CinémaS : zénitudes

image2.jpgimage1.jpgWittisheim, au sud-ouest de Strasbourg. Un bâtiment en tôle qui ne paye pas de mine. Un magasin-entrepôt comme on en voit beaucoup. Ici, Les jardins de Gaïa ont leur siège. C’est un des grands importateurs, distributeurs et revendeurs de thé, au même titre que Le palais des thés, autre chaîne très réputée en France. Mais, une fois à l’intérieur de la boutique/salon de thé, on change d’univers, d’ambiance et d’atmosphère. Ce basculement est impressionnant. Nous avons été invités par un ami très cher qui connaît et partage notre goût pour le thé, les thés en général. Nous nous sommes installés sur la terrasse en bois bordée de part et d’autres de jardins japonais. Plénitude et zénitude garanties. On ne sent pas passer le temps, il glisse sur vous. C’est un dépaysement total, d’autant plus qu’il y a le décalage entre l’extérieur et l’intérieur. Si vous aimez le thé, c’est un endroit à découvrir à la première occasion. Sur rendez-vous, vous pouvez assister à une cérémonie traditionnelle du thé, dans une pièce prévue à cet effet.

Après cette plongée dépaysante et apaisante, The Lobster, prix du jury 2015 à Cannes, est à voir absolument si vous aimez l’anticipation poétique, un cinéma très écrit, et très bien écrit, qui sort des sentiers battus. Ce film réalisé par Yorgos Lanthimos, avec Colin Farrell, Léa Seydoux et Rachel Weisz, raconte l’histoire d’un homme qui a trente jours pour ne pas être transformé en homard – d’où le titre. Ça ne se raconte pas, ça se déguste, jusqu’à la fin. On est emporté dans un univers ineffable qui est une critique ironique et savoureuse de notre société. Colin Farrell est méconnaissable et tous les acteurs sont parfaits. Mais je crains que ce ne soit pas un film fait pour faire un tabac, et c’est bien dommage.

Dans un autre registre, Ricki and the Flash de Jonathan Demme, avec Meryl Streep époustouflante en vieille rockeuse, entourée de Kevin Kline et de sa propre fille, Mamie Gummer, vaut le détour. C’est une comédie enlevée, délicieuse et légère, avec ce qu’il faut d’émotion et d’humour. À voir pour passer un bon moment.

Quant à Youth de Paulo Sorentino, on frôle le chef-d’œuvre, de mon point de vue, avec des monstres sacrés à l’instar de Michael Caine, Harvey Keitel et Jane fonda, très bien secondés par Rachel Weisz et Paul Dano. Un film inclassable et irracontable, poétique, inspiré et superbement filmé.

