Vive l'Europe !

L'autre jour, dans une boutique, je discute avec une vendeuse qui m'apprend qu'elle habite dans la même ville que moi, qu'elle est en réalité éducatrice spécialisée mais au chômage car… Belge. Son diplôme n'est pas reconnu en France, donc pas de travail.

L'autre jour, dans une boutique, je discute avec une vendeuse qui m'apprend qu'elle habite dans la même ville que moi, qu'elle est en réalité éducatrice spécialisée mais au chômage car… Belge. Son diplôme n'est pas reconnu en France, donc pas de travail. Elle est obligée de faire une demande d'équivalence qui met des mois à être obtenue… à Paris. En attendant, comme elle a besoin d'argent pour vivre, elle prend ce qu'elle trouve.

C'est ça l'Europe ? Ça sert à quoi l'Europe dans ces conditions ? À part de nous avoir plumé avec une monnaie unique qui a fait grimper les prix à la consommation de façon vertigineuse ?

Pense-t-on que, parce que les études sont un peu différentes qu'en France, les éducateurs spécialisés belges, suisses ou allemands, sont moins bons ? C'est n'importe quoi. La création de l'Europe était motivée par la facilitation des échanges et l'ouverture des frontières, par la fraternisation. Tu parles. Tout pour faire chier le monde.

La dernière trouvaille, c'est la règle d'or. Celle que la rigidité, le rigorisme allemand, avec le soutien des lobbys financiers néolibéraux, a réussi à imposer, même à Hollande. La relance, ce sera pour plus tard. D'abord, il faut é-co-no-mi-ser, il faut combler les déficits provoqués par des fonctionnaires, des politiques et des banquiers incompétents et/ou malhonnêtes. On s'occupera du pouvoir d'achat quand on aura épongé les dettes accumulées patiemment par des gens qui vivent avec a minima environ une dizaine de milliers d'euros de revenus par mois ! Ce n'est pas Merkel, ni Hollande, ni nos ministres, ni nos banquiers et autres grands patrons, qui risquent donc de souffrir de l'austérité qu'ils infligent aux Européens. Ça ne les empêchera pas de bien vivre, ni de bien dormir.

La politique sociale : on fait ce qu'on peut. Les inégalités : on fait ce qu'on peut. C'est-à-dire le minimum syndical. FAUT É-CO-NO-MISER. Il faut que les Français du bas, les citoyens européens paient les pots cassés en plusieurs décennies d'incuries politiques, de gabegies, d'inanités, de prévarication, de collusions et de manque de courage, des dirigeants mondiaux dans tous les domaines. L'humain n'est rien, l'argent est tout. L'amour, vous avez parlé d'amour. C'est quoi ce blasphème, ce concept éculé ? La solidarité, c'est quoi ce gros mot ? Chacun pour soi et Dieu fera le tri. Lui au moins, il n'est pas prêt d'être au chômage.

En attendant, pourquoi voulez-vous que tous ces beaux parleurs se bougent le cul, qu'ils écoutent les signaux d'alarme lancés avec force conviction par des économistes et des travailleurs sociaux, entre autres, de plus en plus nombreux ? Pourquoi voulez-vous qu'ils mettent en branle une politique innovante, visionnaire, courageuse, qu'ils se démarquent de l'orthodoxie politico-financière qui nous coule, alors qu'ils se vautrent sur une Europe de moutons apathiques et résignés, où seuls quelques rares, trop rares, indignés font des vaguelettes de temps en temps, par-ci par-là ?

Et moi, parce que je ne bêle pas, je me fais traiter de nazi, d'agressif, de belliqueux, d'injuste. C'est le monde à l'envers. On ne marche plus sur la Lune mais sur la tête… Et ça fait mal au portefeuille, au chômage, à la vie, à l'amour et à la solidarité. Dans l'indifférence générale, le mutisme le plus total ou presque. Tous les jours, je me demande ce qu'on attend pour arrêter de se faire rouler dans la farine, d'être des moutons, des pucerons…

Pourtant, il suffirait de peu de choses.

Ainsi, cette vendeuse d'origine belge rencontrée l'autre jour, à son grand étonnement et avec de la gêne, je lui ai donné ma carte de visite et proposé de venir me voir (comme elle habite à côté) pour essayer de l'aider à trouver du travail dans sa branche, étant donné que j'ai quelques relations dans ce domaine de compétence du fait de mon expérience et de ma position professionnelle et sociale.

Je ne cesse d'ailleurs d'être étonné lorsque j'entends quelqu'un me dire : « Je ne pensais pas que vous prendriez du temps pour moi, vu votre statut (ou vos occupations, ou votre notoriété). » En somme, lorsque vous atteignez un certain statut social, une certaine reconnaissance, une certaine « célébrité », on s'attend à ce que vous soyez sur votre piédestal, hors de portée du commun des mortels. Et si l'on s'attend à cela, c'est que certains se la pètent effectivement, qu'ils prennent la grosse tête dès qu'ils grimpent quelques échelons de la hiérarchie sociale (quelle foutaise, la hiérarchie sociale).

