Le sionisme face à l'antisémitisme chrétien

Si l’antisémitisme est bien né du judaïsme, et l’état d’Israël de l’antisémitisme, il n’en demeure pas moins qu’Israël doit plus son existence au judaïsme qu’à l’antisémitisme. Religion, culture… le judaïsme semble surtout être, et aujourd’hui plus qu’hier, une commune sensibilité de la mémoire et du cœur, tissée du fil d’Ariane, fil parfois ténu mais puissamment tramé par les griffes de l’histoire et la révélation de la Törah (la « Loi »). Et c’est à cette dernière, par Moïse interposé, que le peuple juif doit de se voir confier la lourde mais éclairante mission d’être le porteur unique de la « Chose divine » ; ainsi investi de l’Intimité sacrée – stèle érigée jusqu‘au Fondement des cieux -, il aura à cœur de conduire l’humanité aux accomplissements messianiques. Cette élection d’Israël d’entre tous les peuples de la terre marquera à jamais d’une humilité orgueilleuse chaque membre de la communauté hébraïque et aura des répercussions tout au long de son histoire et de l’histoire tout court. Et c’est ainsi que le monothéisme militant de Moïse (importé d’Egypte où le pharaon Amenophis IV - ou Akhenaton – l’avait déjà systématisé) viendra perturber et déchirer la conscience des peuples, atteinte qui ne lui sera jamais pardonnée, surtout par les Chrétiens qui ne cesseront de se retourner contre leur « créancier » (version nietzschéenne du complexe d’Œdipe).

Les rêves sont l’essence de la réalité ; et l’essence du judaïsme, par conséquent de chaque Juif, réside en cette distinction de « peuple élu » ; c’est cette marque au fer divin qui fonde son identité, la spécificité de sa religion, de sa culture, de sa sensibilité, de son passé, de son présent, de son devenir, et son aspiration à l’universel. Son particularisme (où s’allient force, angoisse, patience, espérance et lumière) procède de cet irréductible sceau, cadeau empoisonné d’un Dieu vengeur, Yahvé, Dieu jaloux, le plus grand des dieux, Dieu unique, centre des centres, élevant ce peuple au rang de Centre-satellite : le Centre de l’humanité. Et si l’antisémitisme – ou, plus justement, l’antijudaïsme – a existé bien avant le christianisme dans l’empire romain, « pour des raisons tenant à la singularité du peuple hébreu, à ses défauts et à ses qualités qui faisaient de lui un partenaire à la fois bénéfique et dangereux, intraitable sur l’article de sa foi, de son messianisme qui l’aidait à vivre, portant en lui toutes les promesses de l’avenir », ainsi que le souligne Pierre Paraf  dans « Le racisme dans le monde », il n’échappe pas cependant aux regards que sa recrudescence coïncide avec le triomphe de l’église au IVème siècle – pour les raisons précitées, avec toutefois une de plus, et une de taille : les Juifs apparaissent soudain à leurs cousins ou fils spirituels (les chrétiens) comme des tortionnaires, des diviseurs de conscience, pour les avoir enfermés dans un déchirant dilemme : choisir entre un centre incontestablement intronisé (le « peuple élu ») mais bien peu représentatif et un centre auquel ils appartiennent déjà (l’empire romain – jusqu’en 476 ; puis la civilisation occidentale – dès l’an 800 avec la renaissance carolingienne) et qui, lui, arbore tous les insignes d’une authentique puissance. De ce traumatisme antique résultera une ambivalence de pensées et de sentiments, où la haine secrète du Juif le disputera à la culpabilité (l’alliance du sabre et du goupillon trouverait là son origine). De même la contrainte de l’obéissance envers qui manque d’autorité est insupportable, de même toute puissance devrait être insigne (insigne : adj. Qui s’impose ou qui est digne de s’imposer à l’attention).

