Devons-nous arrêter de manger des animaux?

Dans ce billet j'essaie de montrer pourquoi, à mon avis, toute personne raisonnable doit reconnaître que consommer des produits animaux, dans les conditions de production actuelle, est éthiquement indéfendable.

Il me semble que tout individu raisonnable devrait conclure que consommer des produits animaux, au moins lorsqu’ils proviennent d’animaux élevés dans des fermes industrielles et/ou tués dans des abattoirs, est extrêmement immoral.

D’ailleurs, je ne suis pas le seul à défendre cette idée. Pratiquement tous les auteurs qui ont sérieusement réfléchi à cette question aboutissent également à cette conclusion [1].

Bien entendu, cela ne veut pas dire que tous soutiennent la position des « vegans stricts », d’après laquelle toute exploitation animale est nécessairement immorale. Certains pensent même que nous pouvons tuer des animaux à condition que nous ne les fassions pas souffrir [2].

Mais aucun ne va jusqu’à soutenir que les conditions d’élevage et d’abattage qui sont pratiquées aujourd’hui, dans nos sociétés, sont éthiquement défendables.

Pourtant, je suis régulièrement frappé par la vigueur avec laquelle nombre de nos congénères défendent leur droit absolu à manger de la viande et par la faiblesse des arguments qu’ils utilisent pour soutenir cette position.

Dans ce billet, je voudrais donc revenir sur les raisons pour lesquelles la consommation de produits animaux me semble indéfendable, au moins dans les conditions de production actuelles, et montrer en quoi les arguments généralement avancés par ceux qui prétendent le contraire sont irrecevables.

L’argument en faveur du « véganisme »

L’argument éthique classique en faveur du véganisme est relativement simple. Il se présente de la façon suivante [3] :

  1. Il est hautement immoral d’encourager des pratiques provoquant des souffrances physiques très intenses chez des êtres sensibles sans une justification particulièrement forte.
  2. Les animaux sont des êtres sensibles.
  3. La production des produits animaux que nous consommons régulièrement implique d’élever et de tuer chaque année des dizaines de milliards d’animaux dans conditions extrêmement difficiles, stressantes et douloureuses pour eux.
  4. Par conséquent, lorsque nous consommons des produits animaux, nous encourageons des pratiques provoquant de grandes souffrances physiques chez des êtres sensibles.
  5. Nous pouvons vivre en bonne santé sans consommer de produits animaux. Les seules raisons que nous avons de consommer de tels produits sont : (a) le fait que nous y sommes habitués ; (b) le fait que nous apprécions consommer ces produits.
  6. Les raisons (a) et (b) ci-dessus ne peuvent pas constituer une justification suffisante pour encourager nos pratiques actuelles d’élevage et d’abattage.
  7. Par conséquent, consommer des produits animaux est hautement immoral.

Cet argument est particulièrement convaincant parce qu’il repose une intuition morale très forte que nous partageons tous : faire souffrir un être sensible, humain ou non-humain, est éthiquement répréhensible.

Nous sentons bien que, si nous torturions notre chat ou notre chien, nous ferions quelque chose de mal. Et, de même, lorsque nous visionnons des images prises dans des abattoirs ou dans des fermes industrielles, nous sommes horrifiés par les traitements réservés aux animaux qui s’y trouvent.

Et si nous admettons que cette souffrance est un mal que nous ne devons pas encourager, à moins d’avoir une justification particulièrement sérieuse, alors nous devons admettre que l’argument est valide.

En effet, nous ne pouvons pas contester que les conditions d’élevage et d’abattage sont, de fait, terriblement difficiles et douloureuses pour les animaux. Si vous ne me croyez pas (et que vous avez le cœur bien accroché), je vous encourage à regarder l’une des multiples vidéos qui en témoignent, disponibles sur internet.

Et, de la même manière, nous devons admettre que, de toute évidence, nous n’avons pas besoin de consommer des produits animaux pour vivre en bonne santé. De nombreux travaux de recherche tendent même à montrer que le régime végétalien serait meilleur pour la santé que le régime omnivore [4].