Ensuite, j’ai été à Saint-Dié-des-Vosges. À Mosaïque, à l’initiative de son directeur, Antoine Bressand. Plus exactement, j’y suis retourné afin d’animer trois jours de formation, de rencontres, de découvertes, d’écoute et d’observation. Ma première impression a été très vite confirmée. Environnement et confort exceptionnels – même si tout n’est pas parfait du point de vue de l’aménagement des espaces dans certaines unités ; si tous les établissements pouvaient ressembler à celui-ci, ce serait du bonheur pour les personnes accompagnées et les professionnels, particulièrement pour les personnes déficientes mentales et/ou psychiques dépendantes qui résident encore trop fréquemment dans des locaux relativement ou très vétustes et exigus, occasionnant des conditions de travail très difficiles. À Mosaïque, malgré les cris poussés par intermittence par certains résidant/habitant/locataire/pensionnaire/etc., c’est étonnamment « calme » et paisible dans certains services, quand j’y passe – en fait, ne sachant trop comment les dénommer, chaque établissement, chaque association a son appellation plus ou moins contrôlée des personnes qui y vivent mais c’est accessoire et superflu car, très souvent, la dénomination est un cache-misère qui permet de se donner un peu ou beaucoup de bonne conscience, un cautère sur de mauvaises ou discutables pratiques et/ou des conditions d’hébergement parfois si déshonorantes pour nos prétendues valeurs humanistes, contrairement à ce que je découvre à Mosaïque. Ici, c’est toujours aussi lumineux et vivant. Attentionné et prévenant bien qu’on puisse y travailler en sous-effectif par manque de moyens pécuniaires. On ne le dit pas suffisamment mais l’État est le plus grand et le plus hypocrite des maltraitants. En effet, d’un côté, il se fait le pourfendeur de la maltraitance, entre autres en institution, et, dans le même temps, il ne cesse de réduire les subventions, les dotations consacrées au milieu médico-social, sanitaire et médical, contraignant les établissements à fonctionner en équipes réduites. À Mosaïque, il me semble qu’il faudrait idéalement un accompagnant pour deux résidants – au minimum trois –, il y en a régulièrement un pour quatre. L’État fait de la charité à bas prix qu’il compense par de la morale à la petite semaine. C’est délétère, dangereux et mesquin. Ainsi, j’ai appris l’autre jour qu’à Saint-Louis, dans une structure très connue, il y a un veilleur de nuit (AMP ou aide-soignant) et un vigile (par obligation) pour… 86 « pensionnaires » déficients intellectuels ou psychiques ! Dont un grand nombre en situation de grande dépendance et/ou médicalisé. C’est irresponsable, méprisant et bassement mercantile (car l’État n’est pas l’unique fautif dans une telle conjoncture, c’est souvent aussi le fruit d’une politique gestionnaire de l’établissement), jusqu’au jour où il y aura un drame, ce jour-là, le veilleur de nuit jouera le rôle de fusible. La politique médico-sociale en France est indigne des vertus que ce pays affiche, dont il se targue d’être le porteur. Alors que le médico-social, le sanitaire et le médical sont le plus grand employeur de l’Hexagone et devraient être la vitrine de nos valeurs humanistes inspirées par les philosophes des Lumières. Or, depuis 2007, l’humanisme hollando-sarkozyste vaut que dalle ; en huit ans, ils ont réussi à complètement détricoter et piétiner la loi du 11 février 2005. France, nation de moralisateurs imbus de leur incompétence et de leur inhumanité. Heureusement, il existe de véritables êtres de lumière et d’humanité sur le terrain, tels les accompagnants – qui restent majoritairement des accompagnantes, hélas – de La Maison Mosaïque et de La Maison du XXIe siècle – les deux étant situées à Saint-Dié-des-Vosges et gérées par l’association Turbulences. Du reste, des éducateurs du second foyer ont assisté à la formation ou à la conférence finale. En fait, j’ai rencontré et entrevu des accompagnants médico-sociaux et médicaux d’une exceptionnelle et encourageante humanité. Des personnes en mouvement intérieur, en questionnement, toujours prêtes à remettre en question leurs pratiques professionnelles parce qu’elles ont le souci permanent d’être authentiquement présentes à l’autre durant leur temps d’accompagnement quotidien. Des personnes conscientes de leurs limites et lucides sur leurs contradictions. Dont la propension inconsciente (ou non) d’avoir une attitude/approche potentiellement infantilisante à l’égard de leurs « protégés » n’est pas la moindre. De ce fait, mes observations m’ont amené à leur suggérer de partir, pendant un an, du postulat que les personnes qu’ils accompagnent comprennent ce qu’ils leur disent ; peu importe ce qu’elles comprennent ni comment elles le comprennent, elles le comprennent d’une façon ou d’une autre, plutôt que de partir de l’idée/conviction préconçue qu’elles ne comprennent pas, donc de leur parler comme à des enfants. Passant ainsi d’une relation où l’autre est considéré spontanément comme étant un enfant dans un corps d’adulte à une relation où l’autre est abordé comme un adulte ayant l’intellect d’un enfant. En somme, le valoriser et l’autonomiser autant que faire se peut plutôt que de le surprotéger, se donnant et donnant de ce fait du sens à une existence qui ne paraît pas en avoir, d’après nos critères rationnels ; envisager la personne accompagnée sous l’angle de ses capacités potentielles plutôt que de ses incapacités présumées, afin de lui offrir une vraie chance de se développer, quelle qu’elle soit. La bientraitance est un dogme trop limitatif à mon sens. On peut mettre tout et n’importe quoi derrière ce concept tellement judéo-chrétien. Il faut prôner, apprendre et encourager l’empathie. Encore faut-il qu’il y ait assez de personnel dans les établissements médico-sociaux, car l’accompagnement empathique nécessite un nombre suffisant d’accompagnants ; des professionnels très aguerris et compétents, spécialement dans le cadre de l’accompagnement si spécifique des personnes déficientes intellectuelles ou psychiques. Nos politiques et tous les fonctionnaires d’État et des collectivités locales devraient être obligées de faire un stage dans de tels lieux de vie dont ils font, si fréquemment, des mouroirs, des antichambres pour le purgatoire. Travailler à Mosaïque, même brièvement, rend très humble. Comment ne pas le devenir et ne pas s’interroger sur le sens de la vie face à cette femme d’une quarantaine d’années qui, il y a deux ou trois ans, était une épouse et une mère de famille, peut-être même avait-elle un travail, et qui, désormais, se balance violemment dans un fauteuil roulant en émettant régulièrement des hurlements, le regard empli d’une panique indicible que personne ne peut décrypter, personne n’est en mesure de dire ce qui se passe dans sa tête, tout le monde autour d’elle se sent démuni et impuissant face à cet enfermement effrayant et déchirant, car elle est cérébrolésée. Travailler dans le milieu médico-social relève, à mes yeux, d’une forme de sacerdoce, d’une profonde humanité qui, malheureusement, fait défaut à de nombreux éducateurs qui font accompagnant quand ils devraient être accompagnant afin de comprendre et de cultiver la présence à l’autre et l’accompagnement empathique.

