Les dessous de l’accompagnement sexuel

La vérité derrière les mots et la désinformation!...

Jill Jill
En France, face à l’immobilisme, à certaines lâchetés, à un manque d’engagement patent et un moralisme désincarné, on crée une association pour faire avancer une cause. C’est ce que j’ai fait en fondant l’APPAS pour faire reconnaître l’accompagnement sexuel…

Petit historique

Depuis 2007, l’intérêt médiatique et sociétal en faveur de l’accompagnement sexuel – plus exactement l’accompagnement à la vie affective, intime, sensuelle et/ou sexuelle – est exponentiel en France. Mais qui connaît les arcanes de cette cause si polémique dans une France si conservatrice et liberticide lorsqu’on s’attaque à son moralisme dogmatique fortement mâtiné de judéo-christianisme et, hélas, quelque peu intégriste ?

En fait, tout avait commencé en 2005, après un échange avec le directeur de la délégation de l’APF 67 de l’époque, Erwann Delépine. Il se rallia à ma conviction qu’on ne pouvait pas continuer à maintenir ce sujet sous cloche. Dès lors, l’association que j’avais créée en 2002, la Coordination Handicap et Autonomie (CHA), la délégation APF et les responsables du pôle France d’Handicap International, se réunirent. Et le projet du colloque « Dépendance physique : intimité et sexualité » naquit, d’autant que l’APF et l’AFM nationales nous rejoignirent très vite en raison de leur intérêt pour le projet. Organisé au Parlement européen de Strasbourg, les 27 et 28 avril 2007, ce colloque, qui rassembla notamment 30 % de participants en situation de handicap, fut à l’origine du Collectif Handicaps et Sexualités (CHS), lequel engendra l’association CH(S)OSE en janvier 2011. À l’origine, il avait été prévu que j’en fusse le président mais, en raison d’une chronique que j’avais publiée sur mon blog en novembre 2010, dans laquelle j’étrillais l’APF et son président d’alors, on jugea qu’on ne pouvait de ce fait pas m’introniser ; on nomma une représentante de… l’APF à la présidence ; ce qui m’arrangea parce que j’estimais plus judicieux que ce fût une femme et je ne me faisais aucune illusion sur l’autonomie de cette association. Je tins trois mois avant de démissionner, lassé, exaspéré et sans espoir d’une évolution possible dans le CHS et dans CH(S)OSE qui étaient, et qui sont toujours, sous la tutelle de l’APF et de l’AFM, lesquelles refusaient de mettre en place l’accompagnement sexuel par peur d’être en infraction avec la loi sur le proxénétisme, préférant plutôt se contenter de faire de la rhétorique et de la théorie à longueur d’année. Il en résulta que, en septembre 2013, après deux années sabbatiques, je fondai l’Association Pour la Promotion de l’Accompagnement Sexuel (APPAS), entouré d’un conseil d’administration au diapason avec mon analyse de la situation et mes objectifs : entre autres, former des accompagnant(e)s sexuel(le)s et les mettre en relation avec des personnes en situation de handicap ou en perte d’autonomie, en toute transparence, évidemment, au risque d’écoper au minimum de sept ans de prison et de 150 000 € d’amende pour proxénétisme bénévole.

Sensibilités différentes (si ce n’est dissonantes)

Pendant ce temps, en Suisse francophone, deux visions s’opposent depuis quelques années. D’un côté, l’association Sexualités Et Handicaps Pluriels (SEHP) – très proche de l’APPAS –, qui avait organisé la première formation francophone d’assistant(e)s sexuel(le)s, en 2008-2009. De l’autre, Corps Solidaires, une association fondée par lesdit(e)s assistant(e)s, assez rapidement entrée en dissidence avec le SEHP. Cette scission est à l’origine de deux formations distinctes et parallèles, en 2014-2015, reposant sur deux conceptions et sensibilités très différentes. Le SEHP, après une première formation très scolaire (à mon goût), forme dans la seconde exclusivement des professionnelles du sexe, tablant entre autres sur la motivation et l’intelligence des postulantes. Tandis que Corps Solidaires, bien au contraire, a opté une formation très scolaire et fermée aux professionnels du sexe.

Pour sa part, l’APPAS a rapidement pris son essor. De telle sorte qu’en mars 2015, après avoir gagné en référé le droit de maintenir la première formation à l’accompagnement sexuel française, obtenant ainsi une jurisprudence qui fera date, elle propose un premier module pariant sur la maturité, l’expérience de vie et l’humanisme des candidats à cette formation si singulière. Un an plus tard, après trois formations, nous sommes confortés dans notre notre approche et notre éthique. Les candidats ont essentiellement besoin d’informations concrètes – juridiques et pragmatiques : comme les types et les spécificités des handicaps qu’ils vont rencontrer, etc. –, d’accompagnement, de suivi et de formations continues répondant à leurs attentes. Quoi qu’il en soit, l’accompagnement sexuel se passe au mieux, de façon très positive pour les accompagné(e)s et pour les accompagnant(e)s.

