Liberté, inégalité, fraternité mais « joyeux » Noël quand même

Noël approche et certains (plus de 9 millions quand même) vont moins bien le vivre que d'autres. D'autant que si Fillon est notre prochain président, ils vont voir leur situation encore empirée.

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Il suffit de surfer sur Facebook pour constater le désastre social dans lequel la France, berceau des droits de l’homme et du citoyen, laisse patauger plus de 9 millions de personnes vivant dans une précarité indigne d’une nation aussi riche. Plus de 9 millions de personnes survivent sous le seuil de pauvreté, dont près de 3 millions d’enfants !

Parmi ces 9 millions, il y a plusieurs millions de « citoyens » en situation de dépendance, parfois vitale, du fait de leur handicap. Pourtant, on ne cesse de faire empirer ces situations dégradantes, de préférence à l’abri des regards, au prétexte tellement rabâché et spécieux que nous sommes en période de « crise » – tout en omettant de préciser de quelle crise on parle car, parallèlement, beaucoup s’engraissent allègrement sur le dos de tous ceux qui s’appauvrissent plus année après année ; les sacrifices sont loin d’être équitablement répartis dans notre démocratie républicaine.

Parmi ces nantis, nos politiques sont en bonne place, eux qui vivent très confortablement et bien au chaud grâce aux deniers du peuple, que certains n’hésitent pas à détourner pour « gagner plus », alors même qu’ils détruisent le tissu social, brident et bradent nos libertés au motif de nous protéger. À l’instar de ce que nous promet François Fillon, du haut de son éclatante victoire inattendue aux primaires de la droite. Certes, il fait déjà du rétropédalage à propos de la réforme de la sécu – du moins, il fait mine, mais rien ne lui interdit de se renier une fois au pouvoir, tel Hollande… –, tout en maintenant le cap en matière d’ISF, de dégraissage drastique de la fonction publique et de réforme des aides sociales – pour en donner moins à ceux qui n’ont plus grand-chose (réforme des minima sociaux) et plus à ceux qui n’en ont jamais assez (réforme des allocations familiales et ISF) –, etc. J’aime tant ces cathos bienpensants et repus (d’eux-mêmes), intégristes sur les bords et liberticides, si assoiffés de revanche, se réjouissant à l’idée de moraliser le pays, entre autres en refermant autant que possible la porte ouverte par La Manif pour tous.

Si ce n’est que, en ce qui concerne la population des « assistés », la charité chez ces gens-là, comme disait Brel, n’a rien à voir avec la compassion, l’empathie ou la solidarité, c’est juste un truc pour se donner bonne conscience, faire sa bonne action dominicale. Je sais de quoi je parle, j’ai longtemps vécu dans ce milieu. En fait, je me demande si d’aucuns ne rêveraient pas du retour des dispensaires, léproseries et autres asiles, avec murs d’enceinte pour bien les « abriter », les assistés ?

Car, depuis 2007, après la révolution sociale représentée par la loi du 11 février 2005, dite « en faveur de l’égalité des droits et des chances, de la participation et de la citoyenneté des personnes handicapées », la régression est en marche de façon aveugle, inconséquente, irresponsable et inhumaine « parce qu’il faut faire des économies »… sur le dos des plus démunis et des plus fragiles, les moins dangereux.

Si encore ce n’était qu’un démantèlement de la loi sur l’accessibilité mais, de façon sournoise et fallacieuse, on s’en prend depuis quelques années, département après département, aux différentes prestations de compensation du handicap (PCH). Ainsi, en matière de PCH aides techniques, pour le changement des roues usées du fauteuil électrique, la personne bénéficie d’un forfait sécu de 74 € sur un total de 500, alors même qu’elle n’a que 808 € par mois pour vivre ! Que fait-elle ? Elle roule sur les jantes ? Elle cesse de se déplacer ? Elle mendie ? Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, de plus en plus d’autres. De telle sorte que la plupart sont amenées à dépendre de la générosité familiale ou du CCAS.

Et la PCH aides humaines n’est pas épargnée par ce tsunami social, en dépit du bon sens. Après avoir suscité tellement d’espoirs en prônant le droit à l’autonomie, au libre choix, à la sécurité et au confort des personnes en situation de handicap, depuis deux quinquennats, l’État, les collectivités et la CNSA font marche arrière, en médicalisant à outrance et en réduisant au maximum le nombre d’heures d’accompagnement allouées, afin de verser de moins en moins de subventions. Démontrant sans vergogne que la personne n’est qu’un objet de soins, non le sujet de soins promis par la loi du 11 février 2005. Un vulgaire bout de chair auquel on retire de plus en plus de liberté et de droits, au prétexte qu’il coûte trop cher.