En parallèle, grâce à une brève parue dans Mediapart, je suis tombé sur une étude de l’OFDT (observatoire français des drogues et toxicomanies), qui nous apprend que le « coût social » de la consommation de tabac et d’alcool en France est évalué à 240 milliards par an ! 120 milliards pour le tabac et 120 milliards pour l’alcool. Une bagatelle. En comparaison, les drogues illicites ne coûtent que 8,8 milliards. Ce « coût social est composé du coût externe (valeur des vies humaines perdues, perte de la qualité de vie, pertes de production) et du coût pour les finances publiques (dépense de prévention, répression et soins, économie de retraites non versées, et recettes des taxes prélevées sur l’alcool et le tabac) », explique l’auteur de ce rapport, Pierre Kopp – http://www.ofdt.fr/publications/collections/notes/le-cout-social-des-drogues-en-france/. Malgré les recettes et les (macabres) économies, l’alcool, le tabac et les drogues coûtent près de 250 milliards par an aux contribuables français. Le chiffre laisse interrogateur. C’est impressionnant et désolant. D’autant que les gens addict sont fréquemment, au mieux, sourds et aveugles, partant du principe que ça n’arrive qu’aux autres, que « je tiens l’alcool », « je contrôle » ou autre mantra immuno-dépendant. Jusqu’au jour où…