De ses débuts à nos jours, l’antisémitisme s’est nourri de toute sorte de griefs à l’encontre des Juifs. Ceux-ci ont été tour à tour accusés de déicides, d’avoir repoussé la « Bonne Parole », d’être les ennemis du Christ, d’être frappés de fourberie congénitale, d’empoisonner les sources( !), de répandre la peste sur les enfants chrétiens, de souiller le sang des « purs », de contaminer l’air, de pratiquer des crimes rituels, de profaner les hosties consacrées, d’intriguer, d’arriver, de conspirer, de respirer, de s’exprimer, d’avoir du sang nègre,  d’avoir pillé et plagié les textes sacrés de la philosophie négro-égyptienne, d’avoir détourné et conçu cette divine fable qu’est la Bible; et aussi d’exploiter les petites gens, de livrer des secrets à des puissances étrangères, de servir les intérêts de la ploutocratie internationale, de se vautrer dans des arguties, de tutoyer l’argent avec bonheur, de ne pouvoir séparer la religion « du culte de l’argent et l’activité quotidienne du troc » (Marx), de s’infiltrer partout et d’envahir tous les centres nerveux de la société, de ne pas vivre comme tout le monde, de ne pas être comme tout le monde, d’être comme tout le monde pour mieux tromper tout le monde, etc. Bref, sources et motivations diverses, variant suivant les époques et les circonstances et qui, à n’en pas douter, varieront encore. Affixes. Prétexte et préface à ce qui ne se donnera pas à lire. Autant d’intérêt suscité, d’attention provoquée, montrent à l’évidence que les Juifs constituent un centre, sinon le centre, mais sans tous les attributs ostentatoires d’un Centre ; voilà qui est pénible à la digestion. De là à faire naître le doute et voir en eux des usurpateurs… Et c’est ce qu’on leur reproche, au fond. On comprend dès lors que c’est moins leur différence que leur judéité qui est en cause ; non pas selon la définition qu’en donne Albert Memmi (« judéité : ensemble des caractéristiques sociologiques, psychologiques et biologiques qui font le Juif »), mais judéité dans ce qui fait la spécificité du Juif, son identité première, son essence – qui est religieuse et qui a été définie plus haut : membre du « peuple élu ». Et, n’en déplaise à Jacques Madaule, Jules Isaac a assez bien cerné le problème (Genèse de l’antisémitisme. Essai historique). Que dit Jacques Madaule : « L’antisémitisme moderne est issu d’un ensemble convergent de facteurs hétérogènes. Cette importance a souvent été méconnue par des hommes de bonne foi, tel Jules Isaac, qui voyait dans le préjugé religieux la racine même de l’antisémitisme parce que, depuis le triomphe du christianisme, on le retrouve à toutes les époques » (Les Juifs et le monde actuel, 1963). Cherchez l’élément de contradiction. Plutôt complémentarité. Leur apparente opposition relève tout simplement d’une inégale répartition des tâches. Et qu’ajoute pourtant le même auteur plus loin : « Ce que l’on reproche essentiellement au Juif depuis l’émancipation, c’est son altérité. Il reste différent. » C’est bien ce qu’on lui a toujours reproché de tout temps ! Et d’où procéderait cette différence si ce n’est fondamentalement du champ religieux ? Mieux : ce qu’on reproche essentiellement au Juif, c’est d’être Juif, autrement dit d’exister. « Mort au Juif », voilà le mot d’ordre qui a traversé les siècles en filigrane. Désir profondément ancré dans l’inconscient chrétien. Séculaire désir qui s’éclaire au moindre lapsus :

En France, « l’un des meilleurs amis des Juifs », l’abbé Grégoire, après s’être fendu d’un « Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs », remue ciel et Révolution pour réussir à faire voter, le 27 septembre 1791, la Loi d’émancipation des Juifs, « espérant que l’émancipation ne tarderait pas à réduire l’unicité juive et que le problème posé depuis tant de siècles serait résolu par la disparition progressive du particularisme juif ». Et qu’est-ce donc que ce fameux « particularisme juif » si ce n’est l’essence même du Juif, son invariant, autrement dit le Juif, sang-chair-os, l’être humain ? Clairement énoncé, on fait voter une loi qui servira à faire disparaître les Juifs. D’autres ont su faire l’économie de périphrases, de couacs et de lois pour perpétrer ces génocides. Voltaire lui n’ira pas jusque là ; aussi convient-il de lui rendre justice : après avoir dénoncé dans Candide « les inquisiteurs de Lisbonne, brûleurs de Juifs », il s’accroupira un peu plus tard et, avec une égale virulence, se soulagera de sentiments antijuifs : « ce peuple ignare et barbare… », « Cette chétive nation serait digne de nos regards pour avoir conservé quelques fables ridicules et atroces, quelques contes absurdes infiniment au-dessous des fables indiennes et persanes! Et c'est cette horde d'usuriers fanatiques qui vous en impose, ô Pascal! Et vous donnez la torture à votre esprit, vous falsifiez l'histoire, et vous faites dire à ce misérable peuple tout le contraire de ce que ses livres ont dit! » (Dernières remarques sur les pensées de M. Pascal et sur quelques autres objets, 1777). Et Martin Luther écrivant : « Les Juifs sont les parents de sang, les cousins et les frères de notre Seigneur. Et si l’on peut se louer de son sang et de sa chair, ils appartiennent à Jésus-Christ, bien plus que nous ». Mais, suivi de Calvin, il changera son fusil d’épaule et n’hésitera pas à appeler sur eux « les pires châtiments » (Des Juifs et leurs mensonges, 1543) quand s’envolera tout espoir de les convertir – oubliant que « les traits spécifiques d’une Société correspondent exactement aux locutions intraduisibles de son langage » (J.P Sartre, Orphée noir). Le mot de la fin appartient à Richard Wagner : « L’humanité ne connaîtra jamais de liberté véritable tant qu’il restera des opprimés dans le monde, aussi peu nombreux et aussi loin qu’ils se trouvent », déclarait-il en 1848 ; puis à la suite d’un différend avec un compositeur juif, Meyerbeer, il lisse ses plumes au vitriol et conclut ainsi son pamphlet antijuif : « Songez bien qu’une seule chose peut vous sauver de la malédiction qui pèse sur vous : la rédemption d’Ahasvérus, l’anéantissement ». Se rendait-il compte qu’il touchait là du doigt une vérité et le vœu profond, secret, sinon inconscient, de l’humanité chrétienne ? Il en oubliait cependant une autre – qui découle d’une logique : l’antisémitisme chrétien disparaîtra assurément le jour où les Juifs constitueront un Centre ad valorem, dans lequel s’empressera de se reconnaître une majorité bien-pensante. Autrement dit, une puissance hégémonique - comme il en existe.

L’universalisme qui anime tant les Juifs tout comme la politique expansionniste de l’Etat d’Israël (« un Israël grand et fort »), ainsi que leur « alliance à mort » avec la théocratie protestante américaine, ne traduisent-ils pas cette lecture ? Et si le sionisme était le prélude à un tel avènement ? Et les territoires « occupés » une tête de pont ?

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