Réaction après l'article d'André Dupras du 14 avril 2014

 Pourquoi avoir créé une énième association dans un champ associatif français qui en regorge ? Rien que sur le créneau de l’accompagnement sexuel ou, pour le dire de manière plus soft, de l’accompagnement à la vie affective, intime et sexuelle, il y en avait déjà deux : le Collectif Handicaps et Sexualités (CHS), depuis 2007, et l’association CH(S)OSE, depuis 2011.

Malheureusement, ces deux entités se contentent de rester au stade de la théorie, par manque de courage, de volontarisme et de résolution. J’ai milité dans la première, dont j’ai été un des fondateurs, pendant quatre ans, et dans la seconde, dont j’ai été vice-président, pendant trois mois, avant de partir car je ne supportais plus les interminables palabres et atermoiements, un certain arrivisme hypocrite pour surtout ne prendre aucun risque.

Et, deux ans après, afin de respecter une promesse que j’avais faite en 2007, lors du colloque fondateur de Strasbourg, intitulé Dépendance physique : intimité et sexualité, j’ai décidé de reprendre du service en fondant l’Association Pour la Promotion de l’Accompagnement Sexuel (APPAS), accompagné de personnes convaincues par cette cause et déterminées à faire de l’accompagnement sexuel une réalité, malgré les obstacles et les oppositions en tous genres.

Et ils sont nombreux, juridiquement, politiquement, idéologiquement, moralement et éthiquement. Ainsi, il suffit de lire le docte article : Assistance sexuelle aux handicapés : pourquoi ce n’est pas la panacée (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/819543-assistance-sexuelle-pourquoi-ce-n-est-pas-la-panacee.html), d’André Dupras, sexologue de son état. Ce monsieur s’ingénie fort intelligemment à démontrer l’inutilité, voire la nocivité de l’accompagnement sexuel ─ tout en parlant d’assistance plutôt que d’accompagnement (preuve qu’il n’y connaît pas grand-chose) et de « handicapés » plutôt que de personnes handicapées ou en situation de handicap (formulation stigmatisante et réductrice, typique des milieux intégristes et doloristes, entre autres). Cet article fleure bon un certain catholicisme dogmatique et doctrinaire anti-prostitutionnel, qu’on entend chez certaines féministes et dans le Mouvement du Nid. Où on s’approprie allègrement les sensations, les pensées, les sentiments et les libertés d’autrui. Et, en l’occurrence, c’est d’autant plus exaspérant que, sans grand risque de me tromper, ce monsieur copule très probablement depuis longtemps, régulièrement et peut-être même souvent. C’est donc facile pour lui de sortir ce genre de théorie psychologico-spirituelle. Exactement le genre de position qui me pousse à défendre corps et âme, bec et ongles, cette cause humaniste, incarnante, humanisante et émancipatrice.

En fait, à lire ce monsieur, « recourir à un assistant sexuel peut donner bonne conscience, faire comme si l’on avait rien à se reprocher et qu’on répond à son besoin par ce service. » En clair, la demande ne vient pas de la personne handicapée, ce n’est pas elle qui choisit, c’est son entourage, pour se donner bonne conscience. C’est connu : les personnes handicapées sont trop stupides et timorées pour décider par elles-mêmes. Bien sûr que l’accompagnement sexuel n’interdit pas une remise en question de l’accompagnement au quotidien et du regard qu’on porte sur les personnes en situation de handicap, bien au contraire même, il ouvre le débat. Bien sûr que l’accompagnement sexuel est une réponse et sûrement pas la réponse, comme certains, tel ce monsieur, essaient de le faire croire. Cependant, cette réponse est attendue, voulue et réclamée avec force, depuis des années, par un nombre croissant de femmes et d’hommes en situation de handicap, en toute conscience. Et les retours sont là pour confirmer ses bienfaits, aussi limités soient-ils, je ne cesserai de le dire et de le démontrer (j’invite à lire les témoignages et à regarder les vidéos qui sont sur le site de l’APPAS pour se faire une autre idée de ce qu’il est, d’une autre réalité). Précision très révélatrice de ce simili intérêt compassionnel en faveur de la libido des personnes dites handicapées : « Ce service érotique devient un arbre qui cache la forêt en se fixant sur un détail au lieu d’adopter une vision d’ensemble. Interroger le sens et la portée de l’assistance sexuelle ne consiste pas à nier la sexualité des personnes handicapées, mais au contraire à s’en soucier davantage en adoptant une approche globale d’accompagnement. La vie sexuelle ne se réduit pas à l’acte génital. » Comment peut-on affirmer ou laisser entendre que l’accompagnement sexuel ne permet pas d’« interroger le sens », donc in fine de trouver du sens à son existence, alors qu’il est démontré qu’il apporte aux bénéficiaires équilibre, estime de soi, confiance en soi, épanouissement et mieux-être ? Comment peut-on le résumer à « un détail » ?  Et où est le problème, si quelqu’un « réduit » sa sexualité à un acte génital ? Où est le mal, si la personne y trouve son compte, si ça lui fait du bien ? Enfin, constat croquignolet, ce serait la faute des médias si la sexualité des « handicapés » est pervertie, détournée de son sens « profond » en somme. En fait, c’est quoi cette intolérance compatissante qui s’autorise à penser, à supputer voire à décider à la place d’autrui ? C’est quoi la liberté ? Quand écoutera-t-on les intéressé(e)s, tous les intéressé(e)s, mais vraiment ? Quand acceptera-t-on la différence, toutes les différentes, en partant du principe que tous les goûts, toutes les vérités, toutes les convictions, tous les plaisirs et toutes les fois, sont dans la nature ?