Je suis bien placé pour m’en rendre compte, dans ma position de personne nécessitant un accompagnement constant et employeur de surcroît. Certaines addictions rendent irresponsable et sont dangereuses pour autrui, notamment les drogues et l’alcool – c’est moins le cas avec le tabac si on respecte certaines règles (ne pas fumer dans une pièce ou un appartement, en présence d’un enfant ou d’un adulte non-fumeur ; le faire, c’est irresponsable et égoïste). Par exemple, bien que mon contrat de travail stipule qu’il est interdit de dépasser deux verres d’alcool par repas festif, ce chiffre tenant compte des 0,8 g d’alcool autorisé par la loi, au mépris de ma sécurité, il m’arrive d’être accompagné par des personnes qui ignorent cette clause bien qu’ayant signé ce contrat en toute connaissance de cause. À ce jour, ce sont systématiquement des hommes. Pourquoi ? Ils sont capables d’ingurgiter sans états d’âme jusqu’à huit verres de vin minimum, quand bien même ils sont responsables de ma vie et de ma santé. J’en ai connu un qui, rejetant mon appel à la raison, a dû s’arrêter sur une aire de repos, à une trentaine de kilomètres de mon domicile, pour se reposer pendant une heure, c’était l’hiver, il faisait froid et ça aurait pu être pire pour moi. Un autre en avait bu tout autant car, estimait-il, il était en présence responsable, c’est-à-dire en soutien du collègue de service au cas où, et ce qui devait arriver arriva : le collègue s’est senti mal, il a donc fallu prendre le relais au pied levé ; l’imbibé n’a pas été très fier et s’est même fait très peur. Mais ces deux-là – le premier fut licencié quelques temps après, le second eut la sagesse de démissionner, se sentant incapable d’assumer pleinement les contingences et les responsabilités de son emploi – ne se sont jamais vantés de chercher des bistrots à proximité de notre hôtel, avant chaque déplacement, comme ça m’est aussi arrivé. Était-ce de la naïveté, une forme de provocation ou autre chose ? Parce que, effectivement, cet homme profitait de la moindre occasion pour aller boire ou même boire sans vergogne à côté de moi – allant jusqu’à se rendre dans un bar à 23h30, après m’avoir couché, en préférant oublier que si j’avais une urgence (ce qui est le cas une à deux fois par an), il est censé être opérationnel ; une autre fois, alors que je rentrais à l’improviste à l’hôtel avec une autre accompagnante, nous l’avons trouvé accoudé au bar de l’hôtel et bien éméché. Avoir un handicap est un métier à risques mais certains risques sont inacceptables car ils relèvent de l’irresponsabilité et d’un manque de conscience professionnelle, ainsi que d’une trahison éhontée du contrat de travail. Quand le besoin est plus fort que la raison, il faut avoir l’honnêteté et la probité d’arrêter avant que ce soit trop tard, avant d’avoir fait la faute irréparable ou se maîtriser pendant son temps de présence au travail. 250 milliards, c’est un gouffre pour la société mais si, en plus, on met consciemment son prochain en danger et/ou dans l’inconfort, ce n’est plus de l’irresponsabilité, c’est de la maltraitance et de la mise en danger volontaires. Je suis un ardent défenseur du respect des libertés individuelles, tant que ces libertés tiennent compte des libertés et du bien-être d’autrui. Chacun fait de sa vie ce qu’il veut mais on ne peut pas jouer avec la vie et la santé de son prochain, pas impunément et indéfiniment, tôt ou tard il y a le retour de bâton, d’une façon ou d’une autre, et rarement de là où on pourrait l’attendre. Encore faut-il avoir la lucidité, la volonté et le courage de regarder la vérité en face et de se prendre en main. Être responsable a un prix.

À part ça, si vous n’avez pas lu Hollande, président par défaut, un article écrit par Joseph Macé-Scaron, une des grandes plumes de Marianne, je vous y encourage vivement. Tout est dit dans le titre mais il faut lire cette chronique d’une justesse, d’une intelligence et d’une culture bluffantes. Vous pensez bien que le constat n’est pas réjouissant mais il a le mérite d’être lucide et pertinent. Le lecteur ne s’en sentira pas moins impuissant. Néanmoins, l’article aura enrichi sa réflexion et sa perception d’une pathétique réalité politique. Et nous ne sommes pas arrivés au bout de notre « chemin de croix ». J’en veux pour preuve le fait qu’on voyait Tsipras en réincarnation de Jaurès ou de De Gaulle et ce n’est qu’un clone de Hollande. Pour le moment ? En tout cas, plus indulgents que moi, les Grecs viennent de lui donner une nouvelle chance pour se rattraper. La dernière ? Pendant que Valls, dans Des paroles et des actes, sur France 2, reste droit dans sa muleta, à l’instar du bon matador qu’il est, totalement imperméable et imperturbable devant les chiffres sans appel qui lui sont servis. Ça c’est de la conviction ou je ne m’y connais pas. À moins que ce soit une incompétence d’un aveuglement inconsidéré ? Mais où va-t-on mes aïeux ?

