afin d’en tirer des leçons et la célébration de l’histoire nationale. En dépit de la prétention à la neutralité axiologique, l’historiographie n’échappe guère à la logique d’appropriation politique indissociable de la perpétuation du grand roman de la Nation triomphante. « La mémoire publique », selon la terminologie de John E. Bodnar, qui fait écho au terme « public realm » chez Hannah Arendt, participe ainsi du processus de formation de la citoyenneté, du sentiment civique et d’appartenance par lequel un peuple fait Nation. Ernest Renan y voyait, à juste titre, un « principe spirituel », élaboré à partir de la « possession en commun d’un riche legs de souvenirs. » Avec ses gloires et ses tragédies, la Nation est un « héritage qu’on a reçu indivis ». Si cette idée recèle une part de vérité, pourquoi la « mémoire publique » française ne reflète-elle pas cet « héritage indivis », qui comprend autant l’épopée des monarques que les tragédies de l’esclavage et du colonialisme ?    

L’histoire de l’esclavage et de l’abolition est faite de nœuds difficiles à démêler. C’est, en un sens, l’enjeu qui sous-tend le déboulonnage des statues de Victor Schœlcher en Martinique le 22 mai 2020 et en Guadeloupe dans la nuit du 23 au 24 juillet 2020. Les auteurs de ces actes ne cherchent nullement à renier au député français son rôle dans l’abolition de l’esclavage. Schœlcher y a contribué par son activisme politique, la publication d’ouvrages et de nombreux articles de presse ayant conduit la France à prendre conscience de l’horreur humaine et morale que constituait l’institution de l’esclavage, considérée, à juste titre, par l’historien Orlando Patterson comme une « mort sociale ». L’acte iconoclaste des manifestants antillais pose une revendication : le refus de la mémoire sélective et la prise en compte de la totalité de l’histoire de l’abolitionnisme. C’est l’une des problématiques que cherche à éclairer l'ouvrage de Rodolphe Sobiac, La Destruction des statues de Victor Schœlcher en Martinique. L’exigence de réparations et d’une nouvelle politique des savoirs  à travers de nouveaux outils épistémologiques dans un double mouvement de décadrage et de recadrage des savoirs sur le passé colonial français.

Victor Schœlcher fut une figure essentielle de l’abolition au même titre que William Wilberforce, Thomas Clarkson ou Granville Sharp au Royaume-Uni. Si Schœlcher contribua à la reconnaissance de l’humanité des populations noires des colonies françaises aux Antilles, il reste néanmoins une question centrale occultée par le discours historiographique de la métropole : qu’en est-il de l’action des esclaves eux-mêmes dans le processus abolitionniste ? Pourquoi la « mémoire publique » française reste-elle silencieuse sur cette dimension fondamentale de l’Histoire? Pourquoi les colons, auteurs d’un crime inouï contre les Noirs, ont-ils obtenu réparation, alors que les anciens esclaves n’ont reçu aucune compensation aux préjudices subis par leur asservissement qui dura des siècles ? Est-il moralement et économiquement acceptable que Haïti ait continué de payer le prix de sa libération pendant près de deux siècles par l’indemnisation de l’Etat français ? S’appuyant sur les travaux de Simon Henochsberg dans Public Debt and Slavery : The Case of Haiti (1760-1815), Thomas Picketty (Capital et idéologie) a démontré que Haïti a dû payer à la France chaque année l’équivalent de 15% de sa production pour acquitter sa dette au nom de la lutte contre l’esclavage.

Face à la question abolitionniste, Rodolphe Solbiac nous rappelle que, dans les Caraïbes comme aux Etats-Unis, les Noirs, par leurs combats, leurs révoltes et différents mécanismes de résistance, ont été les premiers artisans de leur propre libération. Occulter cette réalité historique revient à falsifier l’histoire. La première abolition décidée par la Convention en 1794 (avant le rétablissement de l’esclavage en 1802 sous Napoléon) et la loi abolitionniste votée par le parlement britannique en 1833 furent les conséquences directes de la rébellion des esclaves de Saint-Domingue (Haïti), de la Guyane britannique (1815), de la Jamaïque (1831), et de la grande révolte de la Guadeloupe en 1802 qui se termina par l’exécution et la déportation d’environ 10.000 esclaves, soit 10% de la population.

Pourquoi alors une totale amnésie sur ces faits historiques pour attribuer l’abolition au seul personnage de Schœlcher ? L’amnésie entretenue sur l’héroïsme des Antillais s’inscrit ainsi dans l’entreprise de « blanchiment » des crimes du passé pour la glorification « du pays des droits de l’homme » et la mythification d’une figure unique.

En dépit de sa tonalité vindicative, ce livre apparaît essentiel au regard des débats sur le racisme systémique des anciennes puissantes coloniales. Il est une invitation au dialogue, censé donner du sens au concept d’égalité républicaine qui demeure pour l’instant creux. Ce dialogue devrait aboutir à un recadrage narratif du récit abolitionniste permettant aux peuples opprimés d’y occuper toute leur place. Car c’est par la lutte héroïque des esclaves que les puissances occidentales ont pris conscience des paradoxes philosophiques et moraux auxquels elles étaient confrontées.

Le projet de Rodolphe Solbiac s’inscrit ainsi dans la lutte pour la reconnaissance du passé antillais. Il est refus d’une hiérarchisation raciste de la mémoire, dont l’oppresseur d’hier reste le grand arbitre, en ce qu’il semble en définir l’échelle axiologique et commémorative. La lutte contre la perpétuation de l’idéologie de domination coloniale appelle donc une seconde « émancipation ». Celle-ci se joue à la fois sur le terrain de l’engagement politique, du renouvellement des outils heuristiques permettant une re-problématisation des logiques de reconnaissance dans laquelle l’auteur situe la réparation aux préjudices causés par l’esclavagisme et le colonialisme qui continuent d’affecter les populations postcoloniales.

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