En attendant, je constate les avancées obtenues, à tous points de vue, en même pas un an, depuis la création de l’APPAS. Une quinzaine de personnes se sont rapprochées de l’association afin de pratiquer, quand elles ne le pratiquent pas déjà, l’accompagnement sexuel, aux quatre coins de la France. Sur le site de l’APPAS, les témoignages de ces « professionnel(le)s » et des bénéficiaires sont édifiants, sans compter ceux qui n’y sont pas ; tel celui de cette escort-girl persuadée qu’il n’y avait aucune différence entre prostitution et accompagnement sexuel, jusqu’à ce qu’elle ait rencontré son premier client en situation de dépendance vitale.

Aujourd’hui, l’association franchit une nouvelle étape majeure et essentielle pour la crédibilité de l’accompagnement sexuel. Les 18-19-20 septembre, elle organise la première formation en France pour les postulant(e)s à l’accompagnement sexuel, certainement à Strasbourg. Parmi les premiers inscrit(e)s, il y a des hommes et des femmes de tous âges, venu(e)s de tous les horizons professionnels, avec une sensibilité similaire et des motivations très différentes. Cette première formation sera assurée par un juriste, un sexologue-psychologue, une accompagnante sexuelle ex-escort-girl, une diplômée en massage tantrique, etc. ; une formation est également prévue pour les professionnel(le)s du médico-social et du sanitaire, travaillant particulièrement dans les établissements d’accueil et de soins, afin de les informer, de les sensibiliser, de les conseiller et de les accompagner dans la délicate approche de l’accompagnement à la vie affective, sensuelle, intime et sexuelle des personnes en situation de handicap ou de perte d’autonomie ; chez ces derniers la demande et les attentes sont de plus en plus récurrentes et fortes, le plus souvent par souci de bien faire et de mieux faire.

Ces formations sont le fondement et une des raisons d’être prépondérante de notre engagement en faveur de l’accompagnement sexuel, de leurs qualités dépendra la crédibilité de l’association et, par ricochet, celle de la cause que nous défendons avec conviction.

Elles sont d’autant plus nécessaires que la méconnaissance dans ce domaine très particulier est très importante, notamment en matière de droit. Par exemple, nombre de personnes sont persuadées que pratiquer l’accompagnement sexuel est illégal. Or, celui-ci étant une forme de prostitution, et la prostitution étant légale, rien n’interdit de faire de l’accompagnement sexuel. Par contre, si la pénalisation des clients est confirmée en juin, les personnes handicapées clientes d’accompagnant(e)s sexuel(le)s pourront écoper d’une amende. L’État ira-t-il jusque-là ? Ira-t-on jusqu’à poursuivre l’APPAS pour proxénétisme bénévole et délit d’humanité ? Là sont les vraies questions.

Le dialogue est ouvert. Les supputations aussi.

Pour l’instant, tout est calme. L’association avance en toute sérénité et atteint progressivement ses objectifs. En fait, le plus difficile c’est de trouver des fonds pour couvrir le fonctionnement de celle-ci et nous permettre d’être plus efficaces et plus présents encore sur le terrain.

Quoi qu’il en soit, par-delà l’accompagnement sexuel, la reconnaissance de celui-ci et du droit à une vie affective, sensuelle, intime et sexuelle des personnes « autrement capables », c’est une certaine idée de la liberté, du droit-liberté, du droit à la santé sexuelle et du droit à faire de son corps ce qu’on veut (et ce qu’on peut) tant que c’est dans le respect et le consentement mutuels, volontairement et en toute autonomie, que c’est proposer, pratiquer, demander et partager.

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