Partant, nous devons nous rendre à l’évidence : lorsque nous consommons des produits animaux, nous encourageons des pratiques barbares sans aucune justification sérieuse. Nous devons donc mettre un terme à cette pratique.

Les objections des « non-vegans »

Face à cela, les partisans d’un droit absolu à consommer des produits animaux (que j’appellerai, pour faire simple, les « non-végans ») utilisent divers arguments au soutien de leur position.

Or, jusqu’à présent, je n’en ai rencontré aucun qui ne puisse être facilement rejeté.

Et, en tout état de cause, tous ces arguments paraissent extrêmement fragiles en comparaison de l’argument en faveur du véganisme que j’ai présenté plus haut.

Pour le montrer, je vais examiner quelques-uns des plus populaires.

Argument n°1 : les vegans sont liberticides ! Ils ne respectent pas ma liberté de choisir si je veux ou non manger de la viande.

« Que les vegans me laissent tranquille ! Je respecte leur choix de ne pas manger de produits animaux, qu’ils fassent de même ! Chacun est libre de faire ce qu’il veut ». Cet argument est sans doute celui que j’entends le plus souvent.

Le problème est qu’il est recevable si et seulement si l’intérêt de l’animal ne peut pas constituer une limite à notre liberté. Or, toute la question est précisément de savoir si tel est le cas.

Je m’explique. Personne ne prétend que nous avons la liberté absolue de faire ce que nous voulons. Si je me promène dans la rue et qu’il me prend soudainement l’envie de tuer quelqu’un, puis-je soutenir que cet acte serait moralement permis parce que j’ai la liberté de faire ce que bon me semble ?

Bien entendu, la réponse est non. Ma liberté a des limites. En particulier, je dois tenir compte des souffrances ou des torts que je suis susceptible d’infliger en l’exerçant.

La position que, comme beaucoup d’autres, je défends est simplement que la souffrance des animaux doit, elle aussi, être prise en compte.

Que vous torturiez un humain ou votre chien, cela reste de la torture. Peut-être que l’un est plus grave que l’autre mais cela ne signifie pas qu’il est moralement permis de supplicier un animal.

Dès lors, me répondre que ma position serait incorrecte parce que chacun est libre de faire ce qu’il veut sans pour autant affirmer que cette liberté est absolue serait absurde.

Cela reviendrait à un dialogue de ce type :

Vegan : tu as la liberté de faire ce que tu veux mais uniquement dans certaines limites et ne pas torturer des animaux est l’une d’entre elles.

Non-vegan : tu as tort parce que j’ai la liberté de faire ce que je veux mais uniquement dans certaines limites.

Vegan : ???

Argument n°2 : nous sommes des prédateurs. Il est dans notre nature de tuer et de manger d’autres animaux

J’entends ce second argument presque aussi souvent que le premier. « Certes, la souffrance animale est bien triste, mais la nature est ainsi faite ! Les animaux se mangent les uns les autres et nous faisons partie de cette chaîne alimentaire. Il est dans notre nature d’être des prédateurs ».

Cet argument pose deux problèmes.

D’abord, notre prédation n’est pas comparable à celle des autres animaux. Nous ne chassons pas les produits animaux que nous consommons. Nous faisons naître des animaux, puis nous les élevons, la plupart du temps dans des fermes industrielles, puis enfin, nous les tuons dans des abattoirs.

En faisant cela, nous ne participons pas à l’équilibre d’un écosystème existant, nous avons fabriqué notre propre système de production et de consommation. Si, comme je le souhaite, de plus en plus d’entre nous arrêtent de consommer des produits animaux, nous ferons simplement naître de moins en moins d’animaux d’élevage, promis à une vie de souffrances. Et, peut-être un jour, arriverons-nous à n’élever que quelques animaux dans des conditions éthiquement défendables.

Ensuite, même si nous admettions que l’élevage et l’abattage industriels étaient comparables à la prédation existant naturellement chez les animaux sauvages, en deviendraient-ils justifiés ?

Nous jugerions scandaleux de voir adopter par nos congénère la plupart des comportements des animaux sauvages (rappelons que nombre d’entre eux, en plus de chasser, s’entretuent, violent, massacrent leur progéniture, etc.).