Et ce que l’on est capable de faire afin d’y arriver est aussi ubuesque, qu’inquiétant et indigne. Tous les actes sont minutés, encadrés, de telle sorte que même les professionnels du médico-social ne sont plus que des robots déshumanisés, mis sous pression à longueur de journée. Par exemple, on considère, dans le guide d’évaluation, qu’il faut 10 minutes pour laver le haut du corps d’une personne – et qu’une seule fois par jour, tant pis si elle est en nage en plein été –, 10 minutes pour le bas – trois fois par jour, au-delà y a qu’à rester dans ses excréments. Dans le même registre, elle peut se faire installer 2 × 5 minutes par jour sur les toilettes  – après elle n’a qu’à se retenir ou se pisser dessus. Et tout le reste est à l’avenant.

Douche plaisir et détente ? Confort et respect des rythmes de la personne ? C’est pour une autre vie. On n’est pas là pour apporter le bien-être mais le minimum vital, on n’a pas le temps pour le reste – j’en veux pour preuve un de mes accompagnants qui vient de me raconter que son grand-père, devenu dépendant, a été lavé et soigné par 12 auxiliaires de vie différentes en 14 jours, entre 8h30 et 12h30, selon les disponibilités, qui dit mieux ? Vive la vie, le respect de la personne et l’autonomie.

Quant à la participation à la vie sociale, l’heureux bénéficiaire a droit à une heure par jour, 30 par mois ! Qu’est-ce que vous faites en une heure ou en 30 heures – personnellement, en une semaine, je les ai utilisées sans me forcer ? D’autant que les courses sont comprises dans cette participation, en précisant bien que celles auxquelles la personne handicapée ne participe pas ne sont pas prises en charge par la PCH – en somme, celle-ci a le choix entre mourir de faim ou trouver quelqu’un qui lui fait les courses gracieusement.

De toute façon, le temps maximum d’aide humaine accordé à la majorité des personnes est de 6h05 ! On aura noté la précision chirurgicale de tous ces experts-comptables en déshumanisation qui n’ont jamais été lavés, nourris, habillés, comme des objets de charité sociale. Nous sommes face à de la maltraitance étatisée et caractérisée, ce qui ne dérange pas grand monde, en dehors des personnes concernées, des proches et des associations.

D’autre part, les taux horaires peuvent différer du simple au double, selon que l’on est en prestataire ou en emploi direct. Certes, les charges d’un service de soins ou d’aide à domicile sont plus importantes que celles d’un particulier employeur en situation de handicap. Pour autant, cela ne justifie pas le fait que, en emploi direct, la PCH ne prend pas en compte, entre autres, les frais obligatoires de médecine du travail, les indemnités de licenciement ou la majoration du 1er mai – les dimanches et jours fériés ont été écartés de la convention collective des particuliers employeurs qui décrète que c’est un jour comme les autres ! Tous ces frais peuvent parfois représenter des centaines d’euros à débourser par an pour la personne handicapée, qui n’a le plus souvent que 808 € par mois d’AAH pour vivre ! Alors qu’en prestataire, ils sont compris dans le taux horaire. Vous avez dit égalité des droits et des chances ? Cela fait des années que les gouvernements successifs restent imperméables à cette inégalité.

Pire, de plus en plus de départements sont en train de serrer la vis, au risque de mettre les bénéficiaires en danger. On ne compte plus le nombre de personnes qui s’est vue réduire de façon drastique et cynique le nombre d’heures d’accompagnement par jour ou qui, à l’instar de cette jeune femme, vient d’être privée de sa PCH, à proximité de Noël, alors même qu’elle est en situation de grande dépendance physique, avec toutes les conséquences et les difficultés que cela implique pour elle et pour les proches.

Quand on sait que le coût d’une prise en charge en milieu institutionnel est bien plus élevé qu’à domicile, on ne peut qu’être interrogatif et consterné par la politique sociale mise en œuvre depuis 2007.

Au final, l’autonomie est en train de se réduire à une peau de chagrin, jusqu’à disparaître plus ou moins vite en fonction des départements, semble-t-il. Sauf si le prochain président de la République a une réelle fibre sociale, tel Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon, ce qui paraît mal parti pour le moment. En attendant, la PCH est de plus en plus encadrée et rigidifiée, ôtant toute souplesse de gestion à ses bénéficiaires.

Comment fidéliser les accompagnants dans de telles conditions, eux qui sont si difficiles à trouver, quand ils sont vraiment professionnels et empathiques ? Être en situation de grande dépendance ou de dépendance vitale, c’est aujourd’hui plus proche de la galère, une galère faite de stress constants, de peurs du lendemain et de précarités exponentielles, que d’un accompagnement respectueux et soucieux du bien-être, de la sécurité et du confort des personnes accompagnées. Noël ne sera pas joyeux pour nombre de personnes car l’égalité des droits et des chances n’est pas la même pour tous. Surtout pas pour les privilégiés qui veulent renforcer l’austérité, détricoter nos couvertures sociales et réduire nos libertés. Il ne faut pas l’oublier à l’orée d’une année électorale cruciale pour l’avenir des plus pauvres et des plus fragiles.

Au fait, quelle est la valeur d’une personne dans notre société et sa place, à votre avis ?

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