Et, pendant ce temps, on apprend que les océans ont été vidés de la moitié de leurs habitants en une quarantaine d’années, que les glaciers sont au plus bas, que le temps n’est plus ce qu’il était, et que fait-on pour les générations futures, pour nos enfants ? Pas grand-chose. Le fric est roi, les riches de plus en plus riches et indifférents aux désastres écologiques, les politiques de moins en moins courageux et crédibles et de plus en plus opportunistes et arrivistes. Normal, ils tablent tous sur la certitude qu’on va trouver une autre planète où ils pourront s’exiler ou émigrer avec euphorie. Avec l’argent tout est possible, même être con, égoïste et inconséquent. En attendant, on nous alerte, on nous alerte, on nous alerte. Pourquoi faire au juste ? Pour nous faire peur ? Quel cinéma !

À ce propos, SOYEZ COMPRÉHENSIFS ET POLIS AVEC MON PERSONNEL IL N’Y EST POUR RIEN. C’est ce qui est placardé en grand chez l’ophtalmologue accessible du coin. Mazette, les pauvres assistantes. En dessous, il explique que, par exaspération, les gens s’en prennent à ses employées – en fait, d’après l’une d’elles, il s’est fait frapper deux fois en quelques mois. Et on peut les comprendre, les gens. J’ai passé 2h30 à poireauter. La salle d’attente était bondée ; elle déborde à toute heure. 1h30 à moisir pour me coltiner un examen complémentaire, donc rebelote pour ¾ d’heure de rab à faire le pied de grue, et pour apprendre que Speedy Gonzales a mal lu mon dossier ! Par conséquent, par acquis de conscience, il me prescrit un traitement à la cortisone et un nouveau rendez-vous… À raison d’une dizaine de clients par heure, au minimum, qui rapportent en moyenne une centaine d’euros par tête de pipe, pendant au moins huit heures par jour, sans compter les opérations chirurgicales, généralement très juteuses, vous imaginez la bombance du tiroir-caisse ? En fait, son cabinet est un musée cynique. Vous en connaissez beaucoup qui peuvent se payer, entre autres, deux œuvres de César à 100 000 € au bas mot et les exposer dans leur entreprise à misère florissante ? Heureusement que les exaspérés ignorent, pour la très grande majorité, je pense, la valeur de ce qu’ils ont sous les yeux. Les pigeons auraient du mal à digérer la farce. Mais quelle idée de bosser dans une usine à fric, faut être maso ou vachement bien rémunérée ? Surtout que le plus ironique de l’affaire, c’est que ce monsieur traite ses employées publiquement tels des chiens – en l’occurrence, des chiennes. On dirait du Buñuel. Qui m’aura coûté 69 €. Enfin à la sécu. Au moins on sait où va son trou, ça rassure. Une dernière précision : la carte bancaire est refusée, il n’y a pas de petites économies… Quant au liquide que j’ai vu engranger dans un tiroir, combien sera déclaré ? Désolé, je suis mauvaise langue. On ne se refait plus à un certain âge.