De la même manière, nous réprouvons beaucoup de pratiques humaines qui peuvent être jugées parfaitement « naturelles » comme la guerre, l’esclavage ou les massacres.

Pourquoi alors devrions-nous accepter l’élevage et l’abattage de milliards d’animaux, dans des conditions abominables, sous prétexte que les animaux sauvages, eux aussi, tuent pour se nourrir, ou qu’il s’agit d’un comportement « naturel » ?

Argument n°3 : il est contestable de dire que le régime végétalien est meilleur pour la santé

Pour finir, il y a un autre argument que j’entends très souvent. Le régime végétalien ne serait pas nécessairement meilleur pour la santé. Ses partisans affirment généralement que les études qui montrent que les vegans sont en meilleure santé que les non-vegans sont biaisées. Les vegans auraient, en moyenne, une meilleure hygiène de vie ou seraient plus enclins à faire du sport.

À nouveau, cet argument pose deux problèmes. D’abord, le point de savoir si, toute chose égale par ailleurs, un régime omnivore est véritablement plus sain qu’un régime végétal reste extrêmement incertain. Comme je l’ai indiqué précédemment, les études dont nous disposons tendent plutôt à montrer le contraire.

Mais même si tel était le cas, cet argument ne serait recevable que si le fait qu’un régime soit meilleur pour la santé qu’un autre était toujours une condition suffisante pour justifier son adoption.

Or, et c’est là le second problème, cette idée paraît extrêmement difficile à justifier. Supposez, par exemple, qu’un ensemble d’études prouvent de façon rigoureuse que manger de la viande humaine est marginalement meilleur pour la santé que le régime omnivore classique que la plupart d’entre nous ont adoptés. Est-ce une raison suffisante pour pratiquer l’élevage et l’abattage d’humains en vue de consommer leur chair ?

Tout ceci montre que, en réalité, la question pertinente n’est pas « quel régime est le meilleur pour la santé ? » mais « quel niveau de souffrance sommes-nous autorisés à infliger pour quel danger pour la santé évité en contrepartie ? ».

À cet égard, une chose est certaine : au vu de la littérature scientifique, si le régime omnivore est meilleur pour la santé que le régime végétalien, ce qui, encore une fois, est discutable, il est extrêmement peu probable que la différence soit significative.

Dans ces conditions, il ne me semble pas justifié de causer une telle quantité de souffrance pour le conserver.

Notes

[1] Pour quelques exemples de certains des travaux les plus notables, voir : l’ouvrage de Johnathan Safran Foer Eating Animals (éditions Penguin UK, 2010), l’ouvrage Dialogues on Ethical Vegetarianism de Michael Huemer (éditions Routledge, New York and London, 2019), ou encore l’ouvrage collectif rédigé sous la direction de Peter Singer In Defense of Animals: The Second Wave (éditions Blackwell Publishing Ltd., Oxford, 2006).

[2] À ce propos de ce débat, on pourra se reporter à l’ouvrage collectif rédigé sous la direction de Tatjana Visak et Robert Garner The Ethics of Killing Animals (éditions Oxford University Press, New York, 2016).

[3] Pour une présentation plus complète et étayée de cet argument voir par exemple : Michael Huemer Dialogues on Ethical Vegetarianism, op.cit., 2019, chapitre 1.

[4] Par exemple, une méta-analyse de 2017 portant sur 96 études montre que le régime végétalien permet de diminuer les risques de cancer (voir Dinu M. et. all. « Vegetarian, vegan diets and multiple health outcomes: a systematic review with meta-analysis of observational studies » in Critical Review in Food Science and Nutrition, 57(17), pp. 3640-3649). Une autre méta-analyse de 2014, portant sur 258 études, conclut que les régimes incluant très peu de viande et une consommation importante d’aliments végétaux serait associée avec une pression sanguine plus faible (voir Yokoyama Y. et. all « Vegetarian diet and blood pressure : a meta-analysis » in JAMA internal medecine, 174(4), pp.577-587).

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