Ce que je ne pourrais jamais faire. Je ne peux pas oublier d'où je viens ni les mains que l'on m'a tendues et les portes que l'on m'a ouvertes lorsque j'en avais besoin. Je suis convaincu que le hasard n'existe pas, qu'aucune rencontre ne se fait par hasard, qu'elle a un sens, une portée aussi infime soit-elle. Que la solidarité ne doit pas être un vain mot. Que nos compétences et nos connaissances sont là pour être partagées, non pour se gausser, les étaler.

Il faut savoir donner pour recevoir. Mais donner sans calcul, sans attendre un retour, spontanément, naturellement. Il faut oser donner. Comme il faut oser recevoir. Comme il faut oser vivre, être libre et autonome. Rien ne va de soi. Sans volonté, détermination et une certaine éthique, difficile d'engendrer de la solidarité, du sens, de l'humanité et de la vie. Du bonheur en somme.

Il faut sortir de la bulle, de sa bulle. L'autre n'est pas un danger, il est une opportunité à saisir, un pas de plus vers sa propre maturation et son humanité.

À quoi bon vivre sinon ?

En tout cas, c'est ma philosophie. Je ne suis pas au-dessus ni en dessous de tout et des autres, je suis un égal et, à ce titre, je réclame davantage de justice et d'égalisation des chances et des droits. On en est très loin, de plus en plus loin. Et tout le monde se tait. La société est statique, silencieuse et plaintive, geignarde même. Continuant docilement à être à la botte d'un État qui n'est plus providentiel depuis belle lurette.

Moi pas. L'État que me propose Hollande et ses affidés ne me convient absolument pas. Et je ne cesserai de le dire tant que rien n'aura changé dans un sens plus intégratif, juste et humain.

Pour l'instant, c'est plus une arlésienne qu'autre chose.

 

Comment voulez-vous du reste que cela évolue dans un bon sens, alors que l'État ne respecte pas les lois qu'il édicte ? Ça commence par-là, une démocratie républicaine, me semble-t-il.

Comment voulez-vous que nos ministres nous pondent des avancées sociales et économiques intelligentes, justes et novatrices, alors que leur cabinet ne sont remplis que de fonctionnaires technocrates généralement déconnectés de la réalité du terrain ?

Comme je le dénonçais récemment, aucun employé en situation de handicap n'est à signaler dans les ministères de tutelle, particulièrement du côté de Mesdames Carlotti et Touraine, Messieurs Hollande et Ayrault, par exemple, et au hasard bien sûr. Les lois sont faites pour les cochons ; l'État en est un bon exemple. Alors pourquoi les faire ? La loi dit, depuis 2005, que 6 % des travailleurs doivent être porteurs d'un handicap dans une entreprise, pas 0 %.

Mais tout le monde sait que Marie-Arlette, Marisol, François, Jean-Marc et les autres, n'ont pas besoin de collaborateurs « handicapées » car ils savent parfaitement ce qu'est une existence en fauteuil roulant, sans vue ou sans audition. Ils n'ont pas besoin de s'encombrer de personnes expertes et compétentes dans les domaines spécifiques du handicap, de la dépendance ou que sais-je d'autre ; pour cause : ce seraient des empêcheurs de tourner en rond, de faire tranquillement sa salade politico-administrative. Ça m'étonnerait d'ailleurs pas qu'une démotivation de ce manque de respect de la loi, c'est le manque de personnes « handicapées » compétentes ; ce qui est archifaux.

Je ne sais si vous avez remarqué mais le monde politique est sacrément autosuffisant, je trouve. Il est composé majoritairement de monsieur et de madame « science infuse ». C'est un monde qui n'arrête pas de clamer « Je vous comprends » en pensant « Je vous emmerde, c'est moi qui sais ».

C'est donc aussi, très logiquement, un monde de copinage et renvoi d'ascenseur, allégeance, reniement, composition avec, vente au rabais de son âme, etc. Montebourg et Hamon, par exemple, que font-ils de leurs valeurs, de leurs convictions affichées avec ostentation avant… d'être au gouvernement ? Devoir de réserve et compromission (d'aucuns appellent ça des concessions). Pourquoi ? Pour nourrir des egos surdimensionnés.

À ce titre, la commission Jospin n'est pas piquée des nèfles. Qui l'on retrouve pour donner l'impression que l'on réfléchit dans un esprit d'ouverture : Roselyne Bachelot (avant, il y avait Kouchner, Besson et Jouyet, c'est donc un juste retour des choses…) ! Putain, ça promet. Dans le genre janséniste, moralisateur et peu enclin à sortir de l'orthodoxie politique, ils sont gratinés.

La révolution constitutionnelle, politique, ne viendra pas par ces deux-là. Faut pas rêver. Ou alors, je bouffe mon fauteuil roulant et, comme il est Suédois, il sera très consistant et lourd à digérer. Mais que ne ferais-je pas pour me tromper…

Les moutons sont bien gardés. Après tout, c'est l'essentiel. Trop de changements, trop d'audaces, cela risque d'affoler les braves gens, les petites gens qui ont déjà suffisamment de mal à s'y retrouver ainsi, dans une société qui perd son âme à gros bouillon.

Vive l'amour ! Ça au moins c'est une valeur sûre… À condition d'oser aimer.

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