Dans le même ordre d’idées, The Program de Stephen Frears est hallucinant à voir, très instructif et si révélateur de notre époque assoiffée de pognon et de pouvoir démesurés, de gloire pathétique, à n’importe quel prix. Il nous raconte le cas Lance Armstrong, avec des détails sidérants. Il nous montre jusqu’où des êtres sont prêts à aller pour gagner toujours plus. La tentation de Faust dans une société libérale décadente. Lorsque des hommes, surtout des hommes ai-je l’impression, sont prêts à mettre leur santé en danger pour un podium ou encore plus de pèze – qu’ils n’emporteront pas après leur mort inéluctable –, en trichant, volant, spoliant et mentant avec morgue, sans morale, uniquement par orgueil et ivresse de la suprématie, le pire n’est jamais loin. Lance Armstrong est le reflet de nos sociétés, de ce qu’elles ont de plus moche ; et dire que tant de politiques et de grands patrons sont des Armstrong cyniques, sans âme et en général sans réelle envergure humaine – cf Martin Winterkorn, l’honorable PDG de VW qui s’est fait virer avec 28 petits millions en dédommagement… La solidarité et l’amour du prochain sont des valeurs qu’on laisse au peuple, aux crédules, aux naïfs, dans nos sociétés du mépris d’autrui. Ceci étant dit, ce n’est pas le meilleur film de Stephen Frears mais il vaut le détour.

Et puis, surtout, ne ratez pas Much Loved de Nabil Ayouch, un très grand film marocain sur la condition des femmes dans ce pays « en voie de développement », comme on dit chez nous. Plus particulièrement, celle totalement méconnue des prostituées marocaines. Un film magnifique au scénario époustouflant de justesse, nourri une écriture ciselée ; tout le monde en prend pour son grade, ce qui laisse deviner le courage immense qu’il a fallu pour le réaliser et pour le jouer. Les actrices sont impressionnantes de véracité.

Après ça, se détendre et s’amuser, ce n’est pas de refus. Agents très spéciaux : Code U.N.C.L.E. de Guy Ritchie est un excellent divertissement. Un remake de la série américaine éponyme des années 1960, très réussi, drôle, enlevé, intelligent et plein de rebondissements. Le casting est irréprochable et la mise en scène pleine de clins d’œil.

Et pour terminer, ce voyage, d’une richesse et d’une intensité revigorantes, au Havre. Vous connaissez Le Havre ? Par-delà les idées reçues, s’entend. Parce que le chômage, très important, par conséquent la misère, et la réputation plutôt prégnante de ville sans attrait, voire moche – que la première impression ressentie en entrant dans la ville confirme (une vision assez apocalyptique de prime abord) –, ne donnent guère envie de s’y attarder. C’est une erreur monumentale. Le Havre, ville presque entièrement détruite en 1944, vaut bien mieux que sa réputation – à l’instar de nombre de réputations d’ailleurs. Car, plutôt que de reconstruire à l’identique, les édiles locaux ont fait le choix judicieux de regarder vers le futur. Le Havre se mérite et se découvre. Ce que j’ai eu la chance de pouvoir faire grâce à une amie amoureuse de la cité. Il faut voir l’église Saint-Joseph, l’étonnant Volcan conçu par Oscar Niemeyer – un des théâtres/centres culturels les plus modernes et originaux de France, me semble-t-il –, la place de la mairie ou le littoral avec ses villas somptueuses de modernité, elles aussi. Le centre-ville est du reste inscrit par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité, c’est dire l’intérêt de cette sous-préfecture qui a opté pour le béton, les lignes à angles droits – y compris les rues – et le préfabriqué, grâce à Auguste Perret (mairie et église), un architecte génialement audacieux. Et puis, lorsqu’on me connaît, une petite halte dans Le Grand Large s’impose, très bon restaurant gastronomique avec sur la Manche. Seul bémol, mais il y en a probablement d’autres, l’accessibilité de la voirie laisse beaucoup à désirer. Enfin, les havrais sont des gens, comme tous les nordistes, accueillants, ouverts et authentiques. Deux jours au Havre, ce sont deux jours d’humanisme et d’enthousiasme. Un vrai bonheur de travailler avec de telles personnes, qui plus est devant un amphithéâtre bondé. Une bouffée d’oxygène venue du… grand large. En passant, un adjoint au maire me confie que de nombreux élus soutiennent la cause de l’accompagnement sexuel des personnes « handicapées » en… coulisses afin de ne pas faire vaciller leur strapontin. Courage restons !

À bientôt, bon voyage et bon cinéma…

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