C’est dans ce contexte que, en février 2016, le tandem Corps Solidaires-CH(S)OSE a annoncé le lancement de sa propre formation en France ; une formation qui, apprend-on dans Hospimédia du 23 février 2016, nécessite entre autres « trente à cinquante heures de travail personnel, articulé autour de fiches de lecture et de temps de discussion notamment. La fin de la formation, elle, se solde par la réalisation d’un portfolio », elle est certifiante. Est-elle aussi fermée aux professionnel(le)s du sexe ?

Nonobstant le fait, très surprenant car très improbable à mes yeux, que, dans un article publié par le journal suisse 24 heures, en date du 13 mars 2016, on apprend que la présidente de Corps Solidaires, Claudine Damay, prédit carrément la disparition de l’accompagnement sexuel (en Suisse) faute de stagiaires, je pense que tout ce qui peut enrichir et élargir le panel des formations à l’accompagnement sexuel est une bonne chose pour la pluralité et la diversité.

Cependant, je me pose plusieurs questions : pourquoi le comité de pilotage de cette formation ne comporte-t-il pas de quelqu’un(e) qui bénéficie ou pourrait bénéficier d’un accompagnement sexuel – comme c’est le cas à l’APPAS ? Pourquoi c’est la conseillère nationale éducation/familles de l’APF qui est dans ce comité et non la présidente (en situation de dépendance vitale et adhérente de l’AFM) de CH(S)OSE ? Comment se fait-il qu’elle soit certifiante alors que l’APPAS et le SEHP ne peuvent donner que des attestations – par quelle branche professionnelle ce certificat est-il reconnu ? Pourquoi aucun journaliste ne s’est interrogé sur la validité ou non de ce certificat ? Plus grave encore, dans le Faire Face du 15 février 2016, dans un article signé par Valérie Di Chiappari, dont le titre est un « appel à candidatures pour une formation certifiante », j’ai lu avec consternation que : « Elles [les associations CH(S)OSE et Corps Solidaires] souhaitent apporter des réponses concrètes et adéquates à toutes les personnes en situation de handicap privées de la découverte de leur corps, du plaisir, à cause de leur handicap. Réponses qui n’existent pas à ce jour en France.» Ce qui relève tout bonnement de la désinformation car, pour avoir fait couvrir notre première formation, cette journaliste ment effrontément.

De plus, dans plusieurs articles consacrés à cette annonce, on parle de formation mais pas de mise en relation. Pourquoi ? Corps Solidaires-CH(S)OSE en feront-elles en France alors que l’APF a toujours refusé de prendre ce risque ? Parallèlement, la majorité des Français(e)s formé(e)s par Corps Solidaires se sont rapproché(e)s de l’APPAS afin de pouvoir pratiquer l’accompagnement sexuel dans leur pays… Du reste, cette formation aurait-elle vu le jour si l’APPAS n’avait pas obtenu une jurisprudence en gagnant son référé ?

Ultime précision : Corps Solidaires-CH(S)OSE parlent d’assistance sexuelle et d’assistant sexuel, ce que l’APPAS refuse ; nous défendons les concepts d’accompagnement sexuel et d’accompagnant sexuel pour des raisons sémantiques et philosophiques. Cette divergence a priori secondaire s’inscrit en fait dans deux appréhensions diamétralement opposées de l’accompagnement sexuel, corroborées par le contenu, l’essence et la forme des formations respectives, comme nous avons pu le voir. Ce qui a au moins pour intérêt de s’adresser à deux publics spécifiques, par conséquent de diversifier la palette des stagiaires potentiels à ce type de formation.

Conclusion provisoire

Le 10 mars 2016, pour la troisième fois, le Sénat a rejeté la pénalisation des clients des travailleur(se)s du sexe. Une petite consolation qui permet d’espérer, à terme, une évolution de la situation parce que, sauf miracle très improbable, cette pénalisation sera adoptée en dernière lecture par les députés.

Pour autant, ça ne changera rien au positionnement et aux objectifs de l’APPAS. Nous continuerons à mettre en relation des accompagnants sexuels et des personnes en situation de handicap qui en font la demande. Et si, par accident, un de ces « clients handicapés » devait être poursuivi, il va de soi que le pôle juridique de l’association défendra cette personne passible de 1500 € d’amende ! Mais je doute fort qu’une telle situation se présente. En effet, depuis la création de l’APPAS, l’expérience nous démontre que, dans ce domaine si particulier et sensible, on préfère maintenir un statu quo hypocrite plutôt que d’assumer un débat frontal et citoyen.

Ce qui est encore plus regrettable, à mon sens, c’est que, en la matière, les intérêts partisans priment sur l’intérêt particulier, la morale sur l’ouverture d’esprit, comme dans toute forme de dogme archaïque discriminant.

L’amour du prochain et le respect des libertés individuelles, c’est comme la confiture : moins on en a plus on l’étale, me semble-t-il.

Alors vive l’amour, vive le désir, vivent les libertés individuelles et vive l’accompagnement sexuel respectueux, attentionné et attentif aux